Parmi les personnes généreuses qui souhaitent avoir un impact positif sur les autres, l'une des réalités les mieux établies est que l'on peut généralement faire une différence bien plus grande là où les besoins fondamentaux ne sont pas couverts. Dans la pratique, cela signifie que nos dons peuvent avoir un impact bien plus important dans les pays où l'extrême pauvreté est présente. Mais cette réalité soulève une question légitime : en décidant depuis Paris ou Londres quelles populations ont besoin d'aide et comment les aider, ne reproduit-on pas des logiques colonialistes ou paternalistes ? Ne faudrait-il apporter son aide que si les populations locales la sollicitent explicitement ?
Ces questions méritent d'être prises au sérieux. Cet article examine les différents risques et analyses autour de ce sujet. Il explore aussi pourquoi la générosité efficace, basée sur les preuves et orientée vers les besoins réels des bénéficiaires, représente une avancée sur ces questions, sans pour autant y avoir répondu de façon définitive.
La critique n'est pas nouvelle, et elle n'est pas sans fondement. Depuis des décennies, des chercheurs, des journalistes et des acteurs du secteur humanitaire eux-mêmes pointent des dysfonctionnements structurels dans la façon dont l'aide internationale est organisée.
Dans la grande majorité des ONG internationales, celles et ceux qui décident des priorités, allouent les budgets et définissent les stratégies d'intervention sont basés dans les pays riches. Les personnels locaux occupent souvent des postes subalternes, avec des écarts salariaux importants pour des fonctions équivalentes. Cette organisation reproduit une hiérarchie dans laquelle les bénéficiaires de l'aide sont systématiquement absents des choix qui les concernent le plus directement.
Le "voluntourisme" est un exemple souvent cité de cette dérive : ces séjours humanitaires courts pendant lesquels des volontaires occidentaux, sans formation particulière, construisent des écoles, creusent des puits ou s'occupent d'orphelins dans des pays pauvres. Des études ont montré que certaines de ces pratiques ont des effets contre-productifs : des constructions mal réalisées qui doivent être refaites par des artisans locaux, une concurrence directe avec le travail rémunéré de professionnels locaux, et une organisation du secteur davantage orientée vers l'expérience émotionnelle du volontaire que vers les besoins réels des populations. C'est ce que l'auteur américain Teju Cole a nommé le "White Savior Industrial Complex" : un système dans lequel aider les autres devient d'abord une expérience qui valorise celui qui aide, pas une réponse aux besoins de ceux qui sont censés en bénéficier.
Cette dimension n'est pas que symbolique. Des chercheurs ont documenté une réalité psychologique mesurable : les donneurs tendent à traiter les adultes en situation de pauvreté comme des enfants, supposant que l'aide conditionnelle et contrôlée sera plus efficace pour eux qu'une aide laissant libre choix.[1] Cette supposition est empiriquement fausse.
Ce biais se matérialise dans l'aide en nature : des vêtements inadaptés au contexte ou au climat, des semences incompatibles avec les sols locaux, des médicaments périmés. Ces objets sont donnés parce que le donateur suppose qu'il sait mieux que le bénéficiaire ce dont il a besoin. Donner de l'argent semblerait moins contrôlable, plus risqué. L'aide en nature rassure celui qui donne, pas nécessairement celui qui reçoit.
Des économistes comme Dambisa Moyo, dans Dead Aid, ou Angus Deaton, dans The Great Escape, ont poussé cette critique plus loin : certaines formes d'aide ne traitent pas les causes politiques de la pauvreté, elles peuvent même les masquer.[2] En finançant des services que des États devraient assurer, ou en maintenant sous perfusion des gouvernements défaillants, certaines aides ont pu retarder les réformes institutionnelles nécessaires et déresponsabiliser les États vis-à-vis de leurs propres citoyens. Ce n'est pas une critique de toute aide : c'est une critique ciblée sur des formes d'aide mal conçues, qui mérite d'être entendue.
L'aide internationale fait face à trois reproches distincts qui méritent chacun d'être examinés sérieusement.
Distribuer des moustiquaires ou des vitamines ne s'attaque pas aux structures économiques et politiques qui produisent la pauvreté. Le risque serait de financer indéfiniment des interventions palliatives, en entretenant la dépendance plutôt qu'en travaillant à la rendre inutile. Des organisations d'aide auraient même un intérêt implicite à maintenir le besoin plutôt qu'à le faire disparaître.
Quand une ONG efficace prend en charge des services publics dans une région, elle peut, sans le vouloir, réduire la pression politique sur l'État pour développer ses propres systèmes. Les familles s'habituent à recevoir des soins d'une ONG étrangère plutôt que de les exiger de leur gouvernement. À grande échelle, cela peut éroder la légitimité des institutions locales et fragiliser la responsabilité démocratique à long terme.
Les interventions sont conçues depuis des bureaux lointains, sans consultation réelle des communautés concernées. Elles arrivent avec des solutions prédéfinies, plutôt que d'émerger des besoins exprimés localement. Dans certains cas, la présence extérieure peut même court-circuiter des dynamiques d'organisation communautaire qui auraient été plus efficaces et plus durables.
Ces trois reproches n'ont pas la même force. Le premier est partiellement juste mais incomplet. Le deuxième est un risque réel qu'il faut prendre au sérieux. Le troisième cache une ambiguïté importante, que la section suivante va démêler.
On peut être pleinement d'accord avec le constat que les interventions passées ont souvent ignoré les besoins réels des populations, et en désaccord avec la conclusion selon laquelle il ne faudrait financer que les interventions explicitement demandées. Le problème est dans le "parce que" qui relie ces deux positions.
Imposer ses valeurs à autrui ("vous devriez scolariser vos filles", "votre tradition est mauvaise") est effectivement paternaliste : on substitue sa propre vision du bien à celle des personnes concernées.
Apporter une expertise médicale inaccessible localement, c'est différent. Le lien entre carence en micronutriment et cécité irréversible est une connaissance médicale spécialisée, produite par des décennies de recherche, qui n'est pas accessible sans formation.
C'est une asymétrie d'information, pas une asymétrie de valeurs. Et ces deux situations appellent des réponses morales très différentes.
Chaque année, entre 250 000 et 500 000 enfants deviennent aveugles à cause d'une carence en vitamine A, et la moitié d'entre eux meurent dans les douze mois.[3] Des études menées au Ghana, au Kenya et dans d'autres pays d'Afrique subsaharienne montrent que le principal obstacle à l'adoption de la supplémentation n'est pas le refus des parents, mais le manque d'information sur le lien causal et l'accessibilité du médicament lui-même.[4] Lorsque les mères reçoivent une éducation nutritionnelle, le taux d'adoption augmente significativement. Ces mères veulent que leurs enfants soient en bonne santé : c'est une préférence universelle et forte. Elles ne "demandent" pas de supplémentation non pas parce qu'elles n'en veulent pas, mais parce qu'elles n'ont pas les moyens de savoir que c'est ce dont leurs enfants ont besoin.
Conditionner le financement à la demande explicite reviendrait à ne financer la supplémentation en vitamine A que là où l'information médicale est déjà présente, c'est-à-dire précisément là où le besoin est le moins urgent.
Dans certaines zones rurales de Madagascar, des enquêtes ont montré que moins de la moitié des villageois identifiaient les moustiquaires comme outil de protection contre le paludisme, et que seulement 73 % savaient que la transmission se fait par les moustiques.[5] Pourtant, tous voulaient que leurs enfants ne meurent pas. L'écart n'était pas dans les valeurs finales. Il était dans la connaissance des liens causaux entre moustique, parasite et maladie.
Il y a quelque chose de paradoxal dans l'idée de refuser une intervention efficace au nom du "respect de l'autonomie" des populations. L'autonomie réelle : la capacité à faire des choix, à s'organiser, à revendiquer ses droits, commence par être en vie et en bonne santé. Des sociologues ont montré que c'est précisément lorsque l'insécurité matérielle diminue que les mouvements pour la justice, la réforme institutionnelle et l'émancipation politique tendent à se renforcer. La sécurité matérielle n'est pas l'opposé de l'agentivité politique : elle en est souvent la condition.
Entre "décider à la place des populations" et "n'agir que sur demande explicite" existe une troisième voie : partir des préférences profondes et universelles des populations (vivre, être en bonne santé, voir ses enfants grandir) et mobiliser l'expertise disponible pour les servir. C'est précisément ce que cherche à faire la générosité efficace.
La générosité efficace n'est pas simplement une critique de l'aide classique. C'est une tentative rigoureuse de construire quelque chose de différent. Ses principes fondateurs répondent directement aux problèmes identifiés dans les sections précédentes.
La question centrale n'est pas "qu'est-ce qui me semble juste de donner ?" ni "qu'est-ce qui donne bonne conscience ?", mais "qu'est-ce qui améliore réellement et le plus possible la vie des personnes concernées ?" C'est un changement de boussole qui peut sembler évident, mais qui est loin d'être la norme dans le secteur.
C'est le point de départ du mouvement de l'altruisme efficace, né au début des années 2010 autour de philosophes comme William MacAskill et Peter Singer. L'idée centrale est simple : si l'on veut vraiment aider les autres, il faut chercher avec la même rigueur qu'on applique à d'autres domaines importants de sa vie quelles actions produisent réellement les meilleures améliorations de vie pour les personnes concernées. Cela implique de s'appuyer sur les données disponibles, de comparer les interventions entre elles, d'accepter que certaines approches qui semblent généreuses soient peu efficaces, et que d'autres moins intuitives soient beaucoup plus impactantes.
Mieux Donner s'appuie sur ces principes pour orienter les dons vers les associations et interventions les plus efficaces. Pour les dons en direction de l'extrême pauvreté et de la santé mondiale, cela signifie en pratique s'appuyer sur le travail d'évaluateurs indépendants comme GiveWell, qui consacrent des milliers d'heures à analyser des essais contrôlés randomisés, des données d'impact terrain et des rapports financiers pour identifier les interventions qui produisent les meilleures améliorations de vie par euro dépensé. Le résultat est souvent contre-intuitif : de multiples analyses montrent qu'il n'existe pas de corrélation entre la taille d'une organisation, son ancienneté et son efficacité réelle. Les meilleures associations peuvent permettre 100 fois plus d'impact que la moyenne.
Voici comment ces principes se traduisent concrètement dans les organisations recommandées :
Reconnaître que la générosité efficace représente une avancée sur ces questions n'implique pas qu'elle y ait pleinement répondu. Trois limites méritent d'être nommées honnêtement.
La critique du paternalisme et du néocolonialisme dans l'aide internationale est légitime. Nous préférerions tous vivre dans un monde où l'extrême pauvreté n'existe pas, où les soins de base seraient assurés par des gouvernements fonctionnels partout dans le monde. Ce n'est pas le monde dans lequel nous vivons.
Ne pas vouloir soutenir des projets qui pourraient avoir plus de conséquences négatives que positives est une attitude nécessaire, qui n'a pas toujours été présente dans l'aide internationale. Notamment quand cette aide prenait la forme d'une aide-catharsis, conçue d'en haut sans consultation des populations, et servant d'abord les préférences de ceux qui donnent plutôt que les besoins de ceux qui reçoivent.
Cependant, décider de ne rien faire n'est pas nécessairement la meilleure contribution. Les outils et évaluateurs de la générosité efficace cherchent précisément à servir les préférences réelles des bénéficiaires avec les meilleures preuves disponibles. La bonne question n'est pas "qui donne, et d'où ?", c'est "qu'est-ce qui aide réellement ?" La générosité basée sur les preuves est l'effort le plus rigoureux pour répondre à cette question. Ce n'est pas exempt de limites, c'est en amélioration continue, et c'est pour ça que la critique reste utile : non pas pour rejeter la générosité efficace, mais pour l'affiner en permanence.
Mieux Donner sélectionne les associations dont l'impact est démontré par des preuves rigoureuses, et les présente de façon transparente pour vous aider à donner avec confiance.
Découvrir les associations recommandées →Il faut distinguer deux situations très différentes. Imposer ses valeurs à d'autres personnes, par exemple décider à leur place ce qu'elles devraient manger, comment elles devraient élever leurs enfants ou quelles traditions elles devraient abandonner, est effectivement paternaliste et inacceptable. Mais apporter une expertise médicale que les populations n'ont pas les moyens d'acquérir seules, c'est différent. Par exemple, les parents dans les pays à faibles revenus veulent profondément que leurs enfants soient en bonne santé et ne deviennent pas aveugles. Ce qu'ils ignorent souvent, faute d'accès à l'information médicale, c'est qu'une simple carence en vitamine A est la principale cause évitable de cécité chez les enfants dans ces régions, et qu'une capsule deux fois par an peut l'empêcher. Ce n'est pas imposer une valeur : c'est mettre une expertise au service d'une préférence qui existe déjà.
L'origine géographique d'une organisation n'est pas un bon indicateur de son efficacité. Des associations locales peuvent être très efficaces, d'autres font peu de choses malgré de bonnes intentions. C'est vrai aussi pour les grandes ONG internationales. Des analyses menées au Cameroun par des professionnels du développement humanitaire ont montré qu'il n'existe pas de corrélation entre la taille, l'ancienneté ou la notoriété d'une organisation et son impact réel sur les populations. L'approche de la générosité efficace consiste précisément à évaluer les interventions indépendamment de leur origine, à l'aide d'essais cliniques, de données terrain et d'analyses de coût-efficacité, pour identifier celles qui améliorent le plus les vies par euro dépensé, qu'elles soient locales ou internationales.
C'est un risque réel que les évaluateurs sérieux prennent en compte. Si une organisation étrangère se substitue durablement à un État pour fournir des services de santé, elle peut réduire la pression des citoyens sur leur gouvernement pour qu'il développe ses propres capacités. Les meilleures interventions sont conçues pour éviter cet écueil. Certaines travaillent directement avec les ministères de la santé locaux, qui gardent la direction des campagnes. D'autres, comme le Lead Exposure Elimination Project (LEEP), aident les gouvernements à adopter des réglementations et à renforcer leurs propres capacités de contrôle, avec l'objectif explicite de disparaître une fois leur mission accomplie. La générosité efficace ne cherche pas à remplacer les institutions locales : elle cherche à les renforcer.
La générosité efficace s'inspire du mouvement de l'altruisme efficace, né dans les années 2010 autour de philosophes comme William MacAskill et Peter Singer. Son principe fondateur est simple : si l'on veut vraiment aider les autres, il faut chercher avec la même rigueur qu'on applique à d'autres décisions importantes quelles actions produisent réellement les meilleures améliorations de vie pour les personnes concernées. Concrètement, cela signifie s'appuyer sur des essais contrôlés randomisés, des évaluations d'impact indépendantes et des analyses de coût-efficacité, plutôt que sur l'intuition ou l'émotion. Contrairement à l'aide traditionnelle qui part souvent des préférences des donateurs, la générosité efficace part des besoins et des préférences des bénéficiaires. Mieux Donner applique ces principes pour orienter les dons vers les associations dont l'impact est le mieux documenté.