Évaluer l’impact climatique des dons : entre modélisation et incertitude
Chez Mieux Donner, nous utilisons parfois une estimation qui frappe par sa simplicité : “1 € = 1 tonne de CO₂ évitée.”
Ce chiffre a le mérite d’attirer l’attention. Il rend visible, en une formule concise, le potentiel considérable des dons bien orientés. Mais il soulève aussi des interrogations légitimes :
- Trop beau pour être vrai ?
- Trop simpliste ?
- Une nouvelle forme de greenwashing déguisée en générosité ?
Ces critiques, nous les entendons, et parfois, nous les partageons. C’est précisément pour cela que nous avons voulu écrire cet article : pour clarifier ce que signifie vraiment cette estimation.
Ce n’est ni une promesse magique, ni une manipulation marketing.
C’est un outil, utile et rigoureux, à condition d’en comprendre les limites comme les atouts.
D’où vient ce chiffre de 1 € / tonne de CO₂ ?
Cette estimation repose en réalité sur un travail d’analyse rigoureux, nourri par la recherche et les données. Avant de la critiquer ou de l’adopter les yeux fermés, encore faut-il comprendre d’où elle vient, comment elle est construite et ce qu’elle permet réellement de comparer.
Une modélisation issue de travaux sérieux
Le chiffre “1 € = 1 tonne” s’appuie sur les recherches de l’organisation Giving Green, qui a modélisé l’impact d’actions menées par des associations comme le Clean Air Task Force (CATF). Contrairement aux projets opérationnels visibles, ces ONG agissent sur des leviers indirects mais puissants : plaidoyer politique, lobbying réglementaire, soutien à la Recherche & Développement bas carbone, etc.
L’impact de ces actions est plus difficile à quantifier directement, mais lorsqu’on en analyse les effets indirects dans des contextes de sous-financement, il apparaît qu’un euro investi peut éviter environ une tonne de CO₂, en moyenne.
Il s’agit donc d’une moyenne modélisée, construite à partir de scénarios prudents, et non d’une mesure certifiée ou d’un prix de marché carbone.
Comparer des actions très différentes : un exercice délicat
Pour mieux comprendre ce que ce chiffre permet de dire (et de ne pas dire), il faut revenir à l’outil central de cette estimation : l’analyse coût-efficacité.
Ce type d’analyse vise à répondre à une question simple en apparence : “Combien de tonnes de CO₂ peut-on éviter pour 1 000 € investis ?”
Mais derrière cette simplicité se cache une grande diversité de méthodes, d’hypothèses… et de points de vue.
On y voit que selon les interventions (A, B, C), l’impact peut varier fortement.
Effectivement les résultats de ces analyses peuvent varier fortement selon les méthodes utilisées pour estimer l’impact. Plusieurs facteurs influencent ces écarts d’estimation : le scénario de référence (que se passerait-il sans cette action ?), les hypothèses retenues, le niveau d’incertitude accepté, la manière dont on évalue les effets indirects. ainsi que la difficulté à quantifier certains effets indirects, comme l’influence d’une action de plaidoyer sur l’adoption d’une politique publique, ou le soutien à la recherche sur l’évolution d’un secteur entier.
Autrement dit, toutes les “tonnes évitées” ne se valent pas selon les méthodes employées , et c’est normal.
Le point de vue change les conclusions
Autre variable cruciale : le regard depuis lequel on mesure l’impact.
Ici, on évalue le coût d’une tonne évitée pour différentes stratégies, selon un angle “investisseur” (public ou privé).
Résultat :
- Construire un bâtiment performant coûte permet d’éviter une tonne pour environ 150 $,
- Tandis que l’optimisation du fret maritime peut générer des économies tout en réduisant les émissions (même en prenant en compte le coût des emprunts).
Ces analyses sont utiles pour orienter des investissements à grande échelle, mais elles ne traduisent pas l’effet marginal d’un don philanthropique, surtout dans des domaines où chaque euro supplémentaire peut déclencher ou accélérer un changement systémique.
Encourager un investisseur à adopter une nouvelle méthode, ou financer une initiative stratégique qui fait levier sur d’autres financements, n’a pas le même effet qu’une action directe
Impact mesuré vs. impact modélisé
Enfin, il faut distinguer deux approches souvent confondues :
- Le carbon accounting mesure des réductions d’émissions effectivement réalisées, selon des standards établis.
- Les analyses coût-efficacité, elles, modélisent un impact potentiel, basé soit sur des résultats passés (généralement plus fiables, mais parfois obsolètes), soit sur des projections futures (plus spéculatives, mais utiles pour anticiper). Quand les deux convergent, comme c’est le cas dans nos modélisations prudentes, cela renforce la robustesse des estimations.
Les analyses coût-efficacité, ne sont ni des garanties, ni des prédictions.
Mais ce sont des outils puissants pour orienter rationnellement des décisions dans l’incertitude.
Ce que ce chiffre permet de comprendre (et ce qu’il ne permet pas)
Après avoir compris d’où vient l’estimation “1 € = 1 tonne de CO₂ évitée” et comment elle est construite, reste une question essentielle : à quoi sert-elle vraiment ?
Comme tout outil simplificateur, elle a des forces… et des limites. L’enjeu, ce n’est pas de la prendre au pied de la lettre, mais de savoir bien l’utiliser.
Ce que cette estimation permet
1. Comparer des ordres de grandeur entre types d’action
C’est sans doute son usage le plus pertinent : mettre en regard des stratégies très différentes. Que vaut 1 000 € investis dans le plaidoyer politique, face à 1 000 € pour planter des arbres ? Ou pour améliorer un procédé industriel ? L’estimation permet de faire émerger des écarts d’efficacité souvent méconnus, mais essentiels pour orienter les financements.
2. Rendre lisible une réalité complexe
Les personnes qui donnent, individus comme entreprises, veulent agir pour le climat, mais sont souvent perdus dans une jungle d’initiatives. Ce chiffre permet de rendre tangible le potentiel d’un don bien orienté, sans tomber dans le simplisme.
3. Mettre en lumière le sous-financement d’actions à fort effet de levier
Certaines interventions (lobbying pour des normes énergétiques, soutien à des innovations réglementaires, etc.) sont massivement sous-financées, malgré leur impact potentiel très élevé. Cette estimation met ces leviers en lumière et invite à corriger ce déséquilibre.
Ce que cette estimation ne permet pas
1. Prédire l’impact exact d’un don
Le chiffre est une moyenne modélisée, pas une promesse. Il n’offre aucune garantie individuelle sur l’impact d’un euro donné à un moment T.
2. “Effacer” une émission réelle
Donner pour une cause climatique n’annule pas un vol transatlantique, une production de béton ou une tonne de méthane émise ailleurs. Ce chiffre ne compense rien, il oriente des ressources vers des leviers efficaces.
3. Répliquer mécaniquement un impact passé
Même les interventions les plus efficaces peuvent avoir des rendements décroissants. Un succès passé n’est pas toujours duplicable, surtout si le contexte (politique, technologique, économique) évolue.
Pourquoi ce n’est pas de la compensation carbone
Cette confusion revient souvent : si donner permet (en moyenne) d’éviter des émissions, est-ce que cela ne revient pas, d’une certaine façon, à “compenser” celles que l’on génère par ailleurs ?
La réponse est claire : non.
Donner n’efface pas. Donner permet d’agir.
Nous ne promettons aucune neutralité carbone à travers un don.
Nous ne vendons aucune équivalence directe entre une émission réelle et une action philanthropique.
Nous ne proposons aucun crédit carbone, ni symbolique, ni financier.
L’estimation “1 € = 1 tonne” ne sert pas à effacer un vol, une activité, ou un mode de vie, mais à orienter stratégiquement les ressources disponibles vers les interventions les plus prometteuses.
Un levier, pas une excuse
Ce chiffre n’est pas une “compensation”, mais un levier d’amplification d’impact.
Il permet à des personnes qui donnent, particuliers, entreprises, fondations, d’appuyer des actions systémiques souvent négligées, et pourtant déterminantes pour transformer nos infrastructures, nos lois, nos technologies.
Une critique assumée du marché de la compensation
Chez Mieux Donner, nous sommes loin d’être neutres sur le sujet.
Nous critiquons activement le marché de la compensation carbone tel qu’il fonctionne aujourd’hui.
Car derrière des promesses séduisantes se cache une réalité bien plus fragile : projets peu vérifiés, effets inexistants, voire effets pervers qui retardent la transition.
Peut-on vraiment généraliser cette estimation ?
(Non, et voici pourquoi c’est quand même utile)
Non. Et c’est justement pour ça qu’elle reste utile.
Une critique légitime de l’estimation “1 € = 1 tonne de CO₂ évitée” consiste à dire qu’elle ne peut pas s’appliquer partout, tout le temps, à toutes les causes. Et c’est vrai : les résultats obtenus par certaines organisations comme le Clean Air Task Force ne sont pas duplicables à l’identique.
Leur impact a souvent été lié à un contexte spécifique, une fenêtre politique particulière, une capacité d’action très ciblée. Il serait trompeur de supposer que ces résultats resteront valables indéfiniment. Même les interventions les plus efficaces peuvent rencontrer des rendements décroissants à mesure que les opportunités faciles à capter sont épuisées.
Mais cela ne rend pas l’estimation obsolète. Bien au contraire.
Elle révèle surtout une chose : Il existe un écart massif entre le financement dont certaines interventions auraient besoin, et les ressources qu’elles reçoivent aujourd’hui. Ce ‘funding gap’ touche même, et surtout, des actions à fort potentiel d’impact, car elles sont souvent moins visibles ou moins ‘vendeuses’.
Tant que ce funding gap existe, chaque euro donné peut augmenter la probabilité d’un impact fort et durable. Car l’effet marginal d’un don, dans un système loin d’être saturé, peut être considérable.
C’est là que l’estimation joue son rôle. Pas comme une garantie, mais comme une boussole rationnelle. Dans un univers incertain, elle permet d’orienter les ressources vers les zones où elles peuvent faire une vraie différence. Non pas en promettant un retour précis, mais en éclairant les ordres de grandeur.
Plutôt qu’une certitude, elle offre une démarche. Une façon rigoureuse, humble et transparente de se demander :
“Où mon argent peut-il réellement avoir le plus d’effet ?”
Une approche imparfaite, mais plus honnête que l’inaction
Il faut être lucide : tous les chiffres d’impact sont imparfaits. Ils reposent sur des hypothèses, des incertitudes, des modèles. Aucun indicateur ne capte à lui seul la complexité du réel.
Mais face à l’urgence climatique, attendre la certitude absolue revient à ne rien faire. Et entre une intuition floue et une estimation rigoureuse, notre choix est clair : mieux vaut un ordre de grandeur bien construit qu’une impression faussement rassurante.
Notre objectif n’est pas de tordre les chiffres pour simplifier le monde. C’est de rendre l’impact des dons lisible, compréhensible, utile, même quand il est complexe, indirect ou incertain.
Nous faisons le pari que les personnes, qu’elles agissent à titre individuel ou au sein d’une organisation, peuvent comprendre la nuance, à condition qu’on leur parle avec honnêteté, rigueur et exigence.
Notre boussole, ce n’est pas le confort. Ce n’est pas le storytelling. C’est l’impact réel.
Et même s’il est impossible de prédire avec exactitude l’effet d’un euro donné, la recherche permet d’établir des repères comparatifs utiles, pour orienter les choix de manière éclairée. En voici quelques-uns :
1 € donné à une ONG climatique à fort impact pourrait éviter environ 1 tonne de CO₂e. (Source : Giving Green)
Ce don serait 10 fois plus efficace que l’achat de crédits carbone de haute qualité.
Et environ 50 fois plus efficace qu’un financement de plantation d’arbres (Source : IPCC, 2022)
Enfin, 1 € donné pourrait avoir un impact équivalent à un vol transatlantique évité. (Source : Atmosfair)
Ces chiffres ne sont pas des promesses. Ce sont des ordres de grandeur éclairants, pour aider chacun à orienter ses ressources vers ce qui peut réellement faire la différence, dans un monde où chaque euro peut peser bien plus qu’on ne le pense.
Mieux donner, c’est aussi mieux comprendre
L’estimation “1 € = 1 tonne de CO₂ évitée” n’est ni une baguette magique, ni une arnaque.
C’est un outil : imparfait, mais puissant, à condition d’être manipulé avec prudence, transparence et exigence.
De plus en plus de personnes s’intéressent sérieusement à l’impact réel de leurs dons. Qu’on ne se contente plus de “bien faire” : on cherche à mieux faire.
Et c’est tout le sens de notre démarche : rendre l’impact visible, compréhensible, actionnable, sans le simplifier à outrance, ni le sacraliser.
Et vous, que faites-vous pour amplifier votre impact climatique ?