Dons humanitaires à Gaza et en Palestine : entre urgence, obstacles et impact réel
Depuis l’offensive du Hamas le 7 octobre 2023 et la riposte militaire d’Israël, la bande de Gaza est plongée dans une crise humanitaire d’une violence exceptionnelle. Des quartiers entiers ont été détruits, l’approvisionnement en nourriture et en eau est quasi impossible, les hôpitaux s’effondrent sous les bombardements, et plus de 85 % de la population a été déplacée. Au fil des mois, les images de cette catastrophe circulent en boucle : mères en larmes dans les ruines, enfants blessés, files d’attente pour un peu de farine ou un litre d’eau.
Face à ce déluge de souffrance, beaucoup se sentent impuissants. Et comme souvent dans ce genre de crise, la réponse instinctive, immédiate, est le don. Les appels se multiplient, les cagnottes en ligne fleurissent, les ONG redoublent de sollicitations. Mais une question se pose, plus rarement posée à voix haute : où va cet argent ? A-t-il vraiment un effet ? Est-il plutôt symbolique, politique ? Existe-t-il d’autres manières de vraiment aider ?
Une situation humanitaire d’une ampleur inédite
Depuis le 7 octobre 2023, les combats ont fait plus de 57 000 morts et près de 134 000 blessés dans la bande de Gaza, selon les dernières estimations des Nations Unies.[1] Les victimes sont majoritairement civiles, et incluent un très grand nombre d’enfants. Les bombardements ont rasé des pans entiers de villes, et les infrastructures essentielles (hôpitaux, réseaux d’eau, écoles) sont largement hors service.
Dès novembre 2023, plusieurs tentatives de cessez-le-feu ont été engagées, sans succès durable. En mars 2024, les combats se sont intensifiés dans le sud du territoire, notamment autour de Rafah. Toujours selon les derniers rapports de l’ONU, près de deux millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur de Gaza, souvent dans des conditions d’hygiène déplorables, sans abris adéquats, et avec un accès extrêmement restreint à l’eau, à la nourriture ou aux soins.
La Banque mondiale estime que 83 % de l’économie gazaouie s’est contractée en 2024[2], et chiffre à 18,5 milliards de dollars les destructions d’infrastructures critiques.[3] Dans certaines zones, il ne reste plus aucun bâtiment fonctionnel. Plus de 2 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire dans des conditions que plusieurs rapports internationaux qualifient de proches de la famine.[4]
L’ONU estime que 3,3 millions de personnes (Gaza et Cisjordanie incluses) ont besoin d’une aide humanitaire urgente. Les rapports de terrain décrivent des scènes de pénurie extrême : files d’attente pour un peu de farine, hôpitaux débordés et sans ravitaillement, enfants atteints de malnutrition aiguë. Le International Crisis Group parle même, dans un rapport de juin 2025, d’une instrumentalisation de la faim comme outil de guerre.[5]
À quoi peut servir un don pour Gaza ?
Dans un tel contexte, l’aide humanitaire ne se limite pas à la nourriture. Elle englobe une multitude de besoins essentiels. L’accès à l’eau potable est critique, tout comme les soins de santé d’urgence, mais aussi les soins pédiatriques, les vaccinations, le suivi psychologique d’une population traumatisée. S’y ajoutent les besoins de reconstruction : logements temporaires, réhabilitation des écoles, rétablissement des systèmes d’assainissement etc…
Les dons permettent aussi de maintenir les structures encore actives : former et salarier des équipes médicales ou logistiques, faire fonctionner des générateurs électriques, financer des centres d’accueil pour personnes déplacées. Entre mars et avril 2025, l’UNRWA a ainsi distribué 270 000 sacs de farine, touchant plus de 700 000 personnes, malgré des contraintes extrêmes. Ses équipes ont également dispensé plus de 1,2 millions de consultations médicales entre mars et juin 2025[6], dans un contexte où seul un tiers des infrastructures médicales sont partiellement fonctionnelles.[7]
Une autre réalité, plus rarement évoquée, est que de nombreuses cagnottes sont aujourd’hui utilisées non pour survivre sur place, mais pour fuir Gaza. Des familles tentent de réunir des sommes allant de quelques centaines à plusieurs milliers d’euros pour obtenir un visa, payer une évacuation médicale, ou subvenir aux besoins des proches déjà partis. Ces cagnottes, souvent relayées sur les réseaux sociaux, traduisent une autre forme d’urgence : celle de l’exil.
Une élan de générosité hors du commun mais insuffisant face aux besoins mondiaux
La crise gazaouie a suscité un élan de générosité impressionnant. Sur les plateformes de dons en ligne, Gaza figure parmi les causes les plus soutenues depuis fin 2023. Mais il n’existe pas, à ce jour, de statistiques publiques précises sur le montant des dons effectués en France spécifiquement pour Gaza. Les grandes ONG évoquent une mobilisation importante mais concentrée sur les mois d’octobre à décembre 2023. Cette générosité reste donc ponctuelle, et rarement récurrente.
À l’échelle européenne, l’Union européenne et ses États membres ont mobilisé 1,56 milliard d’euros pour les territoires palestiniens entre 2023 et 2024, selon les données du Conseil de l’UE.[8] En parallèle, les Nations Unies estiment à 6,6 milliards de dollars le montant total nécessaire pour couvrir les besoins humanitaires de 3,3 millions de personnes à Gaza et en Cisjordanie en 2025.[9]
Mais ce chiffre ne doit pas masquer une réalité plus large : l’aide mondiale recule. L’OCDE a enregistré une baisse de 7,1 % de l’aide publique au développement en 2024. La France, quant à elle, a réduit de 2,3 milliards d’euros ses crédits, reculant à la 5ᵉ place des donateurs mondiaux.[10]
D’autres catastrophes, parfois tout aussi dramatiques, voire plus meurtrières, se jouent “dans l’ombre” des médias : la guerre civile au Soudan, la spirale des violences en République démocratique du Congo, le paludisme qui continue un demi-million d’enfants chaque année… Toutes ces situations expriment, à leur manière, des besoins immenses, souvent concurrents, mais tout aussi urgents.
En 2024, le Global Humanitarian Overview chiffre à 49 milliards de dollars les besoins pour 186,6 millions de bénéficiaires (sur 311,1 millions de personnes dans le besoin) dans 73 pays. Le peuple gazaoui représente ici 1,5% des bénéficiaires mais le montant alloué, 7% des besoins humanitaires globaux.[11]
Ce tableau chiffre, pour chaque pays en crise et pour l’année 2024, le nombre de personnes qui auraient besoin d’aide humanitaire (“people in need”), le nombre de personnes visées par une aide (“people targeted”), l’argent nécessaire pour fournir cette aide (“requirements”), l’état des finances au moment de l’écriture du rapport (août 2024 – “fundings”) et le pourcentage que cela représente face au total nécessaire (“coverage”).
Ce tableau n’a pas pour objectif de comparer la valeur des vies humaines, mais de de prendre du recul pour mesurer l’ampleur des besoins humanitaires, comparer les ordres de grandeur, et orienter notre engagement en toute conscience. Plutôt que d’être paralysés par l’ampleur du drame, utilisons ces repères pour :
- Cibler nos dons vers les crises où ils peuvent avoir le plus d’impact, et vers des organisations spécialisées (par exemple, celles qui œuvrent sur la santé maternelle au Soudan ou la lutte contre le paludisme)
- Soutenir le plaidoyer pour lever les obstacles logistiques et politiques (comme l’ouverture des points de passage à Gaza).
- Maintenir une solidarité globale, y compris envers les crises moins médiatisées
Quand les dons n’arrivent pas
Malgré la générosité, de nombreux obstacles empêchent l’acheminement de l’aide humanitaire à Gaza. Depuis mars 2025, aucun convoi humanitaire complet n’est entré dans l’enclave, selon la Croix-Rouge britannique[12]. Les points de passage sont strictement contrôlés, les autorisations arbitraires, les convois régulièrement bloqués ou retardés. L’ONU rapporte que le nombre de repas distribués a diminué de 80% entre avril et fin juin 2025.[13]
La plateforme “Gaza Humanitarian Foundation”, mise en place par Israël avec le soutien des États-Unis, est dénoncée par plus de 170 ONG pour son opacité et son inefficacité[14]. L’accès centralisé autour de quelques hubs a provoqué des mouvements de foule, entraînant la mort de plus de 500 civils selon Reuters. L’armée israélienne a reconnu que des civils palestiniens avaient été blessés lors de distributions sous son encadrement, sans qu’aucune solution ne soit trouvée depuis.
L’aide devient ainsi une arme, ou du moins un levier. Les ONG présentes sur place témoignent d’une situation inédite, où les dons existent, mais ne peuvent pas toujours se transformer en secours concret. Dans un tel contexte, donner ne garantit pas l’arrivée effective de l’aide. Mais cela ne signifie pas qu’il ne faut rien faire. Cela implique surtout de choisir ses canaux avec soin, de comprendre les limites actuelles, et d’explorer d’autres formes d’action.
Chez Mieux Donner, notre mission est d’aider chacun à amplifier l’impact de ses dons. Cela signifie orienter les dons vers les contextes où ils peuvent, aujourd’hui, sauver ou améliorer le plus de vies par euro donné. Pour cela, nous nous appuyons sur trois critères essentiels : l’ampleur de la cause, son caractère négligé, et la capacité à améliorer la situation de manière efficace.
La crise à Gaza suscite à juste titre une forte mobilisation : la souffrance y est extrême, et les besoins, immenses. Mais dans une perspective plus globale, elle ne représente qu’une part limitée des besoins humanitaires mondiaux. D’autres crises, parfois moins visibles, affectent un plus grand nombre de personnes, reçoivent moins de soutien, et offrent parfois des leviers d’action plus efficaces. Par ailleurs, dans les conditions actuelles (blocage de l’aide, contrôle militaire strict, accès humanitaire très restreint), il est difficile de garantir un usage efficace des ressources, et ainsi d’avoir un impact concret et mesurable.
Face à cette situation, il est légitime de s’interroger
Donne-t-on pour aider, ou pour se sentir moins impuissant ? L’intention est louable. Mais dans un contexte où les besoins sont massifs, les canaux de distribution fragiles et l’environnement politique explosif, il est difficile de savoir si chaque euro donné aidera à sauver une vie ou s’arrêtera à la frontière.
Cela ne signifie pas qu’il ne faut rien faire. Mais cela implique de poser les bonnes questions : à qui je donne ? Pour quoi faire ? Est-ce un acte altruiste, symbolique ou politique ? Quelles sont les alternatives ou les leviers complémentaires à l’aide d’urgence ? Il n’existe pas de réponse simple mais mieux comprendre la situation peut déjà nous permettre de mieux agir.