À dix ans, à la mort de mon premier grand-père, j'ai voulu donner toute ma tirelire à la recherche contre le cancer. Des millions de personnes ont le même réflexe, et c'est précisément ce qui crée la question suivante : quand une cause est déjà très soutenue, que change votre euro suivant ?
Ce réflexe est très largement partagé. La Ligue nationale contre le cancer reçoit une grande partie de ses dons de personnes touchées par la maladie, directement ou dans leur entourage. Le Téléthon repose sur le même moteur, avec une visibilité médiatique considérable en plus. Et c'est exactement ce qui complique les choses : quand des millions de personnes ont le même réflexe que vous, la cause a un caractère moins négligé. Une maladie peut être immense, terrifiante, et recevoir déjà beaucoup d'argent. Les deux sont vrais en même temps.
Cet article ne dit pas que la recherche médicale est inutile, ni que ces associations font mal leur travail. Il pose une question plus étroite : pour un don individuel, aujourd'hui, qu'est-ce que votre euro supplémentaire change ?
Donner à la recherche médicale peut être aussi efficace que certaines interventions directes. Ce n'est pas le cas de la recherche sur des maladies qui reçoivent déjà énormément d'argent, les cancers en particulier.
Savoir quel sujet est le plus négligé à un instant donné, et lequel financer ensuite, demande une coordination que des bailleurs spécialisés assurent mieux qu'un donateur individuel.
Quand on choisit où donner, on répond en réalité à deux questions très différentes.
Est-ce que la recherche contre le cancer mérite d'être financée ? Presque tout le monde répond oui, et à juste titre.
Que produit mon euro, en plus de ceux déjà versés par d'autres ? C'est cette réponse qui détermine l'impact réel.
La seconde question est celle de l'impact marginal : la différence entre le monde avec votre don et le monde sans lui. Elle dépend entièrement de ce qui est déjà financé. Deux causes d'ampleur identique peuvent avoir des impacts marginaux très différents si l'une reçoit dix milliards par an et l'autre dix millions.
On peut donner pour faire un geste, parce qu'une maladie a emporté quelqu'un qu'on aimait. Ce don a une valeur, et personne n'a à en juger. Mais si votre objectif est d'aider le plus de personnes possible et d'éviter le plus de souffrance possible, alors la question change, et la réponse aussi.
Les deux ne sont pas incompatibles. Nous recommandons souvent de séparer ses dons : une part pour les causes qui vous touchent personnellement, une part pour celles où votre euro produit le plus d'effet mesurable. C'est la méthode des trois paniers.
En France, l'Institut national du cancer indique consacrer environ 50 millions d'euros par an à la recherche, l'Inserm 20 millions via son programme dédié, et estime que la Ligue contre le cancer et la Fondation ARC y consacrent ensemble environ 65 millions d'euros par an.[1] À l'échelle mondiale, l'investissement de l'industrie pharmaceutique dans la recherche et développement en oncologie dépasse 80 milliards de dollars par an, avec plus de 2 500 candidats médicaments en développement clinique, environ cinq fois plus que dans n'importe quel autre domaine thérapeutique.[2]
Les grandes associations françaises qui financent la recherche ne font pas toutes la même chose.
Ce qui les rapproche n'est pas seulement qu'elles financent de la recherche, d'ailleurs aucune ne fait que ça. C'est qu'elles travaillent sur des maladies présentes dans les pays riches, et que plusieurs d'entre elles placent les enfants au premier plan de leur communication. Or ces maladies pèsent peu dans la mortalité mondiale, y compris chez les enfants.
C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles nous expliquons pourquoi nos recommandations ne ciblent pas les bénéficiaires en France.
L'Institut Pasteur occupe une place à part. Ses travaux portent sur des maladies infectieuses qui frappent massivement les pays à faible revenu, paludisme et tuberculose notamment, et son réseau international y est implanté. L'argument développé ici s'applique beaucoup moins bien à lui qu'aux quatre autres.
L'estimation la plus solide vient de GiveWell, en 2014. Holden Karnofsky a rapporté le budget du National Cancer Institute américain aux gains de survie observés sur les cancers aux États-Unis. Il arrive à environ 2 800 dollars par année de vie gagnée. En face, la distribution de moustiquaires imprégnées revenait alors à environ 80 dollars par année de vie en bonne santé.[4]
À lire avec précaution : ces deux chiffres datent de 2014 et ne sont pas exprimés dans exactement la même unité, une année de vie n'étant pas tout à fait une année de vie en bonne santé. GiveWell pose lui-même les limites de son calcul : il porte sur le dollar moyen dépensé et non sur le dollar supplémentaire, il ne compte que le budget du National Cancer Institute en laissant de côté la philanthropie privée et l'industrie, il ne retient que la charge de morbidité américaine, et il ignore la morbidité pour ne compter que la mortalité. Une recherche bien ciblée peut faire nettement mieux que le dollar moyen dépensé sur le cancer.[4]
Karnofsky suppose par ailleurs que la recherche sur le cancer produit moins de bénéfice par dollar que la recherche dans beaucoup d'autres domaines, en partie parce que le cancer attire déjà un intérêt important de la part des financeurs.[4]
Le deuxième constat est plus embarrassant. Douze ans plus tard, il n'existe toujours pas d'estimation indépendante du coût par vie sauvée d'un don à la recherche médicale. Aucune des grandes associations françaises n'en publie. Le lien entre un financement et une découverte est difficile à établir, et cette difficulté est réelle. Mais elle ne joue pas dans les deux sens. En donnant à la recherche, vous acceptez une incertitude que vous n'acceptez pas en finançant une distribution de moustiquaires, et vous avez en plus de bonnes raisons de penser que le rendement y sera plus faible, puisque la cause est déjà largement financée.
D'autres travaux sont plus optimistes. Glover et ses collègues ont estimé le rendement de la recherche britannique sur le cancer, publique et caritative : 15 milliards de livres dépensés entre 1970 et 2009, 5,9 millions d'années de vie en bonne santé gagnées entre 1991 et 2010, soit un taux de rendement interne d'environ 10 %, proche des 9 % estimés auparavant pour la recherche cardiovasculaire.[5] C'est un rendement réel et positif.
Deux détails de cette étude comptent. Le délai moyen entre le financement d'une recherche et son bénéfice sanitaire est estimé à quinze ans. Et 51 % des années de vie gagnées viennent de la baisse du tabagisme, donc de la prévention et de la politique publique plutôt que de nouveaux traitements.[5]
Le même raisonnement vaut pour les missions de soin. Soigner un enfant atteint d'un cancer dans un pays à revenu élevé coûte en moyenne 425 000 dollars sur trois ans ou plus, hébergement et déplacements compris, d'après les chiffres publiés par l'un des plus grands hôpitaux pédiatriques américains, et 564 000 dollars d'après une étude indépendante portant sur 927 patients aux États-Unis. Ce montant est un plancher pour le coût par vie sauvée : on ne peut pas sauver un enfant pour moins cher que ce que coûte son traitement.[6]
Ce n'est pas un argument contre le soin des enfants malades. C'est un constat sur ce que l'argent permet : si l'objectif est de sauver le plus d'enfants possible, il va beaucoup plus loin ailleurs.
Coefficient Giving, anciennement Open Philanthropy, consacre environ 30 % de ses subventions en recherche scientifique et santé mondiale à la recherche vaccinale, soit plus de 150 millions de dollars depuis 2016. Son constat n'est pas que la recherche a peu d'impact, mais que l'argent y est réparti de façon arbitraire : le financement varie d'un facteur 10 ou plus entre maladies infectieuses, souvent sans bonne raison.[7][8]
| Maladie | Financement recherche par an | Dollars par année de vie en bonne santé perdue (projection 2050) | Vaccins largement disponibles |
|---|---|---|---|
| VIH / sida | 1 541 M$ | 83,70 $ | 0 |
| Tuberculose | 795 M$ | 32,00 $ | 1 |
| Paludisme | 703 M$ | 21,00 $ | 2 |
| Shigella | 51 M$ | 7,30 $ | 0 |
| Rotavirus | 32 M$ | 3,00 $ | 4 |
| Streptocoque A | 14 M$ | 1,20 $ | 0 |
| Hépatite C | 18 M$ | 0,80 $ | 0 |
Source : Coefficient Giving, 2025. Les montants ne couvrent qu'une partie du financement réel, l'enquête utilisée excluant la recherche destinée aux marchés des pays riches.[7]
À charge de morbidité comparable, un dollar consacré à un vaccin contre le streptocoque A ou l'hépatite C s'ajoute donc à un financement bien plus faible qu'un dollar consacré au VIH. Coefficient Giving pose lui-même les limites de l'exercice : les projections de charge de morbidité sont incertaines, les données de financement sont partielles, et tout argent supplémentaire n'est pas également utile. Certains domaines manquent de bonnes idées ou de chercheurs plus que d'argent.[7]
Cette comparaison-là ne demande aucun arbitrage entre la France et l'Afrique. Kamath et ses collègues ont comparé les recettes de 119 associations américaines de lutte contre le cancer, près de 6 milliards de dollars par an, à l'incidence, à la mortalité et aux années de vie perdues par type de cancer. Le sein, les leucémies, les lymphomes et les cancers pédiatriques sont bien financés. Les cancers digestifs, gynécologiques, du cerveau et du poumon le sont mal. Et les sept cancers associés à un comportement stigmatisé, tabac, alcool, drogues injectables, comportement sexuel, cabines de bronzage, sont tous mal financés sur au moins un des critères.[9]
La générosité privée ne suit ni la mortalité ni les années de vie perdues. Elle suit ce qui nous touche et ce dont on parle. C'est humain, et c'est aussi ce qui crée les écarts d'efficacité entre les dons, et pourquoi nous invitons à orienter les ressources là où elles font la plus grande différence.
Un donateur peut répondre : justement, l'AFM-Téléthon finance ce que personne d'autre ne financera.
Le mot « négligé » ne veut pas dire « dont on parle peu ». Il veut dire : peu de ressources rapportées à l'ampleur du problème et à ce qu'un financement supplémentaire pourrait encore accomplir.
Prenez un cas extrême. Si vingt enfants dans le monde étaient atteints d'une maladie que personne ne finance, et que 50 000 euros suffisaient à les soigner, ce don aurait un impact marginal énorme. Très peu de personnes concernées, mais presque rien de dépensé, et un besoin qu'un montant modeste comble entièrement.
Gardez maintenant ces vingt enfants, et supposez que plusieurs millions d'euros ont déjà été engagés. Le problème n'a pas changé de taille. Ce qui a changé, c'est ce qui reste à financer. Rapportée à l'ampleur de la maladie et à ce qu'il reste à accomplir, la cause n'est plus négligée, et l'euro suivant y produit beaucoup moins.
C'est la situation de la plupart des maladies rares des pays riches. Elles paraissent peu financées quand on les compare au cancer du sein. Elles sont très financées quand on les rapporte au nombre de personnes qu'elles touchent, et davantage encore quand on les compare aux maladies qui tuent le plus dans le monde. Une maladie orpheline en France n'est pas une cause négligée à l'échelle mondiale.
Arbitrer entre un vaccin contre le streptocoque A et un vaccin contre l'hépatite C demande une équipe scientifique, un accès direct aux chercheurs et la capacité de suivre un programme sur dix ou quinze ans. C'est le travail que font Coefficient Giving et la fondation Gates, et ils le font mieux qu'un donateur particulier ne pourrait le faire. Le financement mondial de la recherche sur les maladies négligées atteignait 4,17 milliards de dollars en 2023, dont 63 % venaient des gouvernements, et 83 % de la part philanthropique venait de la seule fondation Gates.[10]
Il y a une deuxième raison, plus mécanique. Lancer un programme de recherche demande un ticket d'entrée élevé : il faut réunir un budget minimum, souvent plusieurs millions, avant que quoi que ce soit ne démarre. Un don de 100 euros ne finance pas un dixième d'essai clinique, il attend d'être agrégé à des milliers d'autres, et c'est le bailleur qui décide ensuite de la destination.
La distribution de traitements éprouvés fonctionne autrement. Elle n'est pas sans seuil non plus : ouvrir une campagne dans une nouvelle région demande de réunir un budget avant de commencer. Mais elle est beaucoup plus incrémentale et elle demande bien moins de coordination. Une fois la campagne lancée, chaque euro supplémentaire finance une moustiquaire de plus, une dose de vitamine A de plus, un enfant vacciné de plus, sans qu'aucun arbitrage scientifique soit nécessaire.
Le cancer du col de l'utérus tue environ 300 000 femmes par an, en très grande majorité en Afrique subsaharienne. Il existe depuis une vingtaine d'années un vaccin contre le papillomavirus qui le prévient. D'après les estimations retenues par GiveWell, vacciner 1 000 filles évite environ 15 cancers, 12 décès et 243 années de vie en bonne santé perdues.[11]
Ce n'est pas une découverte qui manque ici. C'est la livraison.
Une précision qui va contre notre démonstration, et qui doit y figurer quand même : GiveWell considère que la vaccination contre le papillomavirus n'est pas une intervention négligée, Gavi la finançant déjà largement, et ne la situe dans sa zone de recommandation que dans certains pays africains.[11] Ce n'est donc pas une recommandation de Mieux Donner, mais une illustration de ce que l'argent disponible peut acheter aujourd'hui contre un cancer.
Le tabac tue plus de huit millions de personnes par an, et environ 75 % de ces décès surviennent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire. En face, le contrôle du tabac dans ces pays reçoit environ 76 millions de dollars par an d'aide au développement et de financements philanthropiques.[12] C'est environ mille fois moins que ce que l'industrie consacre chaque année à la recherche en oncologie.
Coefficient Giving estime que le plaidoyer pour une hausse des taxes sur le tabac peut produire un retour social très élevé, tout en soulignant que ce résultat dépend fortement de la taille du pays visé et de la probabilité de succès retenue.[12] Dans l'étude de Glover, la moitié des années de vie gagnées attribuées à la recherche britannique venait déjà de la baisse du tabagisme.[5]
Le Centre international de recherche sur le cancer classe la viande transformée comme cancérogène pour l'homme, et la viande rouge comme probablement cancérogène. L'OMS attribue environ 34 000 décès par cancer par an dans le monde à une alimentation riche en viande transformée, et estime que la viande rouge en causerait 50 000 si le lien était établi comme causal.[13] Rendre les protéines alternatives compétitives réduirait mécaniquement cette exposition.
Incertitude élevée : ces ordres de grandeur restent modestes au regard du tabac, et personne n'a publié de coût par cancer évité pour ce type de plaidoyer. Le principal argument en faveur de ces associations reste la souffrance animale et le climat, pas la prévention des cancers.
Deux choses à en retenir.
Si vous voulez que votre euro se traduise en effet identifiable, la distribution de traitements déjà éprouvés reste le levier le plus direct pour un particulier. C'est là que les évaluateurs disposent de données solides, et là que chaque euro supplémentaire correspond à quelque chose de concret.
Si vous tenez à financer la recherche, changez de question. Plutôt que « quelle maladie me touche », demandez « quelle recherche n'a personne d'autre pour la financer ». Les vaccins contre le streptocoque A ou l'hépatite C, les traitements contre les maladies tropicales délaissées.
Continuez. Un don fait en mémoire de quelqu'un n'a pas à se justifier par un ratio. Sachez seulement que ce n'est pas la même décision que celle d'en aider le plus possible.
Regardez d'abord ce qui est déjà financé, puis ce que votre euro ajoute. C'est exactement ce que fait notre méthode de sélection.
Nos associations recommandées sont évaluées sur des critères publics : preuves d'efficacité, coût par unité d'impact, et besoin réel de financement supplémentaire.
Découvrir les associations recommandées →Les deux affirmations sont compatibles. La recherche produit un rendement réel, estimé à environ 10 % par an sur la recherche britannique en cancérologie, avec un délai moyen de quinze ans entre le financement et le bénéfice sanitaire. La question posée ici n'est pas celle du rendement historique moyen, mais celle du rendement d'un euro supplémentaire dans un domaine qui reçoit déjà des dizaines de milliards.
Ce risque est théorique. Les dons individuels représentent une part très minoritaire du financement de la recherche médicale, largement dominé par l'industrie pharmaceutique, les États et quelques grandes fondations. Si les donateurs particuliers se déplaçaient massivement, la question se poserait ; nous en sommes très loin.
Non, et c'est le point le plus souvent mal compris. Le caractère négligé se mesure par rapport à la taille du problème et à ce qui reste à financer. Une maladie qui touche très peu de personnes et qui reçoit déjà des millions d'euros n'est pas négligée à l'échelle mondiale, même si son nom est inconnu du grand public.
Probablement, et le critère à utiliser est le caractère négligé. Coefficient Giving identifie les vaccins contre le streptocoque A, la syphilis et l'hépatite C comme des domaines prometteurs pour un financement philanthropique, parce qu'ils combinent une charge de morbidité élevée et un financement très faible. Aucun évaluateur que nous suivons ne recommande toutefois formellement ces programmes aux donateurs particuliers.
Oui. Les dons passant par Mieux Donner ouvrent droit à la réduction d'impôt de 66 % applicable aux dons aux associations d'intérêt général, dans la limite de 20 % du revenu imposable. Nous détaillons les règles exactes dans notre guide de la réduction d'impôt 2026.