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Pourquoi le rewilding local peut nuire à la planète et comment protéger la biodiversité ?

L'image représente une main humaine tenant délicatement un petit arbre enraciné dans une motte de terre. L'arbre est entouré d'une bulle protectrice transparente, symbolisant l'idée de "rewilding local". À l'extérieur de la bulle, on aperçoit une scène de dégradation de la biodiversité (arbres abattus, animaux sauvages en danger, etc.), suggérant l'idée de "dommages à la biodiversité mondiale". L'image est complétée par un texte explicatif concis, intégrant les mots-clés de votre article (rewilding, local, planète, biodiversité, etc.).

Vous souhaitez donner pour la biodiversité. Vous pensez à un projet de rewilding près de chez vous, à la restauration d'une zone humide en France, à la réintroduction d'une espèce locale. C'est une intuition généreuse et compréhensible. Pourtant, une étude publiée en 2025 dans la revue Science par une équipe de 22 chercheurs issus de Cambridge, Vermont et Stockholm arrive à une conclusion dérangeante : dans certains cas, ces efforts de restauration locale peuvent faire cinq fois plus de dégâts à la biodiversité mondiale que de bénéfices. Alors comment ne pas nuire, et où votre don aura-t-il le plus d'impact sur la planète ?


1. Le rewilding, c'est quoi exactement ?

Une définition large, des pratiques très diverses

Définition rewilding : Le rewilding, ou réensauvagement, désigne un ensemble de pratiques visant à restaurer des écosystèmes en laissant la nature reprendre ses droits, avec une intervention humaine réduite au minimum. Concrètement, cela peut prendre des formes très différentes : la libre évolution de terres agricoles abandonnées, la réintroduction d'espèces disparues, la restauration de corridors écologiques entre zones protégées, ou la reconstitution de chaînes trophiques complètes.

Ce qui distingue le rewilding de la conservation classique, c'est l'ambition : plutôt que de gérer la nature vers un état cible prédéfini, il s'agit de lui redonner les conditions de son autonomie. Mais certains projets visent un retour à un état "naturel" antérieur, comme la réintroduction de grands prédateurs, sans nécessairement se poser la question des souffrances engendrées pour les animaux qui vivent déjà sur place. La réintroduction des loups à Yellowstone ou des ours dans les Pyrénées illustre bien cette tension : satisfaire un appel à "la nature" des personnes d'un côté, conflits avec les usages existants et souffrance animale de l'autre.

Cette diversité de pratiques est aussi une difficulté : "rewilding" recouvre des projets qui n'ont parfois en commun que le nom, avec des ambitions, des localisations et des impacts très variables.

Le rewilding n'est pas une solution efficace pour le climat

Une confusion fréquente mérite d'être dissipée. Le rewilding est souvent présenté comme une solution climatique, notamment via la séquestration carbone des forêts restaurées. La réalité est plus nuancée.

Son impact carbone peut être annoncé positif, mais il est souvent surestimé, ignore les effets négatifs secondaires qui peuvent rendre certains projets négatifs pour le climat, et parfois lent à se matérialiser à l'échelle où le problème se pose. Pour le climat, les associations spécialisées en plaidoyer politique et innovation technologique sont estimées 50 fois plus efficaces que le financement de plantations d'arbres.

Si votre objectif principal est le climat, des organisations comme celles recommandées sur Mieux Donner offrent un levier incomparablement plus puissant. Si votre objectif est la biodiversité, c'est une autre question, et elle est plus complexe qu'il n'y paraît.

Le contexte français : un mouvement en plein essor

En France, le mouvement du réensauvagement est structuré et actif. Rewilding France accompagne des initiatives dans les Alpes du Dauphiné, où chevaux sauvages, ibex et lynx font progressivement leur retour. Des associations comme l'ASPAS achètent des terres pour les placer en libre évolution totale. D'autres, comme Forêts Sauvages ou des réseaux comme Paysans de Nature, développent des approches intermédiaires entre conservation et réensauvagement. Mais ces associations n'utilisent pas forcément les meilleures méthodes de priorisation et de mesure de l'impact.

Ce foisonnement d'initiatives reflète un engouement réel et un intérêt croissant. Il mérite d'être pris au sérieux, et c'est précisément parce qu'il mérite d'être pris au sérieux qu'il mérite aussi d'être regardé avec rigueur.


2. Le paradoxe du leakage : quand protéger ici détruit ailleurs

La demande alimentaire ne disparaît pas, elle se déplace

Imaginez qu'un grand propriétaire terrien décide de retirer 500 hectares de grandes cultures de la production pour les laisser en libre évolution. Bonne nouvelle pour les espèces locales. Mais la demande en blé, colza ou soja que ces terres satisfaisaient ne disparaît pas pour autant. Elle se reporte sur d'autres terres, souvent ailleurs dans le monde, dans des régions plus riches en biodiversité et moins bien régulées.

C'est ce que les chercheurs appellent le "leakage biodiversité" : la fuite des impacts négatifs vers d'autres territoires, causée par la mise en réserve de terres productives. Ce phénomène est connu depuis des décennies dans le domaine des crédits carbone, où il est déjà reconnu comme un problème majeur. Mais en matière de biodiversité, il est presque totalement ignoré.

Ce que l'étude révèle

Selon l'étude Cambridge publiée en 2025 dans Science, 37% des gestionnaires de projets de conservation tropicaux n'avaient jamais entendu parler du concept de leakage, et moins de la moitié des projets cherchaient activement à le limiter.

Même le Cadre mondial pour la biodiversité des Nations Unies, qui vise à protéger 30% des terres et des mers d'ici 2030, ne mentionne pas ce problème.

L'étude Cambridge/Science : deux scénarios révélateurs

Une équipe de 22 chercheurs issus de plus d'une douzaine d'institutions a modélisé deux scénarios hypothétiques, chacun portant sur la restauration de 1 000 km² de terres agricoles actives.

Pays Terres restaurées Production déplacée vers Bilan global biodiversité
Royaume-Uni Terres arables (blé, orge, colza) Australie, Allemagne, Italie, Ukraine Dommages mondiaux ~5x supérieurs aux bénéfices locaux
Brésil Fermes de soja Argentine, États-Unis Gains locaux ~5x supérieurs aux dommages

Source : Balmford et al. (2025), Science 387, 720-722. Analyse exploratoire sur modèles hypothétiques.

La même logique de protection, deux résultats opposés selon la richesse en biodiversité du pays et la destination de la production déplacée. Comme le résume le Professeur Andrew Balmford de l'Université de Cambridge : les déficits de production dans les pays tempérés se reportent dans des régions souvent plus riches en biodiversité mais moins bien régulées, comme l'Afrique et l'Amérique du Sud.

Ce que l'étude ne dit pas : limites importantes

Avant d'aller plus loin, plusieurs précisions s'imposent. Les auteurs eux-mêmes qualifient leurs résultats d'"analyse exploratoire" : il s'agit de modèles appliqués à des scénarios hypothétiques, pas de mesures directes sur des projets existants.

L'étude ne dit pas que tout rewilding est nuisible. Elle identifie un risque spécifique : le rewilding de terres agricoles actives dans des pays à faible biodiversité relative. Deux types de projets semblent moins exposés à ce risque, ou du moins pas sur le même ordre de grandeur d'effet négatif :

Projets potentiellement moins à risque

La restauration de terres déjà abandonnées ou dégradées, sans production active à déplacer, présente un risque de leakage plus faible.

Les projets situés dans des zones à haute biodiversité locale, où les gains sur place compensent mieux les effets secondaires.

Ces nuances sont importantes. Mais elles ne font pas disparaître le problème de fond : la très grande majorité des projets de rewilding en Europe tempérée opèrent exactement dans la configuration la plus à risque.


3. Ce que les évaluateurs indépendants recommandent

Giving Green : pourquoi les projets locaux ne sont pas la priorité

Giving Green est l'un des rares évaluateurs indépendants à avoir conduit une analyse rigoureuse des stratégies philanthropiques pour la biodiversité. Leur rapport, publié en 2026 après plusieurs mois de recherche, arrive à une conclusion claire : les projets de conservation locaux ou spécifiques à un site ne sont pas la priorité philanthropique pour celles et ceux qui veulent maximiser leur impact.

Leur raisonnement est structurel. Ce qui a de la valeur, c'est financer ce que personne d'autre ne finance : les solutions systémiques qui s'attaquent aux causes racines.

La cause racine numéro un de la perte de biodiversité terrestre, c'est le changement d'usage des terres : la conversion de la nature en terres agricoles. C'est là que la philanthropie peut avoir un effet de levier réel.

Comprendre la logique du don marginal

2% Part de la philanthropie dans le financement total de la biodiversité (~3 Mds$ sur 107 Mds$)
47% Déclin des écosystèmes naturels depuis leurs estimations initiales
82% Réduction possible de l'expansion agricole d'ici 2050 grâce aux protéines alternatives (modélisation Giving Green)

Les deux leviers à fort impact identifiés

Giving Green a identifié deux stratégies prioritaires pour la biodiversité terrestre et aquatique douce.

Les protéines alternatives. La production de bétail est le principal moteur de l'expansion agricole dans les zones les plus riches en biodiversité. Selon les modélisations de Giving Green, soutenir l'innovation et l'adoption de protéines alternatives compétitives en goût et en prix pourrait réduire l'expansion des terres agricoles de jusqu'à 82% d'ici 2050.

La protection des zones humides. Les zones humides ne couvrent que 10% des terres mondiales, mais abritent jusqu'à 40% des espèces de la planète. Elles offrent la valeur en services écosystémiques la plus élevée par hectare de tous les grands biomes naturels, et figurent parmi les écosystèmes les plus sous-financés de la conservation.

Good Food Institute : le lien inattendu entre assiette et biodiversité

L'organisation que Giving Green recommande en premier pour la biodiversité n'est pas une association de conservation. C'est le Good Food Institute (GFI), un acteur mondial qui travaille à rendre les protéines alternatives compétitives avec la viande conventionnelle en termes de goût, de prix et de disponibilité.

GFI est déjà recommandé par Mieux Donner pour la réduction de la souffrance animale et pour la lutte contre le changement climatique. Sa présence dans les recommandations de plusieurs évaluateurs est un cas exceptionnel. Financer la transition protéique, c'est simultanément agir sur la biodiversité, le bien-être animal, le climat et la santé publique.

Comment GFI peut-il être le plus efficace dans plusieurs causes ?


4. Que faire pour la biodiversité ?

Commencer par clarifier votre objectif réel

"Protéger la biodiversité" recouvre des intentions très différentes, qui n'appellent pas les mêmes stratégies de don. Avant de choisir où donner, il vaut la peine de se poser une question directe : qu'est-ce que vous cherchez vraiment à protéger ou à améliorer ?

Si votre priorité est le nombre d'espèces dans le monde, le levier le plus puissant est la protection des habitats tropicaux et des zones humides à haute densité d'espèces. Attention cependant : le critère du nombre d'espèces maximal peut créer des contradictions inattendues. En biologie, il existe des cas où des populations intermédiaires permettent à deux groupes de se croiser indirectement, formant un complexe d'espèces en anneau. Si cette population intermédiaire disparaît, les deux groupes extrêmes deviennent deux espèces distinctes, ce qui augmente mécaniquement le comptage. Maximiser le nombre d'espèces comme objectif en soi peut donc mener à des décisions contre-intuitives, voire contraires à la conservation des écosystèmes fonctionnels.

Si votre priorité est la souffrance des animaux sauvages, la question se pose différemment. Le rewilding peut améliorer les conditions de vie de certaines espèces locales, mais d'autres approches, centrées sur le welfare des animaux sauvages, constituent un champ de recherche émergent que des organisations spécialisées commencent à financer.

Si votre priorité est le climat, regardez en priorité les associations spécialisées en plaidoyer énergétique et politique climatique, dont l'impact est environ 50 fois supérieur à celui des plantations d'arbres en termes de tonnes de CO2 évitées.

Si votre priorité est d'améliorer le bien-être des personnes et que vous pensiez à l'accès à la nature pour cela, il existe des analyses qui mettent en avant des associations à fort impact sur le bien-être humain.

La méthode des trois paniers peut vous aider à structurer votre générosité : un premier panier pour vous-même et vos proches, un deuxième panier pour les causes qui vous importent profondément personnelement, un troisième panier pour agir là où c'est le plus utile à l'échelle mondiale. Attention cependant : disperser ses dons entre trop d'associations peut réduire votre impact.

Quand le rewilding est potentiellement pertinent et ses limites

Certains projets de rewilding causent probablement moins de dégâts que d'autres. Avant de soutenir un projet, voici les questions à poser à son porteur :

  • Les terres sont-elles déjà abandonnées ou dégradées ? Sans production active à déplacer, le risque de leakage est nettement plus faible.
  • La zone est-elle à haute biodiversité locale ? Les gains sur place compensent mieux les effets secondaires dans les zones riches en espèces.
  • Le projet accompagne-t-il la productivité agricole locale ? Maintenir les niveaux de production dans la région réduit la fuite vers des zones plus vulnérables.
  • Le leakage a-t-il été évalué et documenté ? Le porteur de projet a-t-il une stratégie explicite pour le mesurer et le limiter ?

Si un projet remplit ces critères, son bilan est probablement moins négatif, voire potentiellement positif. Mais "moins négatif" ou même "potentiellement positif" n'est pas la même chose qu'"efficace". Ces projets restent, au mieux, un deuxième panier : un endroit où exprimer un attachement à la nature locale, pas le levier pour avoir le plus grand impact avec votre générosité sur la cause qui vous tient à cœur.

Si une partie de votre générosité sert à financer ce que vous aimez plutôt qu'à avoir le plus grand impact possible, c'est un choix légitime et humain. Vous pouvez le reconnaître clairement et d'allouer une autre partie à ce qui, selon les meilleures preuves disponibles, change vraiment le cours des choses.

S'appuyer sur la recherche indépendante

Le secteur du rewilding est animé par des personnes passionnées et sincères. Il est aussi animé par des biais difficiles à éviter : on finance ce qu'on peut voir, ce qui nous touche, ce qu'on peut visiter. Mais la sincérité ne protège pas du leakage, et l'enthousiasme ne remplace pas l'évaluation rigoureuse.

Des évaluateurs comme Giving Green publient leurs méthodologies et leurs critères. Mieux Donner est l'organisation en France qui accompagne les personnes qui veulent mettre l'impact au cœur de leurs dons. Retrouvez les associations recommandées par Mieux Donner après évaluation rigoureuse.

Pourquoi Giving Green recommande-t-il GFI pour la biodiversité, pas une association de conservation ?

Parce que la cause racine de la perte de biodiversité terrestre est le changement d'usage des terres, lui-même principalement alimenté par l'expansion de l'agriculture, et notamment de l'élevage. Réduire la demande en viande via des alternatives compétitives s'attaque directement à ce moteur systémique, là où les projets de conservation locaux n'en traitent que les symptômes. C'est la logique du don marginal : financer ce que personne d'autre ne finance encore, là où chaque euro a le plus d'effet.

Le rewilding est-il du greenwashing ?

Pas au sens d'une communication mensongère délibérée. Le rewilding est une pratique sincère, portée par des acteurs sérieux. Mais il partage avec certaines formes de greenwashing un défaut structurel : l'impact local visible masque un bilan global difficile à mesurer. Un projet peut améliorer réellement la biodiversité d'un territoire tout en causant, via le mécanisme de leakage, des dommages plus importants ailleurs dans le monde. Ce n'est pas de la mauvaise foi ; c'est un angle mort collectif que la recherche commence seulement à documenter sérieusement.

Quelles associations françaises ont le plus d'impact pour la biodiversité ?

La question mérite d'être posée à deux niveaux. Pour un impact sur la biodiversité locale française, des organisations comme l'ASPAS ou les Conservatoires d'Espaces Naturels travaillent sérieusement, même si leur effet sur la biodiversité mondiale reste limité. Pour un impact sur les causes systémiques de la perte de biodiversité mondiale, Giving Green identifie le Good Food Institute et Wetlands International comme les leviers les plus puissants actuellement. Ces deux niveaux correspondent à deux paniers distincts : soutenir ce qu'on aime localement, et soutenir ce qui change le cours des choses à l'échelle planétaire.

Qu'est-ce que le "leakage" en matière de biodiversité et pourquoi est-ce important ?

Le leakage biodiversité désigne le déplacement des activités dommageables pour la nature d'une zone protégée vers une autre zone. Quand une terre agricole est mise en réserve, sa production ne disparaît pas : elle est assurée ailleurs, souvent dans des régions plus riches en espèces et moins bien réglementées. C'est le même phénomène que le leakage carbone des crédits forestiers, déjà bien documenté et reconnu comme un problème majeur. Une étude publiée dans Science en 2025 montre que ce mécanisme peut inverser complètement le bilan d'un projet de rewilding : ce qui semble bénéfique localement peut causer cinq fois plus de dégâts à la biodiversité mondiale.

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Vous voulez donner pour la biodiversité avec un impact réel ?

Mieux Donner vous aide à identifier les leviers les plus efficaces selon vos valeurs et vos objectifs.

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