Introduction
Le secteur philanthropique évolue vers une approche scientifique et rigoureuse en comprenant l’importance d’allouer les ressources là où elles auront le plus d’impact. Les organismes internationaux alignent de plus en plus leurs actions sur des critères rigoureux d’efficacité et de transparence. En France, pourtant, ce virage crucial peine à s’imposer. Les pratiques actuelles des fondations et organismes redistributeurs montrent souvent un manque de clarté méthodologique dans la sélection et l’évaluation des projets, limitant leur efficacité face à des besoins croissants.
Lors du Forum National des Associations et Fondations, nous avons discuté avec des acteurs variés pour comprendre leurs pratiques. Une dizaine d’entretiens semi-structurés ont été réalisés, mêlant réponses fermées (oui/non) et développements explicatifs, et ont permis de collecter des données éclairantes sur leurs processus décisionnels. Ces retours, bien qu’illustratifs, mettent en lumière une tendance marquée : l’absence de rigueur méthodologique limite souvent l’impact des dons, et des efforts restent à faire pour aligner la philanthropie française sur les meilleures pratiques internationales.
Note : Cet article s’appuie sur nos observations et échanges lors du Forum National des Associations et Fondations, qui ont illustré les défis actuels de la philanthropie en France. Notre intention est de promouvoir une réflexion collective sur les moyens d’améliorer l’efficacité des dons pour un impact social maximal.
Méthodologie de sélection et d’évaluation des projets
1. Processus de sélection interne non structuré et manque d’impartialité
Beaucoup de fondations utilisent des critères de sélection développés en interne, sans cadre standardisé ni méthode rigoureuse. Ces critères reposent principalement sur des préférences subjectives, ce qui limite leur impartialité et leur capacité à maximiser l’impact des ressources allouées.
Par exemple, lors de nos échanges au Forum, certains participants ont mentionné des décisions telles que « nous avons décidé de nous concentrer sur la plantation d’arbres en France », sans qu’il y ait eu de réflexion approfondie sur la pertinence de cette action. Ces choix ne prenaient pas en compte des questions cruciales comme :
- Quel est votre objectif en plantant des arbres ? Est-ce une méthode efficace pour y répondre ?
- Est-ce en France que la plantation d’arbres est la plus nécessaire pour lutter contre le changement climatique ?
- Quelles essences d’arbres sont adaptées au contexte local ?
- Quel est le taux de survie des arbres plantés ?
- Une monoculture a-t-elle réellement un impact positif sur la biodiversité ?
Ces échanges reflètent une absence de réflexion partagée sur le pourquoi et le comment de ces projets. C’est ignorer l’importance de ces questions, comme le soulignent les chercheurs Stefan Schubert et Lucius Caviola, qui ont étudié les variations d’impact entre les associations :
Conséquence
Sans poser ces questions fondamentales de choix de cause et de méthode, les décisions restent déterminées de manière subjective, voire arbitraire. C’est littéralement "jouer aux fléchettes dans le noir", avec le risque de gaspiller des ressources sur des initiatives aux impacts limités, voire nuls, alors que d’autres interventions, bien plus efficaces, restent sous-financées.
2. Manque de recours à la théorie du changement
La théorie du changement est une méthode de planification stratégique qui définit un cheminement clair vers des objectifs mesurables, en détaillant les étapes nécessaires et les hypothèses sous-jacentes. Cette approche permet de structurer les interventions pour maximiser leur efficacité. Pourtant, peu de fondations l’utilisent, ce qui empêche souvent d’évaluer et de justifier les choix de financement.
Conséquences
Sans théorie du changement, les projets peuvent manquer de direction stratégique, rendant difficile l’évaluation de leurs progrès et l’ajustement des approches si nécessaire. Cela limite leur potentiel de succès à long terme et compromet l’impact global des financements.
3. Des méthodes d’évaluation sans comparaison avec et sans l’intervention
La plupart des entités sondées n’évaluent pas l’impact net de leurs projets, c’est-à-dire l’impact réel en tenant compte de ce qui se serait produit en l’absence de l’intervention. Les méthodologies robustes comme les essais randomisés contrôlés, qui permettent de distinguer les effets de l’intervention de ceux d’autres influences externes, ou même comparer avec un scénario de base, ne sont utilisées que dans de rares cas. Sans groupe de comparaison, il est difficile de démontrer un impact réel, rendant les résultats moins fiables.
Conséquences
Sans comparaison, il est impossible de dire que les effets observés sont réellement attribuables à l’intervention, ni même qu’ils sont bénéfiques. Les fondations risquent ainsi de financer des projets qui n’apportent pas l’effet souhaité, privant d’autres initiatives plus efficaces de financements essentiels. Sans mesures fiables, des ressources précieuses peuvent être allouées à des initiatives dont l’impact réel est limité ou négatif. Par exemple, le programme américain « Scared Straight », en français “Ados sous les verrous” visait à dissuader les jeunes délinquants de récidiver en leur montrant la réalité de la vie en prison.
Cette approche semblait intuitive et au départ, le taux de récidive semblait bas, encourageant ainsi les financements et la médiatisation du programme. Cependant, lorsqu’une équipe de recherche a comparé les résultats avec ceux de jeunes similaires qui n’y avaient pas participé, ils ont constaté que les jeunes ayant au programme avaient un taux de récidive plus élevé. Loin d’être dissuasif, le programme a donc eu un effet contraire, augmentant la probabilité de récidive. Cet exemple montre l’importance de comparer les résultats pour s’assurer qu’une intervention a bien l’impact souhaité.
Alignement avec les normes internationales
1. Absence d’indicateurs d’impact internationaux
La majorité des fondations ne s’appuient pas sur des indicateurs internationaux alors que la banque mondiale ou Organisation Mondiale pour la Sante (OMS) en ont adoptés pour mesurer l’impact de leurs projets. Il existe notamment les DALY (années de vie ajustées sur l’incapacité), les années de scolarité équivalentes mais aussi les WELBY (années de bien-être ajustées) et les tonnes d’émission de CO2e évitée.
Ces indicateurs, largement utilisés, permettent d’évaluer les effets positifs concrets de diverses interventions et facilitent la comparaison entre projets. Ils offrent également une transparence accrue pour les donateurs, qui peuvent ainsi mieux comprendre l’effet de leur soutien.
Conséquence
Ne pas adopter d’indicateurs comparables empêche de déterminer si certains projets génèrent un impact significatif ou produisent au contraire des effets minimes voire incertains. Cela prive les décideurs et donateurs d’une compréhension claire, rendant difficile la distinction entre les initiatives réellement bénéfiques et celles dont les impacts sont négligeables. En l’absence de comparaison, on risque de ne pas percevoir l’ampleur des effets par rapport à d’autres interventions plus efficaces, ou même de confondre des résultats incertains avec des effets positifs.
2. Absence de prise en compte du coût-efficacité des interventions
Aucune des organisations étudiées ne tient compte du coût de leurs interventions par rapport aux résultats obtenus. Le coût-efficacité est pourtant un critère essentiel pour s’assurer que chaque euro dépensé maximise l’impact produit.
Conséquences
Ignorer le coût-efficacité peut conduire à financer des projets qui, bien que potentiellement bénéfiques, sont beaucoup plus coûteux que d’autres solutions tout aussi efficaces, voire plus. En l’absence de cette analyse, on peut se retrouver à construire un mur avec des pierres précieuses quand des briques feraient amplement l’affaire.
3. Méconnaissance des organismes internationaux spécialisés en évaluation d’impact
Aucune des personnes intéressées connaissait des organisations d’évaluation internationale comme GiveWell, qui évalue l’impact et l’efficacité d’associations caritatives depuis plus de 15 ans. D’autres acteurs, comme la Banque mondiale, utilisent des outils de mesure d’impact comme les DALY et ont comparé l’efficacité des interventions sur la santé et la pauvreté dans les pays en développement depuis plus de trois décennies, les résultats de leur rapport étaient totalement méconnus.
Conséquence
Le manque de connaissances sur les meilleures pratiques internationales prive les fondations d’années de progrès et d’expertise. L’intégration d’outils éprouvés issus de recherches approfondies pourrait permettre au secteur de faire des avancées significatives en matière d’efficacité.
Recommandations
1. Structurer les projets avec une théorie du changement
Établissez des objectifs mesurables et des stratégies précises pour garantir que les projets financés ont un plan d’action solide et réaliste, maximisant ainsi leur potentiel de réussite.
2. Utiliser des méthodologies d’évaluation scientifique
Comparer les résultats avec un scénario de base ou un groupe témoin (idéalement dans le cadre d’essais randomisés contrôlés) permet de mesurer l’impact réel d’une intervention.
3. Adopter des indicateurs d’impact standardisés
Intégrer des indicateurs tels que les DALY ou les années de scolarité équivalentes renforcerait la comparabilité des projets financés et faciliterait l’évaluation de leur impact réel.
4. Prendre en compte le coût-efficacité dans les décisions de financement
Évaluez le coût des résultats obtenus pour maximiser l’impact de chaque euro dépensé, en privilégiant les interventions offrant le meilleur rapport coût-impact.
5. Scruter attentivement les projets sans mesures d’impact concrètes
Faites preuve de scepticisme envers les projets qui se déclarent “à impact” sans fournir de preuves tangibles, afin de s’assurer qu’ils produisent un effet réel et quantifiable.
Réponses aux critiques courante
"On ne peut pas utiliser la même unité pour tout mesurer"
Dans les cas où une précision accrue est nécessaire, il est tout à fait possible d’introduire des unités spécifiques, comme celles utilisées par GiveWell. Ces unités prennent en compte les préférences des bénéficiaires en termes de résultats concrets, par exemple sur des questions de santé, d’opportunités ou d’augmentation des revenus.
Toutefois, pour la majorité des actions, les unités existantes sont suffisantes pour fournir des informations pertinentes.
Sur les questions de santé, la pauvreté, du soutien aux minorités, de la réduction de la souffrance ou du soutien à l’épanouissement, il existe des unités de mesure standardisées, notamment les « WELBY » (années de bien-être ajustées) qui traduisent efficacement l’impact de ces interventions sur le bien-être humain. Sans viser la perfection, l’utilisation de ces unités reste accessible et apporte une clarté utile pour comparer et prioriser les actions.
Si vous pensez devoir créer une nouvelle mesure, vérifiez d’abord si elle n’existe pas déjà sous une forme similaire. Et si vous en créez une, soyez transparents et prêts à accepter les critiques constructives pour améliorer votre modèle.
"Évaluer prend du temps et nécessite des ressources"
En utilisant les méthodes existantes, une pré-évaluation n’est pas chronophage et donne déjà une idée de la faisabilité et de l’impact potentiel d’un projet. Par exemple, Charity Entrepreneurship propose une première évaluation en dix minutes, avec quelques colonnes et des notes en fonction de critères pertinents, pour obtenir un ordre de grandeur. Avec une feuille de calcul un peu plus détaillée, une pré-évaluation peut être affinée en une heure ou deux, permettant ainsi aux décideurs de mieux orienter les financements. Investir ce temps en amont est un moyen simple d’éviter des coûts élevés sur le long terme en assurant que les ressources sont utilisées efficacement.
"Certaines actions ne sont pas mesurables"
Si tout n’est pas quantifiable avec précision, l’effort d’essayer apporte déjà une rigueur supplémentaire. Même imparfaites, les unités de mesure standardisées permettent une prise de décision bien plus précise et efficace, un constat largement appuyé par la psychologie comportementale et les travaux de Kahneman, prix Nobel d’économie. Dans les domaines complexes, des méthodes d’observation et d’analyse peuvent fournir des indications précieuses. Par exemple, une association française promouvant l’alimentation végétale a réussi à évaluer et quantifier son impact, démontrant que même les résultats paraissant intangibles peuvent être évalués avec une approche méthodique.
Conclusion
Le secteur philanthropique français est à la croisée des chemins. Alors que les acteurs internationaux adoptent des pratiques fondées sur l’efficacité et l’évaluation rigoureuse, la France tarde à intégrer ces approches. Cette transition est pourtant essentielle pour répondre aux défis actuels et maximiser l’impact des financements.
Chez Mieux Donner, nous croyons que l’avenir de la philanthropie passe par des méthodes éprouvées et transparentes. Nous espérons que ces constats et recommandations encourageront les fondations françaises à s’inspirer des meilleures pratiques pour amplifier leur contribution à un changement social durable.
A propos de Mieux Donner
Mieux Donner est une association dédiée à l’identification et à la promotion des associations à fort impact. Elle accompagne les donateurs et les organisations dans leurs démarches philanthropiques pour maximiser l’efficacité de leurs contributions.