Imaginez un ministère qui doit décider comment allouer des millions d'euros supplémentaires à son budget de coopération existant. Plusieurs options s'offrent à lui : financer une campagne de vaccination, un programme de nutrition, une initiative d'accès à l'eau potable, ou des formations pour le personnel soignant local. Comment choisir parmi des interventions qui toutes semblent légitimes ?
Cette question mérite une réponse rigoureuse. Or produire une synthèse de haute qualité sur les interventions les plus efficaces dans un secteur donné est un travail considérable : il faut identifier les études pertinentes, évaluer leur qualité méthodologique, harmoniser des unités de mesure hétérogènes, et traduire les résultats sous une forme utilisable par des équipes opérationnelles qui ne sont pas nécessairement chercheurs. Ce travail prend du temps, mobilise des compétences spécialisées, et coûte des ressources que toutes les agences ne consacrent pas suffisamment à cet exercice en parallèle de leurs activités.
Une partie de ces synthèses existe déjà, sous forme de listes internes développées par certaines agences pour leurs propres besoins, ou de rapports produits par des institutions de recherche sur des thématiques spécifiques. Mais ces ressources restent souvent cloisonnées, non harmonisées entre elles, et non disponibles sur l'ensemble des secteurs où elles seraient utiles.
L'opportunité est double : mutualiser la production de ces référentiels pour éviter que chaque bailleur reconstitue seul un travail déjà partiellement réalisé ailleurs, et développer de nouvelles listes sur les thématiques encore peu couvertes, avec un vocabulaire commun et des conditions d'implémentation explicitées aussi précisément que possible.
Un smart buy est une intervention de développement dont le rapport entre le coût et l'impact mesuré est validé par des évaluations rigoureuses, généralement des essais randomisés contrôlés ou des études quasi-expérimentales avec des groupes de comparaison solides. Il peut s'agir d'un programme de pédagogie structurée en éducation, d'un protocole de traitement simplifié de la malnutrition, d'un programme de vaccination, ou encore de prévisions météorologiques améliorées pour les agriculteurs.[1]
Deux précisions importantes sur ce que ce concept n'est pas.
Une recette universelle applicable sans adaptation. Une intervention classée smart buy dans plusieurs contextes documentés peut nécessiter des ajustements importants pour fonctionner dans un nouveau contexte.
Une base de comparaison rigoureuse. Un smart buy est identifié relativement à d'autres interventions visant le même résultat : certaines produisent dix ou vingt fois plus d'impact par euro investi que d'autres visant exactement le même objectif.
L'idée centrale est comparative. Si l'on cherche à améliorer les résultats scolaires dans les pays à faible revenu, toutes les interventions ne se valent pas. Identifier les écarts d'efficacité est le point de départ. Pour aller plus loin sur la logique des écarts d'efficacité entre interventions, nous l'avons documenté séparément.
Pour comprendre concrètement ce que sont les listes de smart buys et comment elles se construisent, le secteur de l'éducation offre l'exemple le mieux documenté à ce jour.
Avant de pouvoir comparer des interventions entre elles, il faut une unité de mesure commune. En santé, on utilise couramment les DALY (années de vie corrigées de l'incapacité) : combien d'années de vie en bonne santé une intervention permet-elle de gagner, et à quel coût ? En éducation, l'équivalent s'appelle le LAYS (Learning-Adjusted Years of Schooling), soit les "années de scolarisation ajustées par l'apprentissage".
Le LAYS corrige un biais important : une année de scolarisation ne produit pas la même quantité d'apprentissage réel selon le pays, le système éducatif, ou la qualité de l'enseignement. Dans certains contextes, un enfant peut passer cinq ans à l'école sans acquérir les compétences de lecture et de calcul de base. Le LAYS tient compte de cela : il mesure non pas le temps passé en classe, mais l'apprentissage effectivement produit.[2]
On peut compléter le LAYS par des indicateurs encore plus directs : le nombre de mots lus correctement par minute, le pourcentage d'enfants capables de lire une phrase simple à la fin du primaire, ou le nombre de problèmes d'arithmétique résolus en un temps donné. Ces mesures permettent de calculer combien coûte une unité d'amélioration selon l'intervention choisie, et donc de comparer rigoureusement des approches très différentes.
Le Global Education Evidence Advisory Panel (GEEAP), un groupe d'experts indépendant co-piloté par la Banque mondiale, FCDO, UNICEF et USAID, a publié en 2023 une mise à jour de son rapport sur les approches les plus coût-efficaces pour améliorer l'apprentissage dans les pays à revenu faible et intermédiaire.[3] Pour ce rapport, l'équipe a conduit une revue systématique de plus de 13 000 études supplémentaires, aboutissant à plus de 400 évaluations de haute qualité analysées.[4]
Le rapport distingue quatre catégories :
| Catégorie | Signification | Exemples |
|---|---|---|
| Great Buys | Très coût-efficace, preuves solides | Information aux familles sur les bénéfices de l'éducation, enseignement adapté au niveau réel de l'élève |
| Good Buys | Très efficace, preuves solides | Pédagogie structurée avec formation des enseignants, éducation préscolaire |
| Prometteuses | Résultats positifs, preuves insuffisantes | Stimulation précoce à domicile, gestion scolaire communautaire |
| Bad Buys | Peu ou pas d'effet mesuré | Achat de matériel informatique sans formation des enseignants ni amélioration de la gouvernance |
La catégorie "Bad Buys" mérite qu'on s'y arrête. L'équipement informatique des écoles est une intervention intuitivement attrayante, visible, et politiquement facile à défendre. Pourtant, les données probantes indiquent qu'elle produit peu ou pas d'amélioration des apprentissages lorsqu'elle n'est pas accompagnée de changements pédagogiques profonds. Des ressources significatives peuvent ainsi être investies dans une intervention dont le retour en termes d'apprentissage réel est très faible, pendant que des interventions beaucoup plus coût-efficaces restent sous-financées.
L'approche "Teaching at the Right Level" (TaRL), développée par l'ONG indienne Pratham, illustre de façon concrète ce que peut produire un smart buy correctement identifié, évalué et mis à l'échelle.
Dans de nombreux pays à faible revenu, des millions d'enfants sont scolarisés mais n'acquièrent pas les compétences fondamentales en lecture et en calcul au cours du primaire. Ce n'est pas principalement un problème d'accès à l'école : les taux de scolarisation ont fortement progressé dans ces pays depuis les années 2000. Le problème est d'ordre pédagogique.
La plupart des systèmes éducatifs organisent l'enseignement par niveau de classe, en suivant un programme officiel qui suppose que tous les enfants d'un même âge ont les mêmes acquis. Dans la réalité, ce n'est pas le cas. Un enfant de CM2 qui n'a pas encore acquis les bases de la lecture se retrouve en cours de grammaire, sans jamais avoir l'occasion de consolider les fondamentaux dont il a besoin.
Depuis 2001, Pratham a évalué TaRL en partenariat avec J-PAL à travers six évaluations randomisées dans sept États indiens, produisant certains des plus grands gains d'apprentissage jamais mesurés dans la recherche en éducation.[5] Dans l'État d'Uttar Pradesh, le nombre d'enfants capables de lire un paragraphe ou une histoire a doublé à l'issue des programmes d'apprentissage intensifs.
Plusieurs évaluations indépendantes ont montré que l'approche TaRL améliore les résultats d'apprentissage dans la plupart des contextes testés, avec des gains de l'ordre de 0,1 à 0,3 écarts-types par élève, et des estimations atteignant 0,7 écart-type dans certaines évaluations.[6] Pour donner un repère : un gain de 0,2 écart-type en lecture correspond environ à plusieurs mois d'apprentissage supplémentaire pour un enfant, à un coût par élève généralement très faible. L'approche TaRL a été classée "Great Buy" par le rapport GEEAP 2023.[7]
Plusieurs gouvernements africains ont adapté et déployé TaRL avec le soutien technique de Pratham, J-PAL et TaRL Africa : la Zambie a étendu son programme "Catch Up" à l'ensemble du pays, le Nigeria l'a mis en oeuvre dans sept États, et la Côte d'Ivoire développe le Programme d'Enseignement Ciblé. TaRL Africa a touché plus de 7 millions d'élèves sur le continent, et au total l'approche a atteint plus de 80 millions d'enfants en Inde et en Afrique selon les données disponibles pour 2025.[8]
Ces résultats ne sont pas uniformes, et les évaluateurs le documentent honnêtement. Les gains d'apprentissage ont tendance à diminuer lorsque les programmes sont déployés à grande échelle via des systèmes gouvernementaux, où la formation continue des enseignants et le suivi de la qualité sont plus difficiles à maintenir.[9] Des variations importantes ont été observées d'un pays à l'autre, et parfois d'un État à l'autre au sein du même pays, selon les modalités d'implémentation.
À retenir : Savoir qu'une intervention est un smart buy dans plusieurs contextes documentés ne suffit pas. Encore faut-il disposer des ressources et des compétences pour l'adapter et la déployer correctement dans un nouveau contexte. C'est précisément pourquoi l'accompagnement à la mise en oeuvre est une composante centrale de la Smart Buys Alliance.
Face à la multiplication des listes sectorielles produites par différentes institutions et au risque de duplication coûteuse entre bailleurs, la Smart Buys Alliance propose une réponse coordonnée articulée autour de trois axes.
L'un des problèmes structurels actuels est que la production de synthèses de haute qualité sur les interventions les plus efficaces est coûteuse en temps et en ressources. Lorsque chaque agence finance ses propres revues, les mêmes études sont analysées en parallèle par des équipes différentes, avec des résultats qui peuvent diverger selon les choix méthodologiques. Les ressources investies dans cette duplication pourraient être mieux utilisées.
La Smart Buys Alliance vise à mutualiser ce travail et à produire de nouvelles données probantes : soit en harmonisant et en mettant à jour des listes existantes mais non publiées, soit en développant de nouvelles listes sur des thématiques d'intérêt commun encore peu couvertes. Ces référentiels ont vocation à devenir des ressources accessibles à l'ensemble des bailleurs, avec un vocabulaire partagé et des conditions d'implémentation explicitées aussi précisément que possible pour faciliter leur utilisation. C'est une approche complémentaire du Fonds d'Innovation pour le Développement, qui finance lui aussi la production de données probantes dans l'aide internationale : ces données feront partie de celles analysées pour déterminer les smart buys.
Au-delà de la production de connaissances, l'Alliance joue un rôle de mise en relation. Lorsqu'une agence identifie une intervention smart buy qu'elle souhaite financer, elle peut manquer de ressources suffisantes pour la déployer à l'échelle pertinente. D'autres bailleurs peuvent avoir les mêmes priorités thématiques sans disposer d'une synthèse des données probantes pour orienter leur investissement.
L'Alliance facilite ces mises en relation pour organiser des co-financements ciblés sur des interventions validées. Un investissement initial d'une agence peut ainsi être doublé lorsqu'un co-financeur est mobilisé, augmentant l'impact potentiel sans augmenter le coût par bailleur.
La troisième composante répond directement à la limite documentée dans l'exemple TaRL : une liste de smart buys n'est utile que si les organisations qui cherchent à l'utiliser disposent d'un appui pour adapter ces interventions à leur contexte spécifique.
L'Alliance propose des consultances d'implémentation, coordonnées par les organisations co-hôtes (J-PAL, CEGA, Center for Global Development, Global Poverty Research Lab). Ces appuis peuvent prendre la forme de revues rapides de données probantes sur un thème précis (deux à trois semaines), d'analyses coût-efficacité approfondies adaptées à un contexte particulier (environ six mois), ou d'un accompagnement à l'intégration des critères de smart buys dans les processus internes d'appel à projets et d'évaluation des propositions.
La Smart Buys Alliance est co-hébergée par un consortium de cinq organisations de recherche et de politique publique, et compte deux agences publiques membres fondatrices.
Les revues de littérature classiques résument les résultats d'études sur un thème donné. Les listes de smart buys vont plus loin : elles partent d'un résultat à atteindre (améliorer les apprentissages, réduire la mortalité infantile), comparent toutes les interventions pertinentes sur la base de leur rapport coût-impact, et les classent selon leur efficacité relative. L'unité de comparaison commune (LAYS en éducation, DALY en santé) est centrale : elle permet de mettre sur un même axe des interventions très différentes.
Non, et la Smart Buys Alliance est explicite sur ce point. Une intervention peut être un smart buy parce qu'elle a produit des résultats solides dans plusieurs pays et configurations différentes. Cela ne garantit pas qu'elle fonctionnera telle quelle dans un nouveau contexte. Les capacités institutionnelles locales, le soutien politique, les caractéristiques de la population ciblée et les conditions d'implémentation jouent un rôle déterminant. C'est pourquoi l'Alliance propose un accompagnement à l'implémentation en complément des listes elles-mêmes.
Les exemples les mieux documentés couvrent l'éducation (avec les listes GEEAP de la Banque mondiale), la santé (immunisations, lutte contre le paludisme et la tuberculose, soins obstétricaux, planification familiale), la nutrition (traitement simplifié de la malnutrition), le genre (prévention de la violence des partenaires intimes), la gouvernance fiscale et l'agriculture (prévisions météorologiques, services de vulgarisation mobile). La Smart Buys Alliance a pour objectif d'étendre et d'harmoniser ces listes sur d'autres thématiques.
L'Alliance accueille les expressions d'intérêt d'agences publiques, de fondations philanthropiques et d'ONG souhaitant s'engager dans des approches fondées sur les données probantes. Le point de contact est directement le site de la Smart Buys Alliance : smartbuysalliance.org/join.
Découvrez comment se construisent les listes d'interventions validées, les modalités de co-financement et les ressources d'accompagnement à l'implémentation sur le site officiel de l'initiative.
Visiter smartbuysalliance.org →