Mieux Donner

Prison, violence et dons : pourquoi l'intuition nous trompe – Mieux Donner

Prison, violence et dons : pourquoi l'intuition nous trompe et ce que nous pouvons faire

En 1978, un documentaire américain a convaincu des milliers de familles, d'élus et d'éducateurs qu'ils avaient enfin trouvé la solution à la délinquance juvénile : emmener des adolescents à risque visiter une prison, et les laisser face à face avec des détenus qui leur décrivent leur vie. Le programme s'appelait Scared Straight. Il a remporté un Oscar. Et des décennies de recherches rigoureuses ont montré qu'il augmentait la délinquance. Pas qu'il était inefficace : qu'il aggravait les choses.

Romain Barbe
Romain Barbe
Fondateur · Mieux Donner · Temps de lecture : 10 min

Voilà un problème central des interventions ayant pour but d'aider les autres : l'intuition nous trompe, souvent profondément. Cet article explore des chiffres, des outils de priorisation, ce que l'on peut faire si l'on veut agir sur la violence et la prison avec son argent, et plus largement, la question de savoir où notre générosité pourrait avoir le plus d'impact.


Pourquoi nous nous trompons sur la prison et la violence

L'intuition punitive et la réalité des preuves

Face à la violence, nos réponses les plus spontanées sont souvent les mêmes : punir plus sévèrement, incarcérer plus longtemps, montrer aux délinquants ce qui les attend. Ces intuitions sont compréhensibles. Elles reflètent un besoin légitime de justice et de sécurité. Mais elles résistent mal à l'examen des preuves.

L'idée qu'une peine plus lourde dissuade davantage le crime semble logique : plus le risque est élevé, moins un individu rationnel devrait prendre ce risque. Le problème, c'est que la plupart des crimes ne sont pas commis dans cet état de calcul rationnel. Ils surviennent sous l'emprise de substances, dans la chaleur d'un conflit, ou par des personnes qui ne croient pas, au moment des faits, qu'elles seront prises.

Sévérité des peines et récidive : ce que dit la recherche

La recherche scientifique confirme cette intuition depuis plusieurs décennies. Une revue de la littérature publiée dans le Journal of Economic Literature par Chalfin et McCrary (2017), qui couvre quarante années d'études économétriques, conclut qu'il existe peu de preuves que la criminalité réponde à la sévérité des sanctions pénales.[2] Deux facteurs ont en revanche des effets bien documentés : la présence policière, qui augmente la probabilité perçue d'être arrêté, et l'accès à des alternatives économiques légales et stables, emploi, formation, revenus suffisants. Ce dernier point n'est pas anodin : une partie de la criminalité s'explique par l'absence d'options perçues comme viables en dehors de l'économie souterraine. Améliorer ces options, c'est aussi réduire les motivations à franchir la ligne.

Ce que disent les données françaises

Une synthèse du ministère de la Justice portant sur cinquante ans d'études quantitatives sur la récidive indique qu'aucune corrélation franche n'a été relevée entre la durée de la peine prononcée et les taux de récidive.[3] La sévérité de la sanction ne semble pas jouer un rôle déterminant dans la prévention de nouveaux actes. En France, environ 63 % des sortants de prison commettent un nouveau délit dans les cinq années suivant leur libération, selon les données de l'Administration pénitentiaire.[4] À titre de comparaison indicative, et en gardant à l'esprit que les définitions légales diffèrent selon les pays, les systèmes axés sur la réhabilitation affichent des taux sensiblement plus bas. La Norvège, dont les prisons intègrent des programmes de réinsertion systématiques, figure parmi les références européennes.

Ce constat n'est pas une invitation à l'indulgence systématique : il existe des situations où l'incarcération protège la société en incapacitant temporairement des individus dangereux. Mais il met en question une hypothèse centrale de beaucoup de politiques pénales, et soulève une interrogation pour tout donateur : si l'intuition punitive est souvent fausse, que nous dit la recherche sur les interventions qui fonctionnent vraiment ?


Scared Straight : le cas d'école des bonnes intentions qui empirent les choses

Il est difficile de trouver un exemple plus frappant de la distance qui peut séparer l'intention et le résultat qu'un programme appelé Scared Straight. L'idée semblait évidente : emmener des adolescents à risque dans une prison, les confronter à des détenus qui décrivent leur vie, et les laisser repartir avec la peur au ventre. Ce choc préventif devait les détourner de la délinquance.

Le programme est né dans le New Jersey dans les années 1970. Un documentaire tourné sur place en 1978 a remporté un Oscar et convaincu des responsables politiques, des éducateurs et des familles dans tout le pays. Des dizaines de variantes ont vu le jour. Dans les années 2010, une série télévisée lui a redonné une audience massive.

Un programme oscarisé, un échec mesuré

Mais au même moment où la série battait des records d'audience, la recherche accumulait un verdict inverse. Une méta-analyse publiée dans la Cochrane Database of Systematic Reviews par Petrosino et ses collègues, regroupant neuf essais randomisés conduits entre 1967 et 1992, est sans ambiguïté :

9 Essais randomisés analysés (1967–1992)
+68 % Probabilité de récidive accrue chez les participants vs groupe contrôle
+1 à 28 % Augmentation du crime dans tous les essais vs ne rien faire

La conclusion des auteurs est directe : ils ne peuvent pas recommander ce programme comme stratégie de prévention du crime.[5] Les analyses de sensibilité confirment la robustesse du résultat : même en excluant les études aux protocoles les plus discutables, l'effet reste négatif.

Pourquoi le programme a continué malgré les preuves

Plusieurs mécanismes ont été proposés pour expliquer cet effet paradoxal : l'exposition au monde carcéral peut normaliser la prison aux yeux de certains jeunes, ou renforcer une identité délinquante plutôt que de la décourager. Les présentations par des détenus, aussi intenses soient-elles, peuvent fasciner plus qu'effrayer. Ce que l'intuition présentait comme un choc dissuasif fonctionnait, pour certains jeunes, comme une introduction.

Ce cas illustre quelque chose d'important pour tout donateur : un don peut aussi ne pas aider, et parfois aggraver les choses. Ce n'est pas une raison de ne pas agir, c'est une raison de chercher les preuves avant d'agir.


Open Philanthropy et la réforme pénale : un pari ambitieux, une leçon précieuse

Comprendre la générosité efficace et le cadre de priorisation

Open Philanthropy est l'une des organisations philanthropiques les plus importantes au monde, fondée par Dustin Moskovitz (cofondateur de Facebook) et Cari Tuna.[1] Elle est aussi l'une des rares à rendre publique sa réflexion stratégique, y compris ses erreurs. Elle a, depuis, changé de nom pour devenir Coefficient Giving.

Son approche repose sur les principes de la générosité efficace : identifier les causes où chaque euro investi peut produire le plus grand impact, en évaluant trois critères principaux. L'ampleur du problème : combien de personnes sont touchées, et à quelle intensité ? Le potentiel d'amélioration : existe-t-il des interventions efficaces capables de résoudre une part significative du problème ? Et le caractère négligé : la cause manque-t-elle de financements, ce qui signifie que chaque don supplémentaire a un impact marginal plus fort ?

C'est dans cette logique qu'Open Philanthropy a identifié la réforme du système pénitentiaire américain comme une cause prioritaire au milieu des années 2010. Les États-Unis incarcèrent une proportion de leur population plus élevée que presque tout autre pays au monde. Les coûts humains et économiques sont considérables. Et la recherche, notamment le rapport Reasonable Doubt produit par David Roodman pour Open Philanthropy,[7] montrait que la décarcération ne semblait pas augmenter la criminalité. Le problème semblait à la fois grave, sous-financé, et potentiellement soluble.

200 millions de dollars et des résultats mitigés

Entre 2015 et 2021, Open Philanthropy a accordé plus de 130 millions de dollars en dons directs à des organisations travaillant sur la réforme pénale aux États-Unis. En 2021, en transférant le programme à une organisation indépendante appelée Just Impact, dotée de 50 millions de dollars de dotation initiale, l'organisation a été transparente sur les raisons de ce choix.[6]

Dans son communiqué officiel, Coefficient Giving écrit que les meilleures associations recommandées par GiveWell, notamment celles qui distribuent des moustiquaires contre le paludisme ou financent des supplémentations en vitamine A dans les pays à faible revenu, offrent une meilleure efficacité que ce qu'ils estiment pouvoir atteindre en finançant des programmes bénéficiant aux citoyens de pays riches, réforme pénale incluse.

Dans leurs propres mots

Coefficient Giving (ex-Open Philanthropy), communiqué de transition, 2021 : "We think the top global aid charities recommended by GiveWell present an opportunity to give away large amounts of money at higher cost-effectiveness than we can achieve in many programs, including criminal justice reform, that seek to benefit citizens of wealthy countries."

C'est un aveu rare et précieux dans le monde philanthropique. Non pas un aveu d'échec absolu : l'organisation estime avoir influencé les priorités du domaine et contribué à plusieurs victoires politiques. Mais un aveu que, vu la comparaison avec d'autres opportunités, les dons auraient probablement pu avoir davantage d'impact ailleurs.

Le coût d'opportunité est un concept central dans la réflexion sur l'impact des dons : choisir une cause, c'est aussi renoncer à toutes les autres. Et quand on compare l'impact d'un dollar dépensé pour réduire l'incarcération aux États-Unis à celui d'un dollar dépensé pour distribuer des moustiquaires en Afrique subsaharienne, où le paludisme tue plus de 1 100 enfants chaque jour, l'écart peut être considérable. C'est précisément ce que permet le raisonnement contrefactuel : se demander ce que l'on aurait pu faire d'autre avec les mêmes ressources.


Ce qui fonctionne vraiment : les pistes prometteuses

La thérapie cognitivo-comportementale : une approche validée

Si les interventions punitives déçoivent les chercheurs, d'autres approches s'avèrent plus robustes. La thérapie cognitivo-comportementale (TCC) adaptée à la prévention du crime en est l'exemple le plus documenté.

Le principe est différent de Scared Straight dans sa nature profonde : plutôt que de provoquer la peur, la TCC cherche à modifier les schémas de pensée automatiques qui précèdent les actes violents ou criminels. En travaillant sur la façon dont les individus interprètent les situations, gèrent leurs émotions et anticipent les conséquences de leurs actes, ces programmes visent une transformation durable des comportements. Plus de cinquante essais randomisés de qualité élevée montrent que des approches fondées sur la TCC réduisent la récidive criminelle de 25 à 50 %.[10]

Charity Entrepreneurship et ACTRA

C'est dans ce contexte que s'inscrit ACTRA, incubée par Charity Entrepreneurship, l'organisation à l'origine de Mieux Donner. Un mot sur cette organisation, car elle est centrale pour comprendre ce qui suit.

Charity Entrepreneurship (aujourd'hui rebaptisée Ambitious Impact) est une ONG britannique fondée en 2016 dont la mission est d'identifier, puis de créer, les associations les plus efficaces au monde dans des domaines encore négligés. Son processus commence par une phase de recherche approfondie : pendant plusieurs mois, des équipes analysent des centaines de causes potentielles à l'aide d'un cadre rigoureux, évaluant l'ampleur du problème, le potentiel d'amélioration par des interventions fondées sur des preuves, et le caractère négligé de la cause. Les idées les mieux classées font ensuite l'objet d'études détaillées avant d'être présentées à des candidats fondateurs lors d'un programme d'incubation intensif. C'est à l'issue de ce processus que Mieux Donner a vu le jour en 2024, identifié comme l'une des opportunités les plus prometteuses dans le domaine de la sensibilisation à la générosité efficace.

ACTRA (Acción Transformadora) est née du même processus, sélectionnée lors de la cohorte de fin 2024. L'Amérique latine concentre certains des taux de violence les plus élevés au monde, et seulement 8 à 10 % des programmes publics de prévention dans la région s'appuient sur des données probantes.[8] ACTRA cherche à combler cet écart : elle adapte des programmes de TCC en groupe, culturellement traduits, à destination de jeunes hommes à risque en Colombie, avec l'ambition de passer à l'échelle grâce aux financements gouvernementaux une fois les preuves d'efficacité établies.

Un point de prudence important. L'organisation est trop récente pour disposer de résultats mesurés en propre. Le Happier Lives Institute, qui a produit une analyse de son potentiel en 2025,[9] estime, sur la base d'un modèle ajusté à partir d'une organisation similaire opérant en Afrique de l'Ouest, qu'ACTRA pourrait créer 37 unités de bien-être (WELLBYs) par 1 000 dollars donnés. Il s'agit d'une projection, pas d'un résultat établi. HLI classe actuellement ACTRA comme "mention honorable" plutôt que comme association recommandée à part entière, précisément parce que les données de terrain restent limitées. L'organisation convient aux donateurs qui acceptent une part d'incertitude en échange d'un potentiel d'impact élevé.

Ce qui rend ACTRA intéressante, c'est la combinaison d'une approche bien documentée (la TCC), d'un contexte géographique à fort besoin non satisfait, et d'un potentiel de financement public qui pourrait démultiplier l'impact des dons privés.


Que faire en tant qu'individu ?

Vous êtes arrivé à la fin d'un article qui, en grande partie, décrit des choses qui n'ont pas fonctionné. C'est voulu : comprendre pourquoi nos intuitions nous trompent est le premier pas pour agir plus efficacement. Voici quelques repères concrets.

Si la réforme pénale vous tient à cœur

Privilégiez les programmes fondés sur la thérapie cognitivo-comportementale plutôt que les approches punitives ou symboliques. ACTRA est aujourd'hui la piste la mieux alignée avec ces preuves dans les pays à faible revenu. C'est précisément là que le financement privé peut faire la différence : aider une organisation prometteuse à produire les données qui lui permettront d'être financée à grande échelle par des gouvernements.

Si réduire la souffrance dans le monde est votre objectif principal

Il vaut la peine de comparer le potentiel d'amélioration de la réforme pénale avec d'autres causes : la santé mondiale, la prévention des maladies évitables, ou la cause animale représentent souvent des opportunités où le lien entre le don et l'impact est plus direct, mieux mesuré, et où les ressources manquent encore cruellement.

Dans tous les cas, la démarche la plus utile est de se poser la question du coût d'opportunité. Pas pour se décourager, mais pour que chaque euro donné aille là où il peut réellement faire la plus grande différence.

Scared Straight nous a appris que l'intuition peut nous tromper. Open Philanthropy nous a appris que même les meilleurs raisonnements peuvent conduire à des choix sous-optimaux, et que l'honnêteté sur ces limites est une forme rare et précieuse d'intégrité philanthropique. ACTRA et les programmes de TCC nous rappellent que des solutions fondées sur les preuves existent, même si elles demandent plus de patience que les solutions spectaculaires.

Donner là où ça compte vraiment

Mieux Donner sélectionne les associations dont l'impact est le mieux démontré par la recherche indépendante. Aucune commission, aucun conflit d'intérêt.

Voir nos associations recommandées →

Questions fréquentes

Scared Straight existe-t-il encore aujourd'hui ?

Des programmes similaires continuent d'exister dans certains États américains et dans d'autres pays, malgré les preuves accumulées contre leur efficacité. La série télévisée Beyond Scared Straight, diffusée dans les années 2010, a contribué à maintenir l'intérêt pour ce type d'approche. Le National Institute of Justice américain classe officiellement ces programmes comme "inefficaces" et susceptibles d'augmenter la délinquance.

La réforme pénale est-elle une "bonne cause" pour un donateur ?

La question ne se pose pas dans l'absolu. Le problème est réel et important. Mais le potentiel d'amélioration par le biais des dons privés est difficile à estimer, les mécanismes de changement sont politiquement complexes, et les meilleures associations de santé mondiale offrent un lien plus direct et mieux mesuré entre le don et l'impact. Open Philanthropy a tiré cette conclusion après six ans d'investissement intensif. ACTRA représente une exception prometteuse, dans un contexte géographique différent (Amérique latine) et avec une approche fondée sur des preuves solides.

Qu'est-ce que la thérapie cognitivo-comportementale dans ce contexte ?

La TCC appliquée à la prévention du crime consiste en des séances de groupe structurées, animées par des professionnels formés, qui aident des individus à risque à identifier leurs schémas de pensée automatiques (par exemple, interpréter une situation ambiguë comme une menace), à développer des stratégies de gestion des émotions, et à anticiper les conséquences de leurs actes. Contrairement aux approches punitives, elle ne cherche pas à produire la peur, mais à modifier durablement les processus de décision. Plus de cinquante essais randomisés documentent son efficacité sur la réduction de la récidive.

Comment donner à ACTRA depuis la France ?

ACTRA accepte les dons directement via son site actra.ngo. L'organisation étant basée en Colombie, les dons ne sont actuellement pas déductibles des impôts français. Mieux Donner peut vous accompagner dans cette réflexion.

Sources
  1. 1 Mieux Donner a bénéficié de financements de Coefficient Giving (anciennement Open Philanthropy) dans le cadre de son développement.
  2. 2 Chalfin, A. & McCrary, J. (2017). Criminal deterrence : a review of the literature. Journal of Economic Literature, 55(1), 5–48. eml.berkeley.edu
  3. 3 Ministère de la Justice français. 50 ans d'études quantitatives sur les récidives enregistrées en France. justice.gouv.fr
  4. 4 Loeffler, C. & Nagin, D. (2022). The impact of incarceration on recidivism. Annual Review of Criminology, 5, 133–152. Données chiffrées pour la France issues de l'Administration pénitentiaire française, relayées par l'IFRAP (2025). annualreviews.org
  5. 5 Petrosino, A., Turpin-Petrosino, C., Hollis-Peel, M. E. & Lavenberg, J. G. (2013). Scared Straight and other juvenile awareness programs for preventing juvenile delinquency. Cochrane Database of Systematic Reviews. pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
  6. 6 Coefficient Giving (anciennement Open Philanthropy). Our criminal justice reform program is now an independent organization : Just Impact (2021). openphilanthropy.org
  7. 7 Roodman, D. (2017). The impacts of incarceration on crime. Open Philanthropy Research. openphilanthropy.org
  8. 8 Charity Entrepreneurship. Introducing ACTRA — preventing crime through cognitive behavioural therapy (2024). charityentrepreneurship.com
  9. 9 Happier Lives Institute. The promise of ACTRA : preventing crime with cognitive behavioural therapy (2025). happierlivesinstitute.org
  10. 10 J-PAL. Tackling crime and violence in Latin America with cognitive behavioral therapy (2017). povertyactionlab.org

Tags :