On pourrait tout à fait imaginer recommander des associations qui aident des personnes en France. Ce n'est pas ce que nous faisons, et la réponse ne tient pas à de l'indifférence envers ce qui se passe près de nous. Elle tient à un cadre de valeurs, à des faits sur les inégalités mondiales, et à ce que les données disent sur l'impact réel de chaque euro donné.
La question que nous posons avant chaque recommandation est simple : avec le même budget, est-il possible de réduire davantage la souffrance, de préserver davantage de vies, d'apporter davantage d'années en bonne santé à des personnes qui en ont besoin ? Quand la réponse est oui, nous allons là où cet impact est le plus grand. Non pas parce que certaines vies compteraient moins que d'autres, mais précisément parce qu'elles comptent toutes autant, et que cette équivalence oblige à une certaine cohérence dans la façon dont on alloue ses ressources.
Ce cadre s'appelle l'altruisme impartial. Il ne hiérarchise pas les personnes, il hiérarchise les opportunités d'agir. Refuser de l'appliquer, c'est accepter implicitement son contraire : accorder une valeur moindre à des vies simplement parce qu'elles sont plus lointaines ou moins semblables aux nôtres, ce que la plupart d'entre nous ne souhaitent pas faire en y réfléchissant.
Nos recommandations ne dépendent pas de la localisation des associations, ni de celle de leurs bénéficiaires. Une association basée en France qui agit efficacement contre la malnutrition en Afrique subsaharienne peut tout à fait figurer parmi nos recommandations. De même, des organisations qui luttent contre la souffrance animale dans les élevages industriels, qui réduisent les émissions de gaz à effet de serre, ou qui travaillent sur des risques catastrophiques comme les pandémies ou les risques liés à l'intelligence artificielle peuvent répondre à nos critères, quelle que soit leur adresse. Ce qui compte, c'est l'impact par euro dépensé, évalué avec les meilleures données disponibles.
Certaines personnes souhaitent orienter leurs dons selon des critères plus délimités : uniquement en France, uniquement pour une région, uniquement pour une communauté qu'elles connaissent. Les outils de la générosité efficace restent tout à fait utiles dans ce cas, car on peut prioriser et comparer l'impact à l'intérieur de n'importe quel périmètre choisi. Mieux Donner fait le choix de ne pas fixer ce périmètre a priori, et d'aller là où l'impact est le plus grand, toutes causes et géographies confondues.
Beaucoup d'entre nous ressentent un élan de générosité sincère, souvent déclenché par quelque chose de concret : une image, une histoire, un événement proche. Cet élan est précieux, et il n'y a rien à corriger dans le fait de vouloir aider. Mais si on creuse un peu, on réalise que ce qui compte vraiment dans cet élan, ce n'est pas de donner à telle association plutôt qu'à telle autre, ni de cibler tel pays ou telle cause en particulier. Ce qui compte, c'est que la souffrance diminue, que des vies soient préservées, que des personnes aient accès à ce dont elles ont besoin pour vivre dignement.
Et dès qu'on formule les choses ainsi, une question s'impose naturellement : est-ce qu'on peut faire en sorte que cet élan aille plus loin ? Est-ce qu'avec le même don, la même intention, on pourrait avoir un impact deux fois, dix fois, cent fois plus grand sur la souffrance dans le monde ? La réponse est oui, et c'est précisément pour cette raison que nous passons autant de temps à comparer les données, à suivre les évaluateurs indépendants, et à mettre à jour nos recommandations. Non pas pour optimiser un tableau Excel, mais pour que la générosité de celles et ceux qui nous font confiance se traduise en autant d'impact réel que possible.
Il est difficile de se représenter sa propre richesse relative quand on vit dans un pays où les inégalités sont visibles au quotidien, où le coût du logement pèse sur les budgets, et où beaucoup de gens ont l'impression de "s'en sortir à peine". Pourtant, si on élargit le regard à l'ensemble de la population mondiale, la perspective change radicalement.
Le niveau de vie médian en France s'élève à 25 760 euros par an, soit environ 2 147 euros par mois pour une personne seule.[1] Ce chiffre place une personne au revenu médian français parmi les 6 % les plus riches de la planète, c'est-à-dire plus aisée que 94 % de la population mondiale.[2] Le revenu médian mondial, lui, est d'environ 3 920 dollars par an en parité de pouvoir d'achat, soit moins de 11 dollars par jour pour la moitié de la population mondiale.[3]
Ce n'est pas une invitation à la culpabilité. C'est simplement un fait qui mérite d'être intégré quand on réfléchit à l'impact possible de ses dons, parce qu'il change profondément ce qu'un même euro peut accomplir selon l'endroit où il est dirigé.
Nous ne pensons pas que les personnes en situation de précarité en France ont une vie facile, ni que leurs difficultés sont moins réelles parce qu'elles vivent dans un pays riche. Les problèmes d'accès au logement, d'isolement, de précarité alimentaire ou énergétique sont des réalités sérieuses, et nous accueillons avec enthousiasme que des associations et des politiques publiques s'y attaquent.
Mais la pauvreté relative, telle qu'elle existe en France, et la pauvreté absolue, telle qu'elle touche des centaines de millions de personnes dans les pays à faibles revenus, sont deux réalités d'une nature très différente. En France, une personne en situation de pauvreté dispose d'un filet de protection : accès aux soins, à l'école, à l'eau potable, à des infrastructures sanitaires, à des aides sociales. Ces protections sont imparfaites et insuffisantes pour beaucoup, mais elles existent. Dans les pays où nous recommandons d'agir en priorité, elles font souvent défaut de façon beaucoup plus radicale. Les problèmes qui subsistent dans les pays riches sont en général coûteux, complexes, et déjà pris en charge par de nombreux acteurs. Les problèmes qui persistent dans les pays les plus pauvres sont parfois d'une simplicité déconcertante à résoudre, et pourtant ils restent massivement sous-financés.
Pour illustrer cette idée, nous nous étions imaginé ce que serait une Association d'Aide au Bien-être des Millionnaires : une organisation dont le but serait de soutenir des personnes gagnant un demi-million d'euros par an. L'idée paraît absurde, et elle l'est. Mais ce qui la rend absurde, c'est précisément que les besoins de ces personnes sont déjà très bien couverts. En raisonnant de la même façon à l'échelle mondiale, on arrive à une conclusion similaire : une personne vivant sous le seuil d'extrême pauvreté, avec moins de 2 euros par jour, a des besoins non couverts d'une toute autre nature que ceux d'une personne vivant en France, même en situation de précarité. Ce n'est pas un jugement sur la valeur des unes et des autres. C'est un constat sur l'état des besoins et sur l'opportunité d'agir là où l'impact sera le plus grand.[4]
C'est William MacAskill qui a le mieux formalisé cette intuition dans son livre Faire le bien, en mieux : à budget égal, on peut avoir jusqu'à cent fois plus d'impact en dirigeant ses dons vers des interventions dans les pays à faibles revenus plutôt que vers des pays riches.[5] La raison principale est mécanique, et elle tient au pouvoir d'achat relatif d'un euro selon le contexte dans lequel il est dépensé. Un transfert d'argent qui représente une fraction marginale du budget d'un ménage en France peut doubler les revenus d'une famille au Kenya. Une moustiquaire qui coûte cinq euros peut protéger deux personnes pendant deux ans dans une région où le paludisme tue des centaines de milliers d'enfants chaque année. Ce n'est pas que les problèmes en France sont moins réels ou moins importants : c'est que les problèmes non résolus dans les pays les plus pauvres sont souvent d'une accessibilité déconcertante, et qu'ils restent massivement sous-financés par rapport à l'ampleur des besoins.
Ces constats qualitatifs trouvent une confirmation quantifiée dans les travaux récents du Happier Lives Institute. Le chapitre 8 du World Happiness Report 2025 a réalisé la première revue mondiale publiée de l'efficacité des associations mesurée à l'aide d'un indicateur standardisé, les WELLBY, qui quantifient les années de bien-être générées par dollar dépensé. Sur les 24 associations évaluées dans l'étude, les cinq les plus efficaces opèrent toutes dans des pays à faibles revenus, pour un coût moyen de 18 dollars par année de bien-être générée. Les associations britanniques évaluées dans la même étude coûtent en moyenne 2 553 dollars pour le même résultat, soit un écart de 142 fois.[6] Quand on regarde les interventions les plus couramment citées comme exemples de générosité locale, comme le logement d'urgence pour les personnes sans abri dans les pays riches, le coût monte à environ 35 000 dollars par année de bien-être générée, ce qui représente près de 2 000 fois moins d'efficacité que les meilleures options disponibles à l'international.[7] Ces chiffres ne disent pas que l'aide aux personnes sans abri dans les pays riches est inutile. Ils disent que le même budget, dirigé ailleurs, peut générer un impact sans commune mesure.
À propos de ces chiffres : les estimations en WELLBYs proviennent du World Happiness Report 2025, chapitre 8 (Plant et al., Happier Lives Institute). Elles sont produites par des évaluateurs indépendants avec des méthodologies de profondeur variable.
Pour prendre la mesure de cet écart, il est utile de le mettre en regard d'un chiffre que les pouvoirs publics français utilisent eux-mêmes pour arbitrer leurs dépenses : la valeur statistique d'une vie humaine en France est estimée à environ 3,5 millions d'euros, un chiffre que nous détaillons dans notre article sur le coût d'une vie humaine.[8] Ce montant reflète ce que l'État est prêt à dépenser, en moyenne, pour sauver une vie supplémentaire dans le cadre de ses politiques de santé publique ou de sécurité routière.
Ces deux chiffres ne sont pas directement comparables : l'un reflète ce que l'État français est prêt à dépenser pour sauver une vie dans le cadre de ses politiques publiques, l'autre ce qu'un don caritatif permet d'accomplir dans un contexte très différent. Mais rapprochés l'un de l'autre, ils donnent un ordre de grandeur difficile à ignorer. GiveWell, le principal évaluateur mondial d'associations dans le domaine de la santé, estime qu'un don à Against Malaria Foundation permet de sauver une vie pour environ 5 500 euros, et un don à Helen Keller International pour environ 5 000 euros.[9] D'un côté 3,5 millions d'euros, de l'autre 5 000 à 5 500 euros : l'écart est d'un facteur 600 à 700. Autrement dit, avec le même budget qu'il faudrait pour sauver une vie supplémentaire dans le cadre du système de santé français, il est possible d'en sauver plusieurs centaines à l'international, en finançant des interventions dont l'efficacité est documentée par des dizaines d'essais contrôlés randomisés. C'est ce constat, plus que tout autre, qui guide nos recommandations.
En France, la mort d'un enfant est devenue une réalité exceptionnelle, heureusement rare au point d'être vécue comme une tragédie hors du commun quand elle survient. Moins de 1 % des mères en Europe ont perdu un enfant avant ses 5 ans.[10] Ce n'était pas le cas il y a seulement quelques générations, et ce n'est pas encore le cas dans une grande partie du monde aujourd'hui. Dans certains des pays les plus pauvres, comme le Cameroun, le Nigeria ou la République centrafricaine, c'est plus d'une mère sur trois qui a vécu cette perte.[11] Un enfant né en Afrique subsaharienne a environ 15 fois plus de risques de mourir avant l'âge de 5 ans qu'un enfant né en Europe.[12]
Ce qui rend cette réalité particulièrement difficile à accepter, c'est que la grande majorité de ces morts sont évitables. Elles ne sont pas la conséquence de maladies complexes nécessitant des années de recherche ou des technologies de pointe. Elles résultent du paludisme, transmis par des moustiques que des moustiquaires imprégnées d'insecticide suffisent à tenir à distance. Elles résultent de carences en vitamine A, qui provoquent la cécité nocturne chez les enfants et augmentent leur vulnérabilité à des infections qui, dans d'autres contextes, seraient bénignes. Elles résultent de la malnutrition aiguë, qui affaiblit les corps au point de les rendre incapables de résister à des maladies ordinaires. Ces problèmes ne manquent pas de solutions connues et éprouvées. Ce qui leur manque, c'est des ressources suffisantes pour les mettre en œuvre à l'échelle.
C'est peut-être ce qui surprend le plus quand on regarde de près les interventions que nous recommandons : leur simplicité. Against Malaria Foundation distribue des moustiquaires imprégnées d'insecticide dans les régions d'Afrique subsaharienne les plus touchées par le paludisme. Une moustiquaire coûte environ 5 euros et protège deux personnes pendant deux ans.[13] Helen Keller International fournit des suppléments de vitamine A à des enfants dans des pays comme le Cameroun, Madagascar ou la Guinée. Le coût annuel par enfant est inférieur à 2 euros.[14] Ces deux interventions figurent parmi les plus évaluées au monde : des dizaines d'essais contrôlés randomisés ont documenté leur efficacité, et GiveWell leur consacre chaque année plusieurs milliers d'heures d'analyse indépendante.
D'autres interventions, moins connues, apparaissent dans les données récentes sur le bien-être. Taimaka, une organisation qui traite la malnutrition aiguë sévère chez les enfants en Afrique de l'Ouest, a été évaluée dans le World Happiness Report 2025 à un coût de 15 dollars par année de bien-être générée, sur la base d'essais contrôlés randomisés.[15] Pure Earth, qui mène des campagnes de plaidoyer contre l'exposition au plomb dans les pays à faibles revenus, affiche le coût par WELLBY le plus bas de toute l'étude, à 9 dollars, bien que cette évaluation repose sur des données observationnelles et doive être interprétée avec prudence.[16] Ces deux organisations ne figurent pas encore parmi nos recommandations officielles, mais leur évaluation dans le World Happiness Report 2025 illustre le niveau d'impact atteignable avec des interventions bien ciblées.
Ce que ces interventions ont en commun, c'est qu'elles s'attaquent à des problèmes que nous avons résolus depuis longtemps dans les pays riches, grâce à des décennies d'investissement public dans la santé, l'assainissement et la nutrition. Nous n'avons plus besoin de moustiquaires pour dormir sans risquer de contracter une maladie mortelle. Nos enfants ne deviennent pas aveugles faute de vitamines. C'est précisément parce que ces problèmes nous semblent lointains et révolus qu'il est facile de sous-estimer l'ampleur de ce qui reste à faire, et l'impact extraordinaire que peut avoir une contribution même modeste dans ce contexte.
Nos recommandations ne sont pas le résultat d'une indifférence à ce qui se passe près de nous. Elles sont le résultat d'une intention sincère de réduire la souffrance là où c'est le plus possible, avec les meilleures données disponibles. Le monde dans lequel nous vivons est profondément inégal, et cette inégalité crée une asymétrie considérable dans ce qu'un même euro peut accomplir selon l'endroit où il est dirigé. En choisissant d'en tenir compte, on ne choisit pas entre des personnes. On choisit d'agir là où l'impact de chaque don est le plus grand.
Des interventions rigoureusement évaluées, parmi les plus efficaces au monde pour réduire la souffrance et sauver des vies.
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