Le maïs français rend cette année 63,0 quintaux par hectare. Le blé tendre en rend 69,2. Le maïs est passé six quintaux sous le blé[1]Agreste, note de conjoncture du 13 octobre 2026, reprise par Terre-net.
Hors du monde agricole, la phrase ne dit rien. Pour un céréalier, elle est stupéfiante. Le maïs dépasse structurellement le blé en rendement, et de loin : c'est toute la raison pour laquelle on le cultive, malgré sa soif. L'écart s'est inversé en une saison.
La phrase résume bien ce que la France traverse. Des repères qu'on croyait stables ont bougé, tous dans le même sens, et la séquence n'est pas finie : au 1er octobre, 66 % des nappes restaient sous les normales et 81 % des niveaux continuaient de baisser[2]BRGM, bulletin de situation des nappes d'eau souterraine au 1er octobre 2026.
Cet article fait le bilan de l'année. Il se termine sur une question pratique : quand l'eau et le grain viennent à manquer, il faut choisir qui les reçoit. Qui décide, et sur quel critère ? Répondre à ce genre de question avec des chiffres est le métier de Mieux Donner, et nous le faisons dans la dernière section.
Commençons par là, parce que c'est ce qui compte le plus.
Santé publique France ne publie pas de total. Elle publie un bulletin par épisode de chaleur, et chaque chiffre y est donné comme un minimum. Additionnés, les quatre épisodes de l'été donnent au moins 7 900 décès en excès entre fin mai et le 20 août[3]Santé publique France, bulletin national Canicule et santé du 16 septembre 2026, et bulletins des épisodes précédents.
| Épisode de chaleur | Décès en excès, au moins |
|---|---|
| 24 au 28 mai, six départements | 95 |
| 17 juin au 2 juillet | 5 764 |
| 3 au 22 juillet | 1 243 |
| 27 juillet au 20 août | 817 |
Le dernier épisode touche quasi exclusivement les personnes de 75 ans et plus, avec 751 décès en excès dans cette seule tranche d'âge[3]Santé publique France, bulletin national Canicule et santé du 16 septembre 2026, et bulletins des épisodes précédents. Sur l'épisode de juillet, la surmortalité atteignait 9,2 % au-dessus de l'attendu, dans toutes les régions métropolitaines sauf la Corse, et culminait en Pays de la Loire à 21,4 %[4]Santé publique France, bulletin de surveillance de la mortalité, canicule du 3 au 22 juillet 2026.
Deux précautions sur ces chiffres. Ils reposent sur les certificats de décès d'un échantillon de 5 000 communes, extrapolés au pays, et comparés à la moyenne des six années précédentes. Ils ne disent pas la cause du décès, seulement l'écart à l'attendu. Et ils ne sont pas consolidés : l'INSEE livrera ses données définitives début 2027, et c'est seulement à ce moment que le lien avec la chaleur sera établi. Certains décomptes de presse retiennent d'ailleurs 8 124, en comptant l'épisode de fin mai sur une base plus large[5]Maire-info, « Plus de 8 000 morts en excès durant l'été dernier, selon un bilan provisoire », 21 septembre 2026.
Pour situer l'été, un chiffre que Santé publique France donne sans ambiguïté : l'anomalie de température de l'été 2026 est de 3,6 °C au-dessus de la référence, devant 2003 à 2,7 °C et 2022 à 2,3 °C[3]Santé publique France, bulletin national Canicule et santé du 16 septembre 2026, et bulletins des épisodes précédents. À titre de repère sur la mortalité, la canicule de 2003 avait fait environ 15 000 morts.
Début août, l'indice d'humidité des sols est descendu sous toutes les valeurs calculées depuis le début de la série Météo-France, qui remonte à août 1958. Cet indice ne vient pas de mesures de terrain. Un modèle estime la réserve en eau du sol, à l'échelle du pays[6]Météo-Paris, « Sécheresse : l'été 2026 rejoint déjà les pires années de l'histoire », 6 août 2026, d'après les données Météo-France.
La comparaison avec 1976, la référence historique de la sécheresse française, donne l'échelle. Entre le 15 mai et le 5 août, la température moyenne de 2026 s'établit à 23,0 °C, contre 19,6 °C en 1976. Près de trois degrés et demi d'écart, sur presque trois mois[6]Météo-Paris, « Sécheresse : l'été 2026 rejoint déjà les pires années de l'histoire », 6 août 2026, d'après les données Météo-France.
Une nuance qui compte : les nappes phréatiques profondes sont dans un état moins critique qu'en 1976, parce que l'hiver 2026 avait été très humide. C'est la sécheresse de surface, celle qui touche directement les cultures et les captages, qui s'est le plus dégradée. Les deux ne se rechargent pas au même rythme.
Le reste du continent suit la même pente. Le Rhin est descendu à un niveau qui limite les péniches à 20 % de leur chargement[7]MercoPress, « Rhine barges run at 20% of capacity », 3 août 2026. Le Pô a atteint à Crémone son plus bas niveau jamais mesuré, à 8,59 mètres sous le zéro hydrométrique[8]ANSA, « Il fiume Po a Cremona non è mai stato così basso », 31 juillet 2026. ansa.it. Sur le Danube, la centrale hongroise de Paks a arrêté deux réacteurs et ramené sa production à 25 %. La Roumanie a arrêté à la mi-août les deux réacteurs de Cernavodă, sa seule centrale nucléaire, faute de débit suffisant pour les refroidir[9]Al Jazeera, « Falling Danube flow forces shutdown of Romania's sole nuclear plant », 13 août 2026.
Agreste a révisé trois fois son estimation. En août, la récolte de maïs grain était attendue à 9,0 millions de tonnes. En septembre, à 8,1. Dans sa note du 13 octobre, elle tombe à 7,3 millions de tonnes, soit près de la moitié des 13,9 millions de 2025[1]Agreste, note de conjoncture du 13 octobre 2026, reprise par Terre-net.
Le rendement suit : 63,0 quintaux par hectare, en baisse de 27 % sur un an. Il faut remonter à 1990, et ses 60,3 quintaux, pour trouver plus bas. Les surfaces récoltées perdent 455 000 hectares, dont environ 150 000 de maïs grain finalement récoltés en fourrage, faute d'épis à moissonner[1]Agreste, note de conjoncture du 13 octobre 2026, reprise par Terre-net.
Le maïs irrigué a rendu 99,8 quintaux par hectare, en baisse de 11 %. Le maïs non irrigué a rendu 59,3 quintaux, en baisse de 23 %. L'irrigation a donc divisé la perte par deux et maintenu un rendement supérieur de deux tiers. Mais elle ne couvre pas tout le monde : 58 % des surfaces de maïs ne sont pas irriguées[10]Agreste, estimations de production de septembre 2026, reprises par Pleinchamp le 1er octobre. Et là où la chaleur a bloqué la pollinisation, aucun arrosage ne rattrape un épi qui ne s'est pas formé.
La pousse des prairies, qui nourrit les troupeaux, cumulait au 20 juillet 52 % de la production annuelle habituelle, contre 70 % à la même date sur la période de référence 1989-2018[11]Agreste, dispositif ISOP (Agreste, Météo-France, INRAE), situation au 20 juillet 2026.
Arvalis, l'institut technique des producteurs de grandes cultures, estime le revenu courant avant impôt des exploitations céréalières à moins 3 600 euros par actif non salarié pour 2026. C'est la quatrième année consécutive dans le rouge : moins 600 euros en 2023, moins 7 200 en 2024, moins 6 500 en 2025. Les pertes totales des grandes cultures sont chiffrées à 6,5 milliards d'euros[12]Arvalis, chiffres présentés par Éric Thirouin pour l'AGPB en conférence de presse le 8 septembre 2026, repris par Réussir.
Le chiffre de 2027 en dit encore plus que celui de 2026. Le modèle Piloter sa Ferme, qui raisonne sur une exploitation moyenne de 160 hectares, projette un déficit de 85 euros par hectare l'an prochain même si les rendements redeviennent normaux. Le prix d'équilibre du blé est passé de 168 euros la tonne en 2021 à 230 euros en 2027, sous l'effet de l'inflation des charges : 45 % sur le matériel, 43 % sur les intrants[13]Piloter sa Ferme, modèle « Ferme France », chiffres publiés par Pleinchamp le 1er octobre 2026.
Le Royaume-Uni donne le même signal sous une autre forme. Sa récolte céréalière 2026, estimée à 18,5 millions de tonnes, est la plus faible jamais enregistrée. L'organisme professionnel AHDB note que quatre des cinq pires récoltes de son historique auront eu lieu dans cette décennie : 2020, 2024, 2025 et 2026[14]Energy & Climate Intelligence Unit, d'après les données AHDB, 14 août 2026.
En Bretagne, l'organisation de producteurs Cerafel, qui commercialise sous la marque Prince de Bretagne, chiffre la perte à 22 % du potentiel annuel en deux mois. Sur les parcelles non irriguées, les pertes atteignent 90 à 100 % sur l'artichaut, le brocoli, la laitue et le panais. Le chou-fleur perd 20 %, et les petits pois sont à 40 % du volume attendu[15]AOP Cerafel, marque Prince de Bretagne, cité par Réussir, 13 août 2026.
L'inquiétude porte maintenant sur l'automne et l'hiver. Les poireaux, les panais et les topinambours posent des problèmes de culture, et certaines parcelles risquent de ne pas être plantées du tout[16]ConsoGlobe, « Sécheresse 2026 : quels légumes pourraient manquer ? », 11 août 2026, citant la fédération Légumes de France.
Quand la France manque, elle importe d'Espagne, d'Italie ou des Pays-Bas. Cette année, ces pays connaissent la même sécheresse au même moment. Le rattrapage habituel par l'import n'est pas disponible.
Commençons par la Bretagne, parce que c'est la région qu'on cite quand on explique où déménager pour avoir frais.
Le Finistère est placé en crise sécheresse depuis le 7 août, avec des restrictions en vigueur jusqu'au 15 novembre. À la mi-septembre, la préfecture notait qu'il n'était pas tombé de pluie significative depuis le 10 juin. Arroser son jardin, remplir sa piscine, laver sa voiture chez soi sont interdits, et l'eau potable ne peut plus servir à l'irrigation agricole[17]Arrêté préfectoral du Finistère, relayé par la Ville de Brest, page mise à jour le 17 septembre 2026. Les pluies de septembre n'ont rien changé : Lannion a reçu 9 millimètres pour une normale de 53, son septembre le plus sec depuis 1994, pendant que Nantes montait à 34,2 °C le 6 du mois[18]Météo Bretagne, bilan climatique de septembre 2026, publié le 1er octobre.
Puis il a plu en octobre, et la Bretagne est passée près de la rupture quand même. À la mi-octobre, le lac du Drennec, qui alimente une partie du Finistère, affichait 33 % de remplissage et pouvait être quasiment à sec d'ici à la fin novembre, ce qui menacerait l'alimentation de 310 000 habitants. Saint-Malo Agglomération prévoit des coupures au 10 décembre pour 160 000 personnes si la pluie ne tombe pas d'ici là. Le préfet du Finistère envisage de déclencher le plan ORSEC. Fin septembre, 71 % des nappes bretonnes étaient à un niveau bas ou très bas selon le BRGM, et 81 % dans le seul Finistère[19]AFP, « En plein automne, la Bretagne à deux doigts de la rupture en eau potable », 22 octobre 2026.
Le maire de Brest, Stéphane Roudaut, résume la situation d'une phrase qui dit ce que cet article essaie de dire : « On plaisante souvent sur la pluviométrie. Sauf que là, ce n'est pas une blague[19]AFP, « En plein automne, la Bretagne à deux doigts de la rupture en eau potable », 22 octobre 2026. »
Ailleurs, le compteur monte. Fin juillet, environ 30 000 personnes réparties dans 80 communes n'avaient plus d'eau courante. Au 12 août, elles étaient plus de 40 000 dans 97 communes[20]Presse-Papiers, d'après Le Nouvel Obs, situation au 12 août 2026. Au 9 septembre, la ministre de la Transition écologique Monique Barbut en dénombrait 64 000[21]Déclaration de Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, 9 septembre 2026. Au relevé de fin septembre, elles sont 94 000 à être approvisionnées par camion-citerne ou en bouteilles, pour boire, manger et se laver. Et 6,4 millions de personnes vivent désormais dans une zone où la distribution d'eau potable est sous surveillance, soit 223 000 de plus en un mois[22]Relevé des autorités de fin septembre 2026, rapporté par l'AFP le 7 octobre. AFP.
Trente mille, quarante mille, soixante-quatre mille, quatre-vingt-quatorze mille. Ce n'est pas un incident, c'est une courbe.
La géographie de ces communes dit quelque chose d'utile : le problème n'est pas régional. Les livraisons par camion-citerne concernent le Massif central, le Jura, l'Aveyron, les Alpes-Maritimes, le Haut-Rhin et la Bretagne. Fleurey, 500 habitants dans le Jura. Saint-Martin-d'Estreaux, 1 000 habitants dans la Loire. Sainte-Marie-aux-Mines, 800 habitants dans le Haut-Rhin. Le secteur de Laguiole et d'Aubrac, 3 000 personnes. Dans le bassin du Carladez, en Aveyron, plus de la moitié des 3 000 habitants dépendent des citernes[23]Tous pour l'eau, « Sécheresse persistante : des camions-citernes livrent de l'eau potable », 19 août 2026. Une citerne transporte jusqu'à 29 000 litres par voyage, et l'État subventionne les frais de transport.
Sous la surface, la recharge n'a pas commencé. Au 1er octobre, le BRGM relève 81 % des niveaux de nappes en baisse, 66 % sous les normales mensuelles, et une recharge amorcée sur 7 % des points seulement. Les nappes les plus touchées sont celles du Limousin, du Morvan, du Jura, des Vosges et de la plaine d'Alsace. Le BRGM écrit que les niveaux de cet automne seront nécessairement inférieurs à ceux de 2025[2]BRGM, bulletin de situation des nappes d'eau souterraine au 1er octobre 2026.
Et le nombre de départements concernés a continué de monter. Au 10 septembre, 93 étaient sous restriction, dont 74 au niveau de crise[24]Reporterre, « Sécheresse : 74 départements en crise, du jamais-vu en septembre », 15 septembre 2026. Au début d'octobre, ils sont 79 en crise, auxquels s'ajoutent 14 en alerte renforcée[25]Données VigiEau, début octobre 2026, citées par Meteored France le 10 octobre. À ce niveau, l'irrigation est interdite sauf dérogation, souvent limitée à la nuit.
En été, une vache boit jusqu'à 150 litres d'eau par jour. Dans ces communes, le troupeau et le robinet puisent dans la même ressource, au même moment, sur un réseau que personne n'avait dimensionné pour ce climat. Rien là-dedans n'oppose les habitants aux éleveurs. Les deux butent sur le même manque d'accès. Il y a de l'eau en France, elle n'arrive plus jusqu'à ces communes, et il faut un camion pour l'apporter.
C'est la partie de ce bilan dont la presse a le moins parlé.
Selon l'interprofession Anvol, entre 2,5 et 3 millions de volailles de chair sont mortes en quelques jours pendant les fortes chaleurs de fin juin[26]Comptoir des éleveurs, « Canicule 2026 : le bilan pour l'agriculture française », citant l'interprofession Anvol, la Chambre régionale d'agricultur.... À l'échelle nationale, les services d'équarrissage ont traité 9 127 tonnes d'animaux morts, dont plus des deux tiers de volailles. La Bretagne concentre à elle seule environ 6 600 tonnes, et les capacités d'équarrissage y ont été saturées[26]Comptoir des éleveurs, « Canicule 2026 : le bilan pour l'agriculture française », citant l'interprofession Anvol, la Chambre régionale d'agricultur.... La Nouvelle-Aquitaine a demandé une dérogation pour enfouissement exceptionnel, une procédure qui n'avait plus été activée depuis 2003[27]Reporterre, « Canicule : des centaines de milliers de volailles meurent dans les élevages intensifs », août 2026, citant l'interprofession Anvol.
Les poules pondeuses font l'objet d'un décompte distinct. Environ 700 000 sont mortes sur l'été, dont 440 000 en Bretagne, soit 2 % des 22 millions de pondeuses de la région. Conséquence directe en rayon : la production nationale d'œufs a reculé d'un million d'œufs par jour, selon le comité national de la promotion de l'œuf[28]ConsoGlobe, « 700 000 poules mortes : la canicule menace-t-elle vraiment nos œufs ? », 17 août 2026, citant le CNPO.
Thierry Houeul, président de la fédération syndicale agricole des Côtes-d'Armor, rappelle l'ordre de grandeur qui explique ces bilans : un bâtiment avicole accueille entre 30 000 et 40 000 poulets[27]Reporterre, « Canicule : des centaines de milliers de volailles meurent dans les élevages intensifs », août 2026, citant l'interprofession Anvol. Un tel volume ne se refroidit pas.
Le précédent de 2003 donne l'échelle de ce qui peut arriver quand la chaleur dure plus longtemps : six millions de volailles mortes, et une mortalité des troupeaux laitiers en hausse de 24 % par rapport à une année normale[27]Reporterre, « Canicule : des centaines de milliers de volailles meurent dans les élevages intensifs », août 2026, citant l'interprofession Anvol.
Reste la question que tout le monde se pose : en quoi une mauvaise récolte de maïs change-t-elle le prix de bien plus de produits que le maïs ?
Parce que le maïs n'est pas surtout un aliment humain en France. C'est un aliment pour animaux.
Les prix mondiaux suivent le même mouvement. L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, la FAO, publie chaque mois un indice qui suit le prix des grandes denrées sur les marchés internationaux. En septembre, il est en hausse de 5,8 % sur un an, et sa composante céréales de 17,2 %[29]FAO, Indice FAO des prix des produits alimentaires, relevé de septembre 2026, publié le 2 octobre. Ces prix sont ceux que paient les négociants, pas ceux des rayons : il faut en général trois à six mois pour que l'un se répercute sur l'autre[30]IFDC, Fertilizer Crisis Response Bulletin n° 25, 18 août 2026. La hausse de cet été devrait donc se voir en magasin cet hiver.
Pour un ménage français, l'alimentation à domicile représente environ 13 % de la consommation[31]INSEE, comptes nationaux, consommation des ménages 2025. Une hausse produit un arbitrage : moins de viande, plus de marques distributeur, des produits qu'on cesse d'acheter.
Il n'existe aucune instance qui répartit le grain entre les animaux et les humains. C'est le prix qui le fait, sur le même marché. En France, le maïs part d'abord en alimentation animale parce que les acheteurs de la filière peuvent payer, et la semoulerie, c'est-à-dire ce qui finit dans nos assiettes, ne représente qu'une petite part de la récolte. Quand le grain se raréfie, l'usage qui paie le plus l'emporte. Ce n'est pas celui qui nourrit le plus de personnes par tonne.
Un dernier chapitre, parce qu'il change la façon de lire tous les autres.
Septembre a été sec. Au 22, 84 % du territoire français était en sécheresse décennale, c'est-à-dire d'un niveau qu'on observe en moyenne une fois tous les dix ans. Dans le Languedoc-Roussillon, la Dordogne, la Corrèze et le Bas-Rhin, Météo-France relevait des niveaux jamais observés, toutes saisons confondues[32]Météo-France, bilan de sécheresse des sols au 22 septembre 2026. Six villes n'avaient pas reçu une goutte depuis fin août : Ajaccio, Le Luc, Nice, Romorantin, Paris-Montsouris et Savigny-Véron[32]Météo-France, bilan de sécheresse des sols au 22 septembre 2026.
Puis la pluie est revenue. Sur les 27 premiers jours d'octobre, Solenzara en Corse a reçu 610 millimètres, soit plus de six fois sa normale, Marignane 294, Brest 153. Près de la Manche et de la mer du Nord, les excédents atteignent 30 à 60 %. On pourrait croire l'affaire réglée[33]Météo-Paris, pré-bilan climatique d'octobre 2026 sur les 27 premiers jours du mois, publié le 28 octobre, d'après les données Météo-France.
Elle ne l'est pas. Le centre-ouest et le sud-ouest sont restés secs, Niort finissant le mois à 32 millimètres, soit 46 % sous sa normale. Et surtout, l'humidité des sols reste en moyenne nationale dans les 10 % des situations les plus sèches pour la saison, avec une anomalie de température mensuelle de plus 1,2 °C[33]Météo-Paris, pré-bilan climatique d'octobre 2026 sur les 27 premiers jours du mois, publié le 28 octobre, d'après les données Météo-France.
Le 27 octobre, la Manche est devenue le premier département à lever toutes ses restrictions, après dix jours de pluie qui ont rendu aux rivières des débits corrects. La préfecture a précisé dans le même communiqué que les nappes n'étaient pas remontées, que le barrage du Gast restait rempli à 30 %, et qu'elle n'excluait pas d'y revenir[34]Préfecture de la Manche, arrêté du 27 octobre 2026 levant les restrictions, rapporté par la presse locale.
C'est le mécanisme qu'on observe en ce moment. Un sol resté sec développe une croûte de surface et se tasse. Une pluie intense ruisselle alors avant d'avoir le temps de pénétrer, ce qui peut provoquer des inondations sans pour autant lever la sécheresse en profondeur. Comme le résume le chercheur Davide Faranda, il faut des pluies régulières sur plusieurs semaines ou plusieurs mois pour restaurer l'humidité des sols, les débits des rivières et surtout les nappes[35]Davide Faranda, cité par Tameteo, « La pluie peut provoquer des inondations sans mettre fin à la sécheresse ».
Une année peut toujours être une anomalie. Mais l'humidité des sols est descendue sous tout ce qu'on avait relevé depuis 1958, l'été a dépassé de loin les étés de référence depuis 1900, et le maïs est tombé à 63,0 quintaux. Trois repères, la même saison, la même direction.
Le quatrième ne doit rien à la météo d'un seul été : le revenu des céréaliers est négatif pour la quatrième année d'affilée.
Nous ne savons pas encore ce que cela donnera en 2027. Les prix de détail n'ont pas fini de bouger, les décisions de mise en culture d'hiver se prennent en ce moment, et le bilan définitif de la mortalité n'arrivera qu'au début de l'année prochaine. Quiconque avance aujourd'hui un chiffre pour l'an prochain invente.
Ce qu'on peut dire, en revanche, c'est que la cause de cette année n'est pas mystérieuse. Une atmosphère plus chaude assèche plus vite les sols, bloque la pollinisation au-delà d'un seuil de température, et tue les personnes âgées comme les animaux enfermés. Cette cause détermine si les années suivantes ressembleront à celle-ci.
Mis côte à côte, les faits de cet article décrivent une répartition. L'irrigation est interdite dans 79 départements sauf dérogation. Le maïs irrigué a rendu deux tiers de plus que le maïs sec, mais 58 % des surfaces n'ont pas accès à l'eau. Quatre-vingt-quatorze mille personnes attendent un camion-citerne pendant qu'une vache boit jusqu'à 150 litres par jour.
Personne n'a formulé ce partage. Il se décide par arrêté préfectoral, dans l'urgence, sur un réseau et un modèle agricole conçus pour un climat qui n'existe plus. Les deux à trois millions de volailles mortes relèvent de la même logique : aucun éleveur n'a choisi de perdre son cheptel, et ce n'est pas lui qui a dessiné des bâtiments de 40 000 têtes sans refroidissement. Ce modèle a été construit quand l'aliment était bon marché et les étés supportables. Les deux hypothèses ont cédé la même saison.
Les éleveurs encaissent cette année plus durement que quiconque, et rien ici ne leur est reproché. La question porte sur ce qu'on finance à partir de maintenant.
Et le même mécanisme, ailleurs, ne se solde pas par une facture. En France, quand le prix monte, on achète moins de viande et plus de marques distributeur. Le même arbitrage, pour un ménage qui consacre la moitié de son budget à manger, se solde par des repas sautés. Le monde s'apprête d'ailleurs à rentrer sa deuxième récolte céréalière la plus abondante jamais enregistrée, et 318 millions de personnes auront faim cette année. Ce n'est pas une question de tonnage, c'est une question de qui peut payer. C'est le sujet du second article de cette série, à paraître prochainement.
Une année comme celle-ci ne se répare pas. Elle se prévient, en amont, par la réduction des émissions qui la rendent possible. Deux associations évaluées de façon indépendante travaillent précisément là.
Clean Air Task Force agit sur les politiques et les technologies de décarbonation, donc sur ce qui a rendu cette année possible. Elle est recommandée par Giving Green et par Founders Pledge[37]Giving Green, évaluation de Clean Air Task Force, et Founders Pledge.
Le Good Food Institute finance la recherche et le plaidoyer sur les protéines alternatives. Ce levier répond à la question posée plus haut. Produire des protéines en consommant moins de terres, moins de grain et moins d'eau, sans concentrer des dizaines de milliers d'animaux sous un toit qui ne se refroidit pas[38]Mieux Donner, page Good Food Institute.
Nos estimations d'impact, avec leurs incertitudes assumées, sont détaillées sur leurs pages.
Clean Air Task Force Good Food InstituteOui, avec plusieurs mois de retard. L'indice FAO des prix alimentaires est en hausse de 5,8 % sur un an en septembre, et sa composante céréales de 17,2 %. Ces prix sont ceux des marchés internationaux : il faut en général trois à six mois pour qu'ils atteignent les rayons, ce qui situe l'effet de cet été plutôt vers l'hiver.
La hausse devrait se voir d'abord sur les produits animaux, parce que le maïs et l'herbe servent surtout à nourrir le bétail. Pour les œufs, l'effet a été immédiat : la production nationale a reculé d'un million d'œufs par jour dès cet été, du fait de la mortalité des pondeuses.
Cela dépend de quelle sécheresse on parle, et la réponse est double.
En surface, 2026 est au-delà : l'indice d'humidité des sols est descendu sous toutes les valeurs calculées depuis le début de la série Météo-France, en 1958, et l'anomalie de température de l'été atteint 3,6 °C, contre 2,7 °C en 2003. En profondeur, en revanche, les nappes sont dans un état moins critique qu'en 1976, parce que l'hiver 2026 avait été très humide.
Les deux ne se rechargent pas au même rythme, et c'est la sécheresse de surface qui touche directement les cultures et les captages.
Santé publique France ne publie pas de total, mais un bulletin par épisode de chaleur, et chaque chiffre y est donné comme un minimum. Additionnés, les quatre épisodes de l'été donnent au moins 7 900 décès en excès entre fin mai et le 20 août. Certains décomptes de presse retiennent 8 124, en comptant l'épisode de fin mai sur une base plus large.
Une précision importante : il s'agit de décès en excès par rapport à l'attendu, toutes causes confondues, et non de décès attribués à la chaleur. L'INSEE livrera ses données consolidées début 2027, et c'est seulement à ce moment que le lien pourra être établi.
Garder quelques jours d'autonomie est une recommandation raisonnable, que relaient les services de protection civile de plusieurs pays européens. Il n'y a rien à moquer là-dedans.
Mais les échelles ne se correspondent pas. Un placard bien rempli couvre quelques jours, quelques semaines au mieux, alors que la contrainte décrite ici s'installe sur des décennies. Et une réserve ne protège que celui qui a les moyens de la constituer. Si tout le monde stocke en même temps, on obtient une ruée sur les rayons, ce qui est précisément le mécanisme qui fait monter les prix.
Non, et il faut le dire franchement. Aucun don ne change l'été 2026 : les récoltes sont faites, les nappes sont basses, les bilans sont écrits. Ce qui se finance, c'est la sévérité des années suivantes.
Clean Air Task Force agit sur les politiques et les technologies de décarbonation, donc sur la cause. Le Good Food Institute travaille sur les protéines alternatives, donc sur la pression que le système alimentaire exerce sur les terres, le grain et l'eau. The Humane League agit sur les conditions d'élevage elles-mêmes.
Attention au traitement fiscal, il n'est pas le même pour les trois. Depuis la France, seul le Good Food Institute ouvre droit à la réduction d'impôt de 66 %, dans la limite de 20 % du revenu imposable : 300 euros donnés coûtent alors 102 euros après impôt. Clean Air Task Force et The Humane League n'opèrent pas depuis la France et ne délivrent pas de reçu fiscal, un don leur reste possible mais sans réduction. Notre guide de la réduction fiscale détaille les modalités.