Deux conseillers en philanthropie expliquent comment une fortune soudaine vous transforme, et les trois choses à mettre en place dès maintenant.
Pourquoi nous publions cet article : il a été écrit par Jack Lewars (Ultra Philanthropy) et Chloe Cockburn (Just Impact Advisors), et publié sur The Funding Anthropalypse le 20 octobre 2026 (je recommande vivement l'abonnement à ce Substack). Je connais Jack personnellement et leur réflexion m'a paru suffisamment utile pour être lue en France. Ils s'adressent d'abord à des personnes susceptibles de devenir extrêmement riches, ce qui rejoint la troisième vague de la philanthropie. Mais l'essentiel vaut aussi pour quelqu'un qui va toucher quelques millions. Chez Mieux Donner, nous accompagnons déjà des personnes dont la fortune a augmenté fortement, ou va augmenter dans les prochaines années, et nous retrouvons les mêmes questions. Les encadrés « En France » ont été ajoutés par Mieux Donner et ne figurent pas dans l'article original.
En ce moment, un nombre inhabituel de personnes travaillant dans la tech sont à la veille d'un changement de fortune radical. Par une offre de rachat d'actions, une introduction en bourse, une acquisition ou l'acquisition progressive de leurs titres, elles vont passer d'un salaire à des dizaines ou des centaines de millions de dollars presque du jour au lendemain. Cet article s'adresse à elles.
Nous sommes Jack Lewars, d'Ultra Philanthropy, et Chloe Cockburn, de Just Impact Advisors, deux conseillers en philanthropie qui cumulent 18 ans d'expérience. Jack travaille surtout sur la santé mondiale, Chloe sur la réforme de la justice pénale aux États-Unis. Nous avons vu beaucoup de gens traverser cette transition, et nous les avons vus commettre des erreurs évitables. Notre objectif est que vous vous sentiez moins débordé et mieux préparé avant que l'argent n'arrive.
Transparence : nous dirigeons chacun un fonds philanthropique. Nous pouvons donc tirer profit du fait que vous suiviez une partie de ces conseils. Pesez-les en conséquence.
Si vous n'avez qu'une minute, prévoyez dès maintenant de faire ces trois choses.
Vous n'avez pas besoin de devenir « le genre de personne qui a une fortune extrême », quelle que soit l'image que cela évoque pour vous. Vous êtes la même personne qu'il y a six mois. En revanche, l'argent va changer la façon dont le monde se comporte avec vous.
Presque tout le monde autour de vous aura un intérêt fort à vous garder satisfait et à rester dans vos bonnes grâces. Très peu de gens vous diront qu'une idée est mauvaise, et quasiment personne ne vous signalera une erreur. Sans retours, il devient plus difficile de rester attentif aux autres, de continuer à progresser, de bien décider et surtout de corriger ses mauvaises décisions.
La richesse ne vous rend pas moins humain. Vous pouvez toujours ressentir de la tristesse, du doute et de la peur. Mais on est rarement compatissant envers une personne riche qui va mal, surtout quand la richesse est à l'origine du problème. Il devient donc difficile de parler ouvertement, ce qui peut mener à l'isolement.
Si vous avez passé des années à viser la réussite professionnelle et l'indépendance financière, « y être arrivé » peut créer un vide inattendu. Et maintenant ?
Vous pourrez soudain résoudre beaucoup de problèmes, pour les gens que vous aimez comme pour le monde en général. C'est exaltant, et c'est aussi écrasant : par où commencer, et où s'arrêter ? Tout le monde dans votre entourage, et beaucoup d'inconnus, sauront que vous pourriez les aider. En parallèle, la phase d'installation apporte un nombre considérable de décisions à prendre.
Chacune de ces difficultés appelle une réponse pratique, et la plupart fonctionnent mieux si vous les mettez en place tôt.
La chose la plus importante que vous puissiez faire est de vous entourer de gens qui respectent votre humanité, avec qui vous pouvez être transparent et qui, surtout, contesteront vos mauvaises idées. Choisissez-les à l'avance. Cherchez :
Si vous ne demandez pas activement des retours, n'attendez de personne qu'il vous en fasse, jamais. Et si vous n'encouragez pas explicitement la critique, en montrant aux gens qu'il est sans risque, et même valorisé, de vous dire les choses, tout retour que vous recevrez sera extrêmement prudent.
Il vous faudra créer une structure et les bonnes incitations pour recevoir ces retours. Cela peut être aussi simple qu'un point fixe à l'ordre du jour avec un conseiller ou un ami que vous voyez régulièrement, pour qu'il lui soit facile de soulever un sujet, en vous engageant à répondre avec ouverture et sérieux. Vous pouvez aussi inscrire explicitement « faire des retours » dans la mission ou les objectifs des personnes que vous employez.
Vous aurez besoin de gestionnaires de patrimoine pour organiser vos actifs et gérer la fiscalité. Rappelez-vous que leur métier est de protéger et de faire croître votre argent, et qu'ils sont généralement payés en pourcentage des actifs qu'ils gèrent. Sans instruction précise, ils travailleront à garder l'argent à votre nom.
Si faire croître votre patrimoine n'est pas votre objectif, trouvez des gestionnaires qui soutiendront d'autres objectifs, et donnez-leur des consignes explicites. Par exemple : jusqu'à X pour votre train de vie, jusqu'à Y pour vos proches, et les Z restants pour le don. Rendez ces chiffres explicites.
Aux États-Unis et au Royaume-Uni, donner à une association, y compris à un fonds conseillé par le donateur, des titres dont la valeur a augmenté permet en général d'éviter l'impôt sur la plus-value et de déduire leur pleine valeur de marché. Cela fonctionne souvent mieux avant qu'une vente ou une introduction en bourse ne soit verrouillée, car une fois la vente quasi certaine, une partie de l'avantage peut être perdue. Votre pays de résidence, la façon dont vous montez vos structures et le montant que vous donnez sur chaque exercice fiscal peuvent aussi faire une grande différence. Les règles varient d'un pays à l'autre : parlez à un conseiller fiscal expérimenté en planification philanthropique avant que l'argent n'arrive.
En France : un don à une association d'intérêt général donne une réduction d'impôt de 66 % du montant versé, plafonnée à 20 % du revenu imposable, l'excédent étant reportable sur cinq ans. Ce plafond est le point à anticiper quand le patrimoine est élevé et le revenu faible. Le calendrier compte autant qu'aux États-Unis, pour une autre raison : si vous donnez vos titres alors que la vente est déjà négociée, l'administration peut considérer que vous avez vendu puis donné l'argent, et l'avantage disparaît. Nous pouvons vous proposer des contacts de fiscalistes ; la prise de contact est à faire (bien) avant la cession.
Une question revient souvent chez les personnes nouvellement fortunées : comment gérer les amis et la famille qui demandent de l'argent ? Nous suggérons de poser une règle simple, pour que chaque demande ne devienne pas un cas de conscience. Vous pourrez la changer plus tard. Deux exemples :
L'une comme l'autre vous laisse respirer. Cela évite aussi à vos proches d'avoir le sentiment de devoir choisir entre votre amitié et le fait de demander un argent dont ils ont réellement besoin.
Une fois que votre fortune sera connue, vous pourrez devenir une cible : arnaques, hameçonnage visant vos comptes, sollicitations commerciales, et parfois risques physiques. Des consultants en sécurité peuvent vous aider à gérer cela. Quelques conseils : verrouillez vos comptes avec des clés de sécurité physiques, et réfléchissez à deux fois avant de rendre publics vos finances ou vos déplacements. Si vous préférez donner discrètement, certains véhicules, comme les fonds conseillés par le donateur, permettent de donner de façon anonyme.
Le don peut répondre à plusieurs des difficultés décrites plus haut en même temps. Il offre une nouvelle source de sens. Distribuer de l'argent allège le poids qui pèse sur vous. C'est une réponse rationnelle à l'abondance quand on voit la privation autour de soi. Et cela peut rendre vos relations plus normales : si vos proches savent que vous avez engagé l'essentiel de votre fortune dans le don, en particulier via un véhicule irrévocable comme un donor-advised fund (DAF), ils seront moins nombreux à voir en vous la solution à leurs problèmes.
En France : les deux véhicules les plus proches sont le fonds de dotation, que vous créez et dont vous gardez la gouvernance, et le fonds abrité dans une fondation abritante, qui évite de créer une structure. L'anonymat fonctionne aussi différemment : les comptes d'un fonds de dotation sont publics.
Le schéma le plus fréquent que nous observons est celui d'un donateur qui fait un plan et ne le met jamais en œuvre, parce que le travail et les autres exigences de la transition absorbent tout son temps et toute son énergie. L'argent philanthropique qui reste immobilisé devient un fardeau pour vous et une perte réelle pour les causes qu'il aurait pu aider.
Quels que soient vos plans de long terme, engagez-vous à faire sortir une somme définie dès la première année. Nous suggérons au moins 1 % de votre patrimoine comme point de départ, versé à des organisations plutôt que stationné indéfiniment dans un fonds conseillé par le donateur. Vous pouvez bien sûr aller au-delà : ce chiffre est pensé pour rester petit au regard de votre capacité totale de don, tout en étant significatif en valeur absolue, afin de dépasser l'hésitation initiale. Le plus simple est de confier une première somme à des gens en qui vous avez confiance, pour que votre argent commence à aider tout de suite pendant que vous construisez la structure qui vous conviendra.
Passer d'excellent ingénieur ou fondateur à philanthrope compétent est un long chemin, et ce n'est peut-être pas votre avantage comparatif. La plupart des philanthropes les plus efficaces délèguent beaucoup, par des fonds pilotés par des experts ou en recrutant une équipe. Vous n'avez pas à tout lâcher et à y consacrer tout votre temps.
La philanthropie a ceci de particulier qu'on attend souvent des experts qu'ils s'en remettent au client, même quand ils pensent qu'il a tort. Perdre la confiance d'un client est un risque trop grand, alors les conseillers ont tendance à dire ce que le client veut entendre pour garder la mission. C'est un problème, parce que sur la plupart des décisions de financement, un bon gestionnaire de fonds ou un spécialiste du domaine en sait plus que le donateur sur l'association financée et sur son secteur. Ensuite, l'argent produit du changement surtout quand il suit une stratégie cohérente. Sur ce point, tout en encourageant la délégation, nous attirons votre attention sur un écueil : les cabinets de conseil généralistes s'appuient souvent sur des experts pour leurs recommandations, mais leur manque de connaissance du domaine les empêche de combiner ces financements en un portefeuille réellement efficace.
Une forme de délégation consiste à donner à des fonds pilotés par des experts, ce qui présente plusieurs avantages. Vous accédez à une expertise sans avoir à recruter, vous pouvez faire une contribution ponctuelle plutôt que de vous engager pour des années, et vous partagez le risque avec d'autres donateurs. Donner via un fonds garantit aussi que si vous changez de direction dans quelques années, vous n'aurez pas à décevoir gravement des associations financées en cessant vos versements, ce qui est un danger du don direct.
Beaucoup de donateurs veulent être « plus qu'un chèque ». Nous suggérons de traiter ces deux sujets séparément. Vos compétences et vos centres d'intérêt ne sont pas automatiquement utiles aux causes qui profiteront le plus de votre financement, et les deux n'ont pas à aller ensemble.
Faire de la philanthropie votre seule raison d'être a de vrais inconvénients. Cela peut vous conduire à micromanager votre équipe. Cela peut ralentir vos dons, car qui êtes-vous une fois l'argent parti ? Et cela peut remplir votre vie de réunions et de conférences peuplées de gens qui pensent à votre argent, ce qui est épuisant.
Nous suggérons de décider tôt combien de temps vous voulez consacrer au don : ce choix devrait structurer tout votre processus. Soyez honnête sur les décisions que vous êtes en mesure de prendre. Les donateurs sont rarement les mieux placés pour trancher en dernier ressort sur la stratégie, les recrutements, la théorie du changement ou l'évaluation, même s'ils peuvent contribuer à tout cela.
Enfin, si vous recrutez quelqu'un pour diriger vos dons, assurez-vous que son style corresponde au vôtre. Nous voyons souvent de nouveaux donateurs venus de la tech recruter un directeur de fondation formé à la philanthropie classique, puis découvrir un décalage de rythme, d'audace et de rigueur analytique. Choisissez une personne alignée avec votre tolérance au risque et votre ambition.
Arriver à une fortune extrême peut être intimidant, et quand on travaille à plein régime, il est tentant de repousser le moment d'y penser.
Pourtant, certaines décisions, comme le calendrier fiscal, sont irréversibles, et d'autres sont plus faciles à prendre avant qu'après.
Jack Lewars est le fondateur d'Ultra Philanthropy, un cabinet de conseil indépendant qui aide les grands donateurs à donner avec le plus d'impact possible, et gère son Mid-Stage Global Health Fund. Il conseille des donateurs qui donnent jusqu'à plusieurs centaines de millions par an, et préside le conseil d'administration de High Impact Athletes. Sa newsletter et son contact.
Chloe Cockburn est la fondatrice de Just Impact Advisors, un cabinet de conseil indépendant, et gère le Just Impact Fund, lancé grâce à une contribution initiale d'Open Philanthropy (aujourd'hui Coefficient Giving), consacré à la réduction de l'incarcération aux États-Unis. En plus de gérer ce fonds et de conseiller des donateurs sur ce sujet, elle accompagne les donateurs qui cherchent à s'orienter. Sa newsletter et son contact.
Note des auteurs : « Nous avons utilisé Claude pour suggérer des améliorations, repérer des manques et relire. Toutes les opinions, la rédaction initiale et les arbitrages finaux sont les nôtres. »
Nous accompagnons gratuitement et sans engagement les personnes qui veulent structurer leurs dons.
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