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Quelle est l'ampleur du fossé générationnel sur le changement climatique ?

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Hannah Ritchie

Autrice et Directrice de recherche
Temps de lecture : 12 min

On entend souvent que les personnes jeunes s’inquiètent pour le climat pendant que celles plus âgés freinent le changement. Mais est-ce si vrai ?

Dans cet article, la chercheuse Hannah Ritchie remet en cause cette idée reçue : les écarts de perception entre générations sont bien moins marqués qu’on ne l’imagine. De quoi repenser notre manière de parler du climat, et surtout, d’agir ensemble.

Le fossé entre générations sur les croyances et les préoccupations liées au changement climatique est mince ; c’est surtout sur les solutions à adopter que les divergences se creusent un peu plus.

On sous-estime souvent combien de personnes croient au changement climatique d’origine humaine, et souhaitent agir pour y faire face. Une tendance qu’on retrouve dans presque tous les pays. J’en ai déjà parlé .

 

C’est un point crucial : notre perception du soutien à l’action climatique influence non seulement notre engagement individuel, mais aussi les choix des entreprises et des décideurs publics. Après tout, les responsables politiques comme les entreprises s’alignent sur ce qui mobilise l’opinion.

 

Mais cette idée fausse s’applique aussi à certaines catégories de population. On a souvent l’impression que les jeunes se soucient du changement climatique et en sont terrifiés, tandis que les personnes âgées s’en soucient beaucoup moins (voire pas du tout). Et je pense que cette méprise fonctionne dans les deux sens : les jeunes sont perçus comme déraisonnables et donneurs de leçons, tandis que les personnes âgées sont considérées comme ignorantes et égoïstes.

 

Quand j’étais beaucoup plus jeune, j’ai traversé une période de colère où je pensais que « les générations précédentes nous avaient laissé tomber et que peu d’entre elles s’en souciaient ». Ce n’est plus mon point de vue aujourd’hui, mais je crois que beaucoup de gens partagent encore ce sentiment. Quoi qu’on pense de la première partie de cette affirmation, les données suggèrent que la seconde est erronée. Le fossé générationnel concernant les convictions et les préoccupations liées au changement climatique existe bel et bien, mais il est bien moindre qu’on ne l’imagine. Presque trop faible pour avoir une quelconque importance.

 

Il existe toutefois quelques différences entre les générations plus âgées et les plus jeunes quant à ce que nous devrions faire à ce sujet.

 

Deux précisions avant de commencer. Premièrement, cet article contient des généralisations : je me base sur des données moyennes à l’échelle de la population, que je confronte à des réflexions personnelles. Il ne s’applique donc pas à tous.

 

Deuxièmement, j’analyserai des données d’enquête, réputées pour leur complexité. La formulation des questions peut influencer les réponses, et les gens sont changeants ; ainsi, ce qu’ils disent un mardi ne correspond pas forcément à ce qu’ils diraient un vendredi. Je m’efforcerai de dégager des tendances générales assez cohérentes, mais les conclusions ne seront pas toujours parfaites.

Les différences générationnelles en matière de « croyances » sur le changement climatique sont moins importantes que beaucoup ne le pensent.

Le gouvernement britannique réalise des enquêtes assez vastes sur l’opinion publique concernant le changement climatique. Le graphique ci-dessous présente la proportion de différentes tranches d’âge ayant désigné le « changement climatique et l’environnement » comme l’un des principaux problèmes auxquels le pays est confronté. Ces données proviennent d’un sondage mené auprès de 10 000 adultes en 2024.

 

Il convient de noter que ce critère est plus exigeant que de simplement penser que le changement climatique « existe » ou constitue un problème. Il s’agit de la part de la population qui le considère comme l’un des enjeux les plus importants.

 

Il y a peu de différence entre les générations, et les plus âgés pensent que c’est tout aussi important que les plus jeunes.

Cet article scientifique , publié dans Nature Communications , a abouti à des résultats similaires à partir de données britanniques recueillies sur plusieurs années.[1]Les opinions sur le changement climatique et ses causes étaient très similaires d’une génération à l’autre. Les baby-boomers étaient tout aussi nombreux que les milléniaux ou la génération Z à affirmer que le changement climatique était une réalité, qu’il était dû à l’activité humaine et qu’il constituait un problème urgent.

 

Il est intéressant de noter que les générations plus âgées étaient plus enclines à affirmer qu’elles (ou nous) en ressentions déjà les effets. Cela paraît logique : elles disposent de plus de 60 ans de données concrètes sur l’évolution du climat, des températures et des saisons. Ce sont souvent les changements les plus subtils que l’on remarque : les périodes de plantation ou de floraison, ou encore la fréquence des chutes de neige hivernales. Les générations plus âgées l’ont vécu de l’intérieur.

 

Au Royaume-Uni, la polarisation sur le changement climatique est relativement faible à l’échelle mondiale. Aux États-Unis, la situation est plus conflictuelle. Examinons quelques données provenant de ce pays.

 

Le graphique ci-dessous présente les résultats d’un sondage Ipsos réalisé début 2025. On observe une plus grande divergence d’opinions quant à l’origine du changement climatique récent : les générations plus âgées sont légèrement plus enclines à privilégier la seconde hypothèse. Cependant, les écarts restent faibles . La majorité des personnes âgées considèrent toujours le changement climatique comme un problème d’origine humaine.

 

Il est intéressant de constater qu’il n’y a pas de fossé générationnel chez les démocrates. C’est chez les républicains que les jeunes générations sont plus enclines à diagnostiquer et à reconnaître le changement climatique comme un problème d’origine humaine.

L’Australie et la Nouvelle-Zélande sont deux autres pays où l’on observe des différences générationnelles. Cependant, une étude menée en Nouvelle-Zélande suggère que l’évolution des convictions relatives au changement climatique s’est faite au même rythme d’une génération à l’autre ; la différence générationnelle s’expliquerait simplement par le fait que les personnes plus âgées partaient initialement d’un niveau de conviction légèrement inférieur.[2]

Les générations plus âgées font état de réactions émotionnelles moins fortes face au changement climatique.

Avant d’aborder les actions à entreprendre pour lutter contre le changement climatique, une étude antérieure menée au Royaume-Uni a mis en évidence des écarts générationnels dans la réaction émotionnelle.

 

Les écarts concernant l’« inquiétude » n’étaient pas importants. Cependant, les jeunes étaient plus enclins à déclarer ressentir de la peur, de la culpabilité et de l’indignation. Ce résultat ne surprendra personne, à mon avis. Il ne s’agit pas non plus d’une réaction émotionnelle irrationnelle.

 

Les jeunes générations devront subir les pires conséquences du changement climatique pendant la majeure partie de leur vie. Les générations plus âgées, soyons francs, n’y seront pas confrontées. Cela fait écho au slogan que l’on voit souvent brandir par les jeunes lors des manifestations : « Vous mourrez de vieillesse, moi je mourrai du changement climatique ».

 

C’est peut-être cette différence qui explique pourquoi beaucoup perçoivent un fossé générationnel important. Souvent, les sondages demandent si une personne a peur, s’inquiète, est en colère, anxieuse, face au changement climatique. Les personnes âgées sont plus susceptibles de répondre par la négative. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’elles n’y croient pas ou qu’elles n’y voient pas un problème.

Les personnes âgées sont plus susceptibles de se concentrer sur des changements de mode de vie individuels ; les jeunes, sur des changements systémiques.

Les opinions sur ce qu’il faut faire présentent des écarts générationnels plus importants.

 

Revenons aux résultats de l’étude américaine Ipsos. L’accent n’est pas mis ici sur les deux premières questions du tableau ci-dessous (bien que les résultats soient intéressants ; les jeunes semblent plus enclins à signaler des effets positifs du changement climatique), vous pouvez donc les ignorer.[3]

 

Interrogés sur l’inutilité des actions individuelles, plus de la moitié des 18-34 ans ont répondu par l’affirmative. Autrement dit, ce sont les grandes entreprises et les gouvernements qui doivent régler le problème, et non le public. Ce pourcentage n’était que de 19 % chez les plus de 55 ans.

 

J’ai déjà expliqué pourquoi, selon moi, l’opposition entre changement systémique et changement individuel est une fausse dichotomie. Certes, modifier les comportements individuels ne résoudra pas le problème, mais nous ne pouvons pas tous continuer à utiliser nos voitures à essence et nos chaudières à gaz en espérant que le problème disparaisse. L’acceptation du changement par le public doit s’accompagner de changements plus importants de la part des gouvernements, de l’industrie et des entreprises.

 

Avant de voir ces résultats, j’aurais pensé que les générations plus âgées privilégieraient la responsabilité individuelle, tandis que les plus jeunes se concentreraient sur le changement systémique. Je le constate souvent dans les sujets abordés lors de mes entretiens ou événements. Pour simplifier, les générations plus âgées évoquent fréquemment la croissance démographique : pour y remédier, il faudrait réduire le nombre d’enfants (voire les supprimer). Ou encore, elles mettent l’accent sur les économies d’énergie : avant d’envisager l’installation d’une pompe à chaleur électrique pour réduire les émissions, il faudrait plutôt enfiler des pulls supplémentaires et baisser le thermostat.

 

Les jeunes sont plus enclins à soulever la question du changement économique ; pour résoudre ce problème, nous devons trouver une alternative systémique au capitalisme.

 

La question suivante du graphique ci-dessous révèle également des résultats intéressants. Un pourcentage stupéfiant de 39 % des jeunes estiment qu’il est désormais trop tard pour enrayer le changement climatique. Une fois encore, les questions des sondages sont souvent difficiles à interpréter. Les gens en déduisent-ils qu’il est impossible d’arrêter définitivement le changement climatique ? Je suis d’accord avec cette affirmation : les émissions ne seront pas nulles du jour au lendemain, le changement climatique va donc s’aggraver pendant un certain temps. Ou bien pensent-ils qu’il est impossible de résoudre ou d’enrayer le changement climatique à long terme ? C’est un désespoir que je ne partage pas et que je combats régulièrement.

 

Quoi qu’il en soit, une proportion bien plus faible de la génération la plus âgée pensait que la bataille contre le changement climatique était perdue et qu’il était « trop tard ».

Qu’en est-il des personnes qui modifient réellement leur mode de vie ? La vaste enquête britannique ne révèle pas de différences majeures entre les générations. En réalité, la proportion était la plus faible chez les plus jeunes et les plus âgés.

 

Attention toutefois : la notion de changement de mode de vie est très subjective. Pour certains, cela signifie installer des panneaux solaires et se débarrasser de sa voiture à essence. Pour d’autres, il s’agit de recycler ou de remplacer les ampoules énergivores. Par conséquent, nous ne sommes pas forcément en mesure de comparer des actions comparables, ni d’évaluer précisément l’impact réel de ces changements sur les émissions.

 

Il est important de noter que certains changements de mode de vie sont hors de portée pour de nombreux jeunes, notamment ceux qui ne possèdent ni voiture ni logement. Ils ne peuvent pas installer de panneaux solaires ni de pompe à chaleur électrique, et leurs déplacements sont peut-être déjà peu polluants. Cependant, compte tenu de cette définition large des « changements de mode de vie », je ne m’attends pas à ce que les résultats globaux en soient beaucoup affectés : les modifications des habitudes alimentaires, les choix de consommation, les voyages, l’adhésion à un groupe d’action, etc., sont tous pris en compte.

Les 24 % d’adultes qui n’avaient pas modifié leurs habitudes pour lutter contre le changement climatique ont été interrogés sur les raisons de ce choix. La raison la plus fréquente (42 %) était qu’ils ne pensaient pas que leurs actions auraient un quelconque impact. Viennent ensuite, pour 37 %, ceux qui estimaient que les grands pollueurs devraient agir en premier. Malheureusement, ce discours est courant, même parmi les figures emblématiques de la lutte contre le changement climatique, mais je pense qu’il est contre-productif.

 

Interrogés sur les changements précis à apporter, notamment les plus importants et ceux qui ont un impact significatif, le coût figurait souvent en tête de liste. Voici les résultats concernant l’amélioration de l’efficacité énergétique des logements. Il convient de noter que ces résultats seront biaisés en faveur des générations plus âgées, car les jeunes sont moins susceptibles de posséder un logement qu’ils peuvent isoler.

L’une des dernières questions du sondage britannique portait sur le soutien aux projets locaux d’énergies renouvelables. Premier constat : ce soutien est élevé, toutes générations confondues. Attention toutefois : se déclarer favorable à l’implantation d’un parc éolien dans sa région lors du sondage ne correspondra pas forcément à la réalité une fois les éoliennes installées.

 

La génération la plus âgée était légèrement plus encline à s’opposer à un projet local : 10 % contre 4 % pour la plus jeune. Cela ne me surprend pas. Les générations plus âgées vivent souvent dans leur région depuis longtemps. Elles sont probablement plus attachées à la préservation du paysage tel qu’elles l’ont connu durant la majeure partie de leur vie.

 

Les données d’ une autre enquête du gouvernement britannique ont révélé que les moins de 35 ans étaient moins susceptibles de s’opposer à l’implantation d’un parc éolien dans leur région. Le fait d’être propriétaire pourrait également jouer un rôle : les propriétaires craignent probablement que les parcs éoliens ne fassent baisser la valeur de leur bien immobilier.

Les personnes de tous âges se soucient du changement climatique

Mon propos n’est pas de nier l’existence de fossés générationnels dans le débat sur le changement climatique. Simplement, ces fossés sont souvent moins importants qu’on ne le croit. Suffisamment faibles pour ne pas entraver notre progression.

 

Ce manque de fossé générationnel m’est apparu clairement à titre personnel lors de la publication de mon livre « Première Génération » l’année dernière. J’y explique que j’écrivais ce livre pour la jeune femme que j’étais. On pourrait donc s’attendre à ce qu’il trouve un écho particulier auprès des jeunes. Et c’est le cas : j’ai reçu de nombreux témoignages.

 

Mais j’ai reçu autant de courriels (ou souvent de lettres manuscrites) et j’ai eu autant de participants aux conférences issus des générations plus âgées. Ils sont préoccupés par le changement climatique — citant souvent leur amour pour leurs enfants et petits-enfants comme motivation — et veulent contribuer à faire bouger les choses.

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