Une entreprise peut céder une fraction de son capital à une structure d'intérêt général, qui en devient actionnaire et perçoit sa part des dividendes chaque année. Nous avons posé dix questions à Anthony Grocelle, notaire fiscaliste, sur le fonctionnement de ces montages.
Pourquoi cet entretien. Nous accompagnons gratuitement, et sans percevoir de commission, les personnes et les entreprises qui veulent orienter leurs dons vers les projets les plus efficaces. Une question revient dès que le montant devient significatif : par quelle structure passer. Ce n'est pas notre métier, c'est celui d'Anthony Grocelle, et nous pensons que son expertise peut éclairer les personnes intéressées par la générosité efficace.
Chiffres de juin 2021.[1]Prophil et De Facto (2022). Plaidoyer pour les fondations actionnaires, Cahier de prospective n°02. L'Allemagne et la Suède comptent environ 1 000 cas chacune. Le modèle est courant en Europe du Nord, il reste marginal en France.
Anthony Grocelle : Les personnes qui détiennent le capital donnent une partie de leurs titres à une structure à but non lucratif. Cette structure devient actionnaire comme les autres. Elle perçoit les dividendes correspondant à sa participation, et elle les affecte à sa mission d'intérêt général.
L'entreprise, elle, continue de fonctionner exactement comme avant. Elle ne sort pas d'argent supplémentaire. Elle a un actionnaire de plus, qui redistribue sa part au lieu de la garder.
Trois véhicules permettent de le faire en France : le fonds de dotation, la fondation reconnue d'utilité publique et le fonds de pérennité. Le fonds de dotation est de loin le plus souple, et c'est celui que j'utilise le plus souvent.
A. G. : Un don sur budget se rediscute chaque année. Il dépend des résultats de l'exercice et des arbitrages du moment. Une mauvaise année, il baisse ou il saute.
Une part du capital produit un revenu tant que l'entreprise distribue des dividendes, sans décision nouvelle à prendre. Et elle survit au dirigeant qui l'a mise en place. C'est une décision qu'on prend une fois.
Les deux se combinent très bien. Certains gardent un budget annuel pour les projets ponctuels et mettent le socle dans le fonds.
A. G. : Une association habilitée peut recevoir des titres. Beaucoup refusent, pour de bonnes raisons : un titre non coté est difficile à valoriser, difficile à vendre, et il immobilise un actif qu'elles ne peuvent pas dépenser.
C'est pour ça qu'on passe par un fonds de dotation. Lui reçoit les titres, encaisse les dividendes, et donne ensuite en numéraire aux associations qu'il a choisies. C'est beaucoup plus simple pour elles, et ça laisse aux fondateurs la main sur l'affectation.
A. G. : Ça dépend de ce qu'on cherche. Les cas français vont de moins de 10 % à plus de 90 % du capital, et ce n'est pas une question de taille d'entreprise.
Autour de 10 à 20 %, l'objectif est de financer une mission. C'est le cas le plus fréquent aujourd'hui.
Au-delà de 50 %, l'objectif change : on protège l'entreprise. Mon premier dossier de ce type remonte à une dizaine d'années, un dirigeant sans enfants qui ne voulait pas que son groupe soit racheté et démantelé après lui.
A. G. : À 10 ou 20 %, non. Les actionnaires en place gardent la majorité et toutes les décisions qui en dépendent.
À 51 %, oui. Là, on ne garde plus la main. Les gens qui vont jusque-là n'ont en général pas de repreneur en tête, ou ils tiennent davantage à ce que l'entreprise survive qu'à la diriger.
Il existe aussi une solution intermédiaire, assez peu utilisée : donner des actions de préférence, sans droit de vote. Le fonds touche sa part des dividendes et ne pèse pas sur les décisions. Ça rassure les associés sur la gouvernance. Sur la valeur de leur participation, ça ne change rien.
A. G. : Par les dividendes qui remontent chaque année.
Il y a un point à ne pas rater dans les statuts : la dotation doit être non consomptible. Autrement dit, on s'interdit de toucher au capital reçu, le fonds ne vit que de ses revenus. En échange, les dividendes qu'il encaisse ne sont pas soumis à l'impôt sur les sociétés. Si les statuts permettent de consommer la dotation, ces mêmes dividendes sont taxés.
A. G. : Oui. L'ordre des opérations change le montant qui arrive au fonds.
Vendre d'abord puis donner une partie du prix revient à payer l'impôt sur la plus-value avant de donner. Donner les titres d'abord purge cette plus-value : la structure reçoit les titres et les cède sans plus-value imposable.
Beaucoup de dirigeants prévoient de donner après leur cession. C'est à ce moment-là que le levier est le plus faible.
Deux conditions à respecter. La donation doit intervenir avant que la cession ne soit certaine, c'est-à-dire avant l'accord sur la chose et le prix. Et celui qui donne ne doit pas récupérer les fonds. Sinon l'administration requalifie l'opération.
A. G. : Les enfants ne reprennent pas toujours l'entreprise. Le fonds de dotation a son propre conseil d'administration, distinct de la gouvernance de l'entreprise, et les fondateurs y nomment qui ils veulent. Y confier une mission à un enfant qui ne travaille pas dans le groupe lui donne un rôle réel, sur des sujets qui l'intéressent souvent davantage que l'opérationnel. Et puis ce sont eux qui suivent le mieux ces questions.
Côté salariés, l'argument qui revient est qu'ils ne travaillent plus seulement pour une entreprise : une partie de ce qu'ils produisent finance des projets d'intérêt général.
A. G. : Non. Le ticket d'entrée d'un fonds de dotation est de 15 000 €, c'est à la portée de beaucoup de PME.
Ce qui coûte, c'est le fonctionnement. Dès que les ressources du fonds dépassent 10 000 € sur un exercice, il faut nommer un commissaire aux comptes, et c'est le premier vrai poste de dépense. S'y ajoutent la comptabilité et le rapport d'activité annuel.
En ordre de grandeur, je conseille de ne pas se lancer en dessous de quelques dizaines de milliers d'euros de dividendes annuels attendus. En dessous, le fonds coûte plus qu'il ne distribue. Et une entreprise qui ne verse pas de dividendes ne tirera rien d'un fonds actionnaire.
A. G. : Ils ne viennent presque jamais me voir pour la fiscalité. Ils viennent avec une question sur l'après.
La motivation la plus fréquente est la pérennité. Pour les groupes familiaux, beaucoup d'entre eux se transmettent depuis quatre, cinq ou six générations. Le dirigeant veut éviter que l'entreprise parte à des financiers, soit démantelée, ou que le savoir-faire s'en aille à l'étranger. Mettre une part du capital dans une structure non lucrative sécurise une partie de cet avenir.
Vient ensuite l'envie de faire quelque chose d'utile avec l'argent produit par l'entreprise, sans attendre la retraite ou la succession. C'est une satisfaction qu'ils constatent de leur vivant, et qu'ils partagent avec leur famille ou leurs associés.
Il y a dix ans, ces montages ne parlaient à personne. Aujourd'hui j'en monte plusieurs par an, et la vague de transmissions qui arrive va accélérer le mouvement. Les pays du nord de l'Europe ont une génération d'avance sur nous. Il n'y a pas de raison de ne pas s'en inspirer.
Les éléments qui suivent sont de notre fait. Nous les ajoutons pour documenter ce qu'Anthony Grocelle décrit, avec les sources correspondantes.
Arbitré à chaque exercice. Réduction d'impôt de 60 % pour l'entreprise, dans la limite de 5 pour mille du chiffre d'affaires.
Décision prise une fois. Produit un revenu tant que l'entreprise distribue. Survit aux changements de direction. Ouvre droit à une réduction d'impôt au moment de la donation des titres, détaillée dans le tableau plus bas.
Les deux peuvent se cumuler. Notre page engagement des entreprises présente l'engagement public que prennent certaines entreprises : reverser un pourcentage de leurs revenus à des organisations à fort impact.
| Entreprise | Part détenue par la structure |
|---|---|
| Naos (fonds de dotation Jean-Noël Thorel) | 98 % |
| Laboratoires Pierre Fabre (Fondation Pierre Fabre) | 86 % |
| CETIH | 35 % |
| Léa Nature | 6,3 % |
Prophil et De Facto, janvier 2022.[1]Prophil et De Facto (2022). Plaidoyer pour les fondations actionnaires, Cahier de prospective n°02.
La France n'a pas de statut dédié aux fondations actionnaires. Trois structures sont utilisées : le fonds de dotation, créé par la loi du 4 août 2008, la fondation reconnue d'utilité publique, et le fonds de pérennité issu de la loi PACTE de 2019.[2]Fondation actionnaire. Cadre juridique français : fonds de dotation (loi du 4 août 2008), FRUP, fonds de pérennité (loi PACTE 2019). Le fonds de dotation se crée par déclaration en préfecture, avec une dotation minimale de 15 000 €.[3]Vignalou, F. (2018). Le fonds de dotation actionnaire, un instrument philanthropique original pour le dirigeant d'entreprise.
Dès que ses ressources dépassent 10 000 € sur un exercice, le fonds doit nommer un commissaire aux comptes, en application de l'article 140, VI, de cette même loi.[4]Obligation de nommer un commissaire aux comptes au-delà de 10 000 € de ressources (article 140, VI, loi n° 2008-776 du 4 août 2008). C'est le premier coût fixe de la structure.
| Élément | Traitement |
|---|---|
| Dons et legs reçus par le fonds | Exonérés de droits de mutation à titre gratuit |
| Dividendes, dotation non consomptible | Exonérés d'impôt sur les sociétés |
| Dividendes, dotation consomptible | Taxés à 15 % |
| Autres revenus patrimoniaux, dotation consomptible | Taxés à 10 % ou 24 % |
| Don d'un particulier au fonds | Réduction d'IR de 66 %, dans la limite de 20 % du revenu imposable |
| Don d'une entreprise au fonds | Réduction d'impôt de 60 %, dans la limite de 5 pour mille du chiffre d'affaires |
118e Congrès des notaires de France, 2022.[5]118e Congrès des notaires de France (2022). Le régime fiscal attaché au fonds de dotation. Notre article sur la réduction fiscale des dons reprend ces mécanismes.
En 2026, le prélèvement forfaitaire unique sur les plus-values mobilières atteint 31,4 %, soit 12,8 % d'impôt sur le revenu et 18,6 % de prélèvements sociaux après le relèvement de la CSG.[6]Plus-value mobilière 2026 : PFU à 31,4 %, soit 12,8 % d'IR et 18,6 % de prélèvements sociaux (LFSS 2026). La contribution exceptionnelle sur les hauts revenus s'y ajoute pour les revenus les plus élevés.
Sur des titres entièrement en plus-value, l'écart entre les deux séquences dépasse donc 30 % du montant donné. Et la réduction d'impôt pour don vient par-dessus.
Monter la structure est un travail juridique et fiscal. Décider ce qu'elle finance en est un autre, et il commence une fois l'acte signé.
C'est là que nous intervenons. L'écart d'efficacité entre deux projets qui poursuivent le même objectif est beaucoup plus large que ce que l'on imagine, et il ne dépend ni de la qualité de la gouvernance ni de la sincérité des équipes. Parmi des associations également sérieuses, certaines utilisent des méthodes dont l'effet est mesuré, d'autres non.
Nous nous appuyons sur le travail d'évaluateurs indépendants qui consacrent des dizaines de milliers d'heures par an à comparer les interventions, cause par cause. Notre méthode de sélection est publique, et nous ne percevons aucune commission sur les dons que nous orientons.
Pour une structure qui démarre, le travail consiste à clarifier ce que l'on cherche à obtenir, à traduire cet objectif en critères, puis à construire une répartition. Notre article sur la méthode des trois paniers explique comment séparer ce qui touche personnellement de ce qui aide le plus, sans opposer les deux.
Si vous réfléchissez à donner une part de votre entreprise, nous pouvons vous aider sur l'allocation et vous mettre en relation avec Anthony Grocelle pour le volet notarial. Le premier échange est gratuit et sans engagement.
La structure cède ses titres comme les autres actionnaires et récupère sa part du prix, qui vient alimenter sa dotation. Si la dotation est non consomptible, ce capital reste investi et seuls ses revenus financent la mission. Les statuts peuvent aussi prévoir l'inaliénabilité des titres, ce qui bloque la cession.
Oui. Chaque donation de titres fait l'objet d'un acte distinct. Plusieurs dirigeants commencent par une participation modeste et l'augmentent lors d'une étape patrimoniale, par exemple au moment d'une transmission.
Non, et c'est une limite stricte. Une immixtion dans la gestion active remettrait en cause son caractère non lucratif, avec des conséquences fiscales lourdes. Une holding intermédiaire est parfois utilisée pour écarter ce risque.
La création d'un fonds de dotation se fait par déclaration en préfecture et reste rapide. Ce qui prend du temps, c'est l'accord des associés, la rédaction de l'objet statutaire et la préparation des actes notariés. Compter plusieurs mois, et davantage si une cession est en vue, puisque la donation doit la précéder.