Mieux Donner

A présent, mettons fin à toutes les autres

Une fiction optimiste.

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Camille Berger

Chef de projet

« Et à présent, mettons fin à toutes les autres »

C’est l’inscription taillée au pied de la statue de Fatima Konaté, une malienne qui, à 29 ans, avait perdu son fils unique du paludisme. La statue la représente cassant une petite chaîne, dans la même position que celle qui avait fait la une lors de la déclaration d’éradication, le 6 Juillet 2035, au siège des Nations Unies. 

La nouvelle avait envahi les réseaux. Par son propre élan et par le feu médiatique, lorsque les chiffres passèrent sous 300 000 décès, Fatima est devenue la tête de proue du mouvement pour l’éradication du paludisme. Son message avait secoué les cœurs, et des dizaines de millions de personnes, de tous pays, avaient participé à terminer la lutte contre le paludisme. Son message avait rallié le monde comme peu en avaient rallié dans le passé. Une campagne démesurée avait couvert l’Afrique et l’Asie du Sud-Est de moustiquaires, de chimio-préventifs et de vaccins. En à peine deux ans, le paludisme était devenu un souvenir.

La statue de Fatima est posée au sein d’une petite place où se tient une pompe à eau publique. L’outil est désuet, plus personne ne s’en sert, mais tout le monde dans son village d’origine le respecte comme une relique de la plus grande importance. Ici, l’eau est désormais accessible au robinet. Elle est saine, et renforcée de minéraux pour équilibrer la santé des habitants.

En fait, il est devenu difficile de trouver de la nourriture qui ne soit pas équilibrée en apports nutritifs. Qu’il s’agisse de la farine ou des ‘viandes’ -le plus souvent des alternatives végétales indiscernables de leur équivalent carné- une portion de nourriture porte avec elle à peu près tous les besoins journaliers.

L’apport de l’eau dans le village n’est pas un détail anodin. L’eau potable comme les eaux usées sont surveillées de près. Dans ce petit village, il n’y a qu’une seule unité, mais à Bamako, la capitale, on retrouve de nombreux « hydrolabs », des petites unités imbriquées dans les canalisations qui surveillent en temps réel la présence de possibles pathogènes. Suite à un cas isolé d’ébola, quelques années auparavant -détecté grâce à sa signature dans les eaux usées- la mairie de Bamako a également installé des lampes Far-UVC dans la moitié des commerces et dans les bâtiments publics. Elles sont éteintes pour le moment. Mais au moindre virus, les pouvoirs publics peuvent les mettre en service, et éradiquer de l’atmosphère le moindre pathogène.

Cette modernisation n’est pas isolée -en fait, Bamako était la dernière capitale à s’équiper de la sorte parmi les pays chauds. En termes de détection et prévention, il n’y a plus beaucoup de métropoles qui ne peuvent pas se targuer de pouvoir arrêter les pandémies avant même qu’elles ne surgissent.

Les lampes sont alimentées en électricité largement renouvelable : la centrale de géothermie par roche super-chaude de Bamako couvre 70 % de sa consommation. Dans quelques années, la construction de nouveaux champs de panneaux solaires devrait terminer la couverture.

Cette électricité peu chère et abondante trouve son utilité. Il y a des habitants dans la campagne malienne qui se souviennent encore de ne jamais avoir osé rêver d’une machine à laver ou d’un lave-vaisselle dans leur jeunesse. Ils se souviennent de leur premier transfert d’argent, qui leur a permis de créer leur commerce et payer l’école de leurs enfants, qui apprenaient plus vite et mieux qu’ils n’y avaient jamais eu droit, grâce aux méthodes d’apprentissage au juste niveau, et à l’éradication de l’exposition au plomb et aux parasites dans leur environnement.

Les parents avaient été perplexes, au départ, de l’arrivée de l’Intelligence Artificielle dans la vie quotidienne de leurs enfants. La technologie, encore mal comprise, semblait poser autant de risques que d’opportunités. C’était sans compter les régulations et les décisions qui ont vite suivi aux Etats-Unis, en Chine, et en Europe -plutôt que de la développer dans une course effrénée, les grandes puissances ont décidé d’un commun accord d’établir un organe tripartite qui régulerait sa production. 

La plupart des systèmes sont aujourd’hui des Tool AI, des IA « Outils » spécialisées dans des tâches particulières -la détection des pathogènes au sein des Hydrolab en est une- mais pratiquement impossible à détourner pour des usages malveillants. Les usages proscris sont souvent détectés à même le matériel informatique. Chaque usage a sa propre supervision et son cahier des charges, et l’IA dans l’éducation n’est pas en reste. Aucun programme d’IA dans cet environnement ne peut être utilisé comme autre chose qu’un tuteur, ce qui motive les élèves à apprendre des compétences, plutôt que de les déléguer.

La question d’une IA générale est encore sur la table, mais seulement comme suite à un projet plus grandiose auquel le Mali, au même titre que tous les pays du monde, avait participé : le Projet International d’Alignement de l’IA. Une grande assemblée citoyenne mondiale se tient désormais une fois par an pour discuter et renseigner les valeurs à inculquer aux systèmes d’IA -le programme Safeguarded AI du Royaume-Uni touche bientôt à sa fin, et il commence enfin à émerger des formules mathématiques plus robustes qui systématisent les solutions jusqu’ici trouvées par bouche-trou pour sécuriser les modèles les plus avancés.

La fin de l’exploitation des animaux comme valeur commune a conquis l’assemblée après plusieurs débats. L’élevage est encore pratiqué au Mali, mais dans le reste du monde, ce qu’on entend par « éleveur » a beaucoup évolué. Il s’agit plutôt de production de protéines alternatives. L’idée de tuer des animaux pour les consommer surprend les gens comme étant désuète et cruelle, à moins de n’avoir aucune alternative. L’idée de les élever en cage ne les traverse même pas. 

Quelques reliques de l’époque où l’élevage industriel battait son plein subsistent encore çà et là : des populations de quelques poules ou cochons revenus à l’état sauvage, des refuges où subsistent encore quelques représentants des souches disparues d’animaux génétiquement sélectionnés pour la consommation.

Quelques années auparavant, ces animaux redevenus sauvages auraient fait face à de nombreuses infections et parasites, mais le champ naissant de la souffrance des animaux sauvages a suggéré juste à temps de les vacciner et de stériliser les populations de vers carnivores. Le conseil des spécialistes animaliers sur les villes se ressent aussi -la plupart des populations de pigeons ou de rats sont désormais régulées par stérilisation douce, via de la nourriture distribuée sur des toits.

En sortant sa citation de son contexte, on peut croire que Fatima entendait par, « toutes les autres », la phrase «Nous avons mis fin à la maladie du paludisme. Et à présent, mettons fin à toutes les autres. » Pourtant, avant de casser la petite chaînette qui avait appartenu à son fils, ses mots étaient à peine différents. Mais ils impliquaient beaucoup plus.

« Nous avons mis fin à une souffrance évitable. Et à présent, mettons fin à toutes les autres. »

Ce tableau est inspiré d’une étude LongView Philanthropy qui identifie comment pourrait être alloués 2,3 Billions d’euros, la somme récoltée en demandant aux plus riche de donner 10% de leurs revenus à des associations à impact.

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