Mieux Donner

Illustration douce et épurée dans des tons beige, orange et vert d’eau. Au centre, une grande balance dorée symbolise la mise en balance de deux approches. À gauche, une personne tient un mégaphone et deux pancartes dans une scène évoquant la mobilisation collective. À droite, une autre personne consulte un document avec graphiques, entourée de quelques silhouettes et d’un symbole de protection, dans une scène suggérant l’analyse et la stratégie. En bas, deux chemins convergent vers la balance, renforçant l’idée de choix entre deux méthodes.
Lutte à fort impact

Quand militer peut nuire à la cause : militantisme de principe vs militantisme stratégique

Bonnes intentions, résultats contraires. Comment choisir les combats qui fonctionnent vraiment pour les personnes qu'on veut protéger.


En 2018, le Congrès américain vote le FOSTA-SESTA, une loi censée lutter contre la traite des êtres humains en fermant les plateformes en ligne facilitant la prostitution. L'intention est louable. Le résultat l'est moins : plusieurs études publiées dans les années suivantes montrent que la loi a poussé les travailleuses du sexe vers des canaux plus clandestins, réduit leur capacité à sélectionner leurs clients et à négocier des conditions de sécurité, et les a éloignées des réseaux de soutien communautaire. Le taux de violences déclaré a augmenté. Une loi votée pour protéger des femmes les avait exposées davantage.

Ce paradoxe n'est pas un accident isolé. Il illustre une tension que l'on retrouve dans de nombreux mouvements sociaux : entre vouloir défendre la bonne position et produire de bons résultats. Entre le militantisme de principe et le militantisme stratégique. C'est précisément cette distinction que cet article cherche à explorer, à travers un cas d'école concret et un enjeu qui touche directement la façon dont on choisit les causes à soutenir et les associations auxquelles donner.


Ambition morale : vouloir faire le bien ne suffit pas

Rutger Bregman est historien néerlandais, auteur de plusieurs essais traduits dans le monde entier, et cofondateur de la School for Moral Ambition. Dans Ambition morale, il part d'un constat simple et inconfortable : beaucoup de gens qui veulent changer le monde passent leur énergie sur des combats qui ne produisent pas les effets qu'ils espèrent, non pas par manque de conviction, mais par manque de méthode.

Il distingue deux façons d'être engagé, que nous résumons comme ceci :

Le militant de principe mesure son engagement à la cohérence de sa position. Il défend la bonne cause, alerte sur les bonnes injustices, s'assure que ses valeurs sont clairement affichées. Pour lui, le combat lui-même est une forme d'aboutissement. Bregman ne critique pas cette posture sur le plan moral : elle vient souvent d'une indignation légitime et d'une conviction profonde. Mais il pointe un risque réel, celui de ce qu'il appelle la "politique de la pureté" : préférer avoir moralement raison plutôt que de produire un impact mesurable. Dans les cas extrêmes, ce glissement peut amener à défendre des positions ou des lois qui, dans la pratique, aggravent la situation des personnes qu'on voulait aider.

Le militant stratégique part des mêmes valeurs, mais pose une question supplémentaire, systématiquement : est-ce que ce que je défends fonctionne réellement pour les personnes concernées ? Il ne renonce pas à ses convictions. Il les soumet à l'épreuve des faits. Et quand les preuves montrent que ses moyens ne produisent pas les effets voulus, il est prêt à changer de tactique sans pour autant changer d'objectif.

Cette distinction n'est pas une invitation au cynisme ou à l'inaction. Bregman le dit explicitement : les grandes avancées sociales de l'histoire, de l'abolition de l'esclavage aux droits civiques en passant par les luttes féministes, ont été portées par des personnes profondément engagées. Mais les mouvements qui ont réussi sont ceux qui ont su, à un moment donné, subordonner la cohérence symbolique à l'efficacité concrète.

La question n'est pas "est-ce que je suis du bon côté ?" Elle est "est-ce que ce que je fais améliore réellement la situation ?" C'est une question inconfortable, parce qu'elle oblige à regarder les preuves même quand elles contredisent nos intuitions morales.


Un exemple concret : quand vouloir protéger les femmes peut les mettre en danger

La prostitution est extrêmement violente

Commençons par nous accorder pleinement sur le fait que la prostitution entraîne énormément de souffrances.

Une méta-analyse publiée dans PLOS Medicine (Beattie et al., 2020), portant sur 56 études et plus de 24 000 participantes dans 26 pays, documente des taux très élevés de dépression, d'anxiété, de PTSD et de comportements suicidaires chez les travailleuses du sexe, fortement associés à l'exposition à la violence. Ces données sont robustes et ne sont pas contestées, y compris par les chercheurs favorables à la décriminalisation.

L'intuition qui en découle est compréhensible : puisqu'on souhaiterait voir disparaître la prostitution, on pourrait penser que vouloir l'interdire ou la pénaliser est le moyen logique d'y parvenir et de protéger les femmes qui s'y trouvent. C'est une position moralement cohérente. Mais les questions pratiques qui en découlent sont plus complexes.

En effet, différentes approches légales existent : la légalisation et la réglementation de la prostitution (comme en Allemagne ou aux Pays-Bas), la pénalisation uniquement des clients tout en dépénalisant les travailleuses du sexe (le modèle nordique ou suédois), la criminalisation de tous les acteurs (le modèle prohibitionniste), ou encore la décriminalisation complète (comme en Nouvelle-Zélande). Chacune repose sur des valeurs et des hypothèses différentes quant à ses effets réels.

La question qu'on oublie de poser

Quel modèle légal réduit concrètement la souffrance des femmes qui se trouvent dans le système aujourd'hui ? Ce n'est pas la même question que "est-ce que la prostitution est une violence". Et sur les questions pratiques de ce que nous pouvons concrètement faire, la majorité des études disponibles ne permettent pas de répondre, et parfois ne cherchent même pas à le faire.

Il existe des études qui adoptent une posture abolitionniste, c'est-à-dire qui souhaitent abolir la prostitution, notamment par l'interdiction. Certains chercheurs dans ce courant ne cherchent pas à mesurer les conséquences concrètes d'un cadre légal sur la vie des femmes dans le système, mais à défendre une position : la prostitution est une violence en soi, et toute politique doit viser à l'éliminer. Ce n'est pas une démarche illégitime sur le plan moral, mais c'est une démarche différente de celle qui consiste à comparer empiriquement les effets des lois.

Prenons un exemple concret. Les travaux de Melissa Farley, chercheuse américaine très citée dans la littérature abolitionniste, ont produit des données sur les traumatismes vécus par les femmes dans la prostitution. Mais ses études recrutent leurs participants dans des centres d'aide aux victimes et des programmes de sortie de prostitution. C'est un biais de sélection documenté : une femme qui cherche activement à sortir de la prostitution et qui se retrouve dans un centre d'aide n'est pas représentative de l'ensemble des personnes qui se prostituent. C'est comme mesurer les effets de l'alcool uniquement dans des centres de désintoxication. Les données obtenues documentent une réalité extrêmement douloureuse, mais elles ne permettent pas de tirer des conclusions généralisables sur les effets comparés des différents modèles légaux.

Pour ce type de sujet, des outils d'analyse de la littérature scientifique comme Consensus.app peuvent être utiles. Cet outil agrège uniquement des papiers de recherche publiés par les pairs, en précisant le niveau de qualité, le nombre de citations, et le type d'études mis en avant. Plutôt que de s'appuyer sur un seul papier, il permet d'avoir une vue d'ensemble de ce qui se dégage d'un corpus plus large. Quelques limites importantes à garder en tête : Consensus n'agrège que les papiers accessibles gratuitement, ce qui ne représente qu'une partie de la production scientifique. Sur certains sujets, des intérêts particuliers peuvent orienter le financement de la recherche et biaiser les résultats disponibles. Et un consensus apparent peut reposer sur un corpus d'études partageant le même biais de sélection. La quantité de papiers ne remplace pas la qualité des méthodologies.

La pyramide des preuves

Face à ce type de débat, un outil fondamental en épidémiologie mérite d'être rappelé : la pyramide des preuves. Toutes les études ne se valent pas, et leur fiabilité dépend largement de leur méthodologie.

Pyramide des preuves — du plus robuste au moins robuste

Niveau 1
Méta-analyses et revues systématiques — agrègent et évaluent l'ensemble de la littérature selon des critères méthodologiques explicites. Preuves les plus robustes.
Niveau 2
Essais contrôlés et études comparatives — comparent des populations sur des indicateurs mesurables. Fiables pour tirer des conclusions généralisables.
Niveau 3
Études observationnelles, synthèses militantes, études de cas — utiles pour générer des hypothèses, mais insuffisantes pour conclure sur les effets comparés des lois.

La plupart des études abolitionnistes citées dans ce débat se situent dans les niveaux inférieurs de cette pyramide. Ce n'est pas sans valeur, mais ce n'est pas suffisant pour conclure sur les effets comparés des lois.

Ce que les meilleures preuves disponibles montrent

La méta-analyse publiée en 2018 dans PLOS Medicine par Lucy Platt et ses collègues de la London School of Hygiene and Tropical Medicine est à ce jour la référence méthodologique la plus solide sur ce sujet. Revue systématique peer-reviewed, elle combine études quantitatives et qualitatives et compare explicitement les effets des différents cadres légaux sur la santé et la sécurité des travailleuses du sexe. Sa conclusion est cohérente : la criminalisation sous toutes ses formes, y compris le modèle nordique qui ne pénalise que les clients, aggrave les risques pour les femmes dans le système. Elle les pousse à travailler de façon plus cachée, réduit leur capacité à sélectionner les clients, et les dissuade de signaler les violences à la police par peur des conséquences.

Le paradoxe est saisissant. Le modèle nordique a été conçu précisément pour protéger les femmes tout en pénalisant les acheteurs. C'est moralement la position la plus cohérente du spectre abolitionniste. Et pourtant, dans la pratique, les données montrent que les femmes en subissent aussi les effets négatifs, parce que la pénalisation de la demande modifie les conditions dans lesquelles elles exercent, pas seulement les comportements des clients.

Féminisme et légalisation peuvent être compatibles

C'est peut-être l'élément le plus important pour comprendre que ce débat n'oppose pas les féministes aux indifférents, ni les militants aux pragmatiques.

Amnesty International, Human Rights Watch, l'OMS, l'ONUSIDA, et le Sex Worker Inclusive Feminist Alliance, un collectif de huit organisations féministes mondiales, défendent toutes la décriminalisation. Non pas parce qu'elles nient la violence de la prostitution ou qu'elles considèrent que la situation actuelle est acceptable. Mais parce que les preuves dont elles disposent montrent que la criminalisation aggrave concrètement la sécurité des femmes les plus exposées : trop effrayées pour signaler les agressions à la police, trop contraintes pour choisir leurs conditions.

Un engagement féministe profond et une position favorable à la décriminalisation ne sont pas contradictoires. Ils peuvent découler exactement du même objectif — réduire la souffrance des femmes les plus vulnérables — simplement en posant la question différemment : non pas "quelle loi envoie le bon message" mais "quelle loi améliore réellement leur situation". Ce n'est pas un désaccord sur les valeurs. C'est un désaccord sur ce qui fonctionne.


Ce que ça change pour donner : prioriser les combats qui fonctionnent

Ce cas d'école sur les lois prostitution n'est pas qu'un débat de politique publique. Il illustre un problème plus large qui concerne directement la façon dont on choisit de soutenir des causes et d'orienter ses dons.

L'énergie militante est une ressource limitée

Que ce soit du temps, de l'argent ou de l'attention politique, les ressources consacrées à une cause sont finies. Chaque euro donné à une campagne en faveur de la pénalisation est un euro qui n'est pas allé à une organisation qui accompagne les femmes souhaitant sortir du système, finance des programmes d'éducation, ou s'attaque aux inégalités économiques qui alimentent la prostitution. Ce coût d'opportunité est réel, même quand il est invisible.

C'est l'un des principes fondateurs de Mieux Donner : l'impact d'un don ne se mesure pas à la noblesse de l'intention, ni à la légitimité de la cause dans l'absolu. Il se mesure aux effets attendus produits par l'intervention soutenue, sur les personnes concernées, dans le monde tel qu'il est. Il est notamment efficace pour éviter un grand nombre de souffrances pour les animaux.

Le militantisme est un levier parmi d'autres

Soutenir une cause ne signifie pas nécessairement militer au sens traditionnel du terme. Le militantisme de rue, les campagnes de sensibilisation ou le soutien à des associations de terrain sont des formes d'engagement utiles, mais ce ne sont pas les seules. Selon les contextes, d'autres leviers peuvent s'avérer plus efficaces, ou venir les compléter.

Le plaidoyer politique direct, auprès de parlementaires ou de gouvernements locaux, peut permettre de faire évoluer un cadre légal ou d'obtenir des financements publics pour des programmes dont l'efficacité est documentée. Le plaidoyer auprès des entreprises est un autre outil souvent sous-estimé.

Des fois il est nécessaire que plusieurs approches se combinent pour avoir des avancées majeures. Il est intéressant de se poser la question s'il y a besoin de plus de coordination, ou si une des approches a un caractère plus négligé que les autres. Ainsi le soutien supplémentaire pourrait faire une plus grande différence.

Cause juste et intervention efficace sont deux choses différentes

Une cause peut être entièrement juste et une intervention dans cette cause peut être inefficace, voire contre-productive. C'est précisément ce que le cas des lois prostitution illustre : personne ne conteste que réduire la souffrance des femmes dans le système est une cause juste. Le désaccord porte sur le moyen choisi pour y parvenir.

La même logique s'applique dans de nombreux autres domaines. Vouloir réduire la pauvreté dans les pays du Sud est une cause juste. Mais certaines formes d'aide alimentaire d'urgence détruisent les marchés agricoles locaux et aggravent la dépendance à long terme. Vouloir sensibiliser le public aux inégalités est une cause juste. Mais certaines campagnes de communication renforcent les stéréotypes qu'elles prétendent combattre, en présentant les bénéficiaires comme des victimes passives plutôt que comme des acteurs de leur propre vie. Ce n'est jamais une question de mauvaise foi. C'est une question de méthode.

Trois questions à se poser avant de soutenir une association

Principe ou preuve ? Est-ce que cette association défend une approche parce qu'elle est moralement cohérente, ou parce que les preuves montrent qu'elle améliore la situation des personnes concernées ? Une association qui ne s'est jamais posé la deuxième question mérite qu'on la lui pose.
Sources contradictoires ? Est-ce que cette association a cherché des données qui contredisent son approche, ou seulement celles qui la confirment ? Une organisation sérieuse cite ses sources, reconnaît les limites de ses preuves, et mentionne les études qui nuancent ses conclusions.
Priorisation ? Est-ce que l'association se limite à des actions historiques ou cherche à prioriser et à utiliser les principes des associations à fort impact pour essayer d'aider le plus possible ?

Prioriser, c'est aussi choisir où l'on peut avoir le plus d'impact

Au-delà du choix entre associations, la question de la priorisation se pose aussi à l'échelle des causes. Bregman le formule clairement dans Ambition morale : la décision la plus importante pour quelqu'un qui veut avoir un impact n'est pas "comment" agir, mais "sur quoi" agir.

Une façon rigoureuse de prioriser consiste à évaluer chaque cause ou intervention selon trois dimensions :

1
Ampleur
Le problème touche-t-il un grand nombre d'individus ? À quel point les personnes touchées sont-elles impactées ?
2
Potentiel d'amélioration
Quelle part du problème peut être résolue de façon efficace par l'intervention envisagée ?
3
Caractère négligé
Quelle quantité de ressources est déjà dédiée à ce problème ? Existe-t-il un vrai manque à combler ?

Soutenir financièrement une cause selon les principes d'efficacité, c'est un acte concret avec des effets concrets. Ce n'est pas seulement un signal moral. Cela veut dire se donner la peine de poser les bonnes questions, de chercher des preuves contradictoires, et d'être prêt à réviser ses choix si les données le justifient. C'est ce que Bregman appelle l'ambition morale : combiner la conviction des personnes qui veulent changer le monde avec la rigueur de celles qui veulent s'assurer que leurs actions le changent vraiment.