Mieux Donner

Mieux décider grâce au raisonnement contrefactuel

Par Maximilien Jolivet et Romain Barbe, 23 Janvier 2025 – Temps de lecture : 10 min.

Vous souvenez-vous, dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain (2001), de cette scène où, à quelques mètres de Nino, Amélie s’arrête ? L’instant dure, suspendu entre toutes les versions possibles de la suite : celle où elle ose l’aborder, celle où elle hésite trop longtemps, celle où elle fait demi-tour. Ces alternatives, que nous pouvons voir au fur et à mesure de la séquence, elle les imagine sans qu’aucune ne se réalise vraiment.

On pourrait croire que le moment décisif est celui où l’on agit. Mais bien souvent, il précède l’action, dans cette brève oscillation entre ce qui est et ce qui aurait pu être. La pensée contrefactuelle, c’est cette façon qu’a notre esprit de rejouer nos décisions avant même qu’elles n’existent, comme une seconde réalité tissée d’hypothèses et de regrets en sourdine. Dans ce cas, l’action contrefactuelle était de savoir si elle allait vers Nino.

Bien sûr, si la vie était un film de Jean-Pierre Jeunet, la mélodie de Yann Tiersen suffirait à nous guider vers la bonne trajectoire. Mais dans la réalité, il n’y a pas de musique pour souligner ces moments où l’on frôle un destin différent, juste ce léger frisson d’incertitude qui persiste, comme un écho du possible.

Adapté à la vie réelle, cependant, le raisonnement contrefactuel est un outil utile qui peut vous aider à prendre de meilleures décisions, par exemple, en matière d’investissement. Vous hésitez entre deux actions : l’une est plus sûre mais offre un rendement modéré, l’autre est plus risquée mais potentiellement plus rentable. En vous projetant dans chaque scénario —et en vous demandant comment vous réagiriez si l’une ou l’autre s’avérait être une mauvaise décision— vous affinez votre analyse et réduisez le risque de regret. Cette approche permet d’anticiper les conséquences et d’ajuster votre stratégie avant même d’agir.

Commençons par définir le terme avec un peu plus de précision.

Qu'est-ce que le raisonnement contrefactuel ?

Le raisonnement contrefactuel  est à l’origine une méthodologie utilisée en histoire et théorisée par des philosophes dont les français Raymond Aron, Henri Bergson ou encore Pierre Livet. Aron annonce par exemple dans sa thèse de 1938 : « Tout historien, pour expliquer ce qui a été, se demande ce qui aurait pu être. » Il met en avant l’intérêt de s’intéresser à une situation imaginaire afin de mieux analyser une situation réelle. Cette méthode, appliquée aujourd’hui en science sociale, doit permettre de remettre en question ses choix de façon exhaustive afin d’améliorer la prise de décision finale.

Pour illustrer concrètement l’usage du contrefactuel dans la vie quotidienne, prenons l’exemple d’une décision simple : partir en randonnée un après-midi. Vous pourriez tout aussi bien vous reposer à la maison à la place (un premier contrefactuel), ou bien encore, aller à la piscine pour faire de la natation (un second contrefactuel). Cependant le contrefactuel peut aussi être utilisé afin d’analyser une situation où l’on n’est pas forcément acteur, par exemple, lorsque candidat A n’est pas élu, candidat B pourrait l’être, ce qui permet d’imaginer un scénario et évaluer personnellement ses actions dans différents cas de figure.

Ce raisonnement qui est souvent utilisé de manière inconsciente prend tout son intérêt lorsqu’il est utilisé de manière proactive afin d’évaluer de manière critique ses alternatives face aux différentes situations et prendre une décision finale optimale.

Différence entre pensée contrefactuelle et raisonnement contrefactuel :

La pensée contrefactuelle et le raisonnement contrefactuel sont deux concepts liés mais distincts en sciences cognitives et en philosophie.

La pensée contrefactuelle désigne un processus cognitif spontané par lequel un individu imagine des alternatives à des événements passés, souvent sous forme de scénarios hypothétiques du type « et si… ? ». Ce phénomène est largement étudié en psychologie et en neurosciences, car il joue un rôle dans l’apprentissage, la prise de décision et la régulation émotionnelle. Par exemple, une personne qui échoue à un examen peut penser : « Si j’avais révisé davantage, j’aurais réussi. »

Le raisonnement contrefactuel, en revanche, est une approche plus délibérée et systématique. Il implique l’utilisation de la pensée contrefactuelle dans un cadre logique ou méthodologique, souvent dans le but d’analyser des causalités ou d’optimiser des décisions. En sciences sociales, il est fréquemment utilisé dans les études d’impact ou les essais contrôlés randomisés, où l’on compare une situation réelle à un scénario alternatif hypothétique. Par exemple, un économiste évaluant l’efficacité d’une politique publique pourrait se demander : « Que se serait-il passé si cette réforme n’avait pas été mise en place ? », en s’appuyant sur des données et des modèles formels.

En résumé, la pensée contrefactuelle est un mécanisme cognitif naturel et parfois intuitif, tandis que le raisonnement contrefactuel repose sur une analyse structurée et méthodique visant à tirer des conclusions logiques ou empiriques.

Le raisonnement contrefactuel et le don efficace

Le don efficace est un ensemble d’idées ayant créé un mouvement social depuis la fin des années 2000 qui vise à adopter une démarche analytique afin d’identifier les meilleurs moyens d’avoir un impact positif sur le monde par ses dons.

Pour vous donner un exemple, imaginons que vous envisagiez de faire un don à une association et que le premier choix qui vous vienne à l’esprit soit le refuge pour animaux de votre ville. Il est naturel de vouloir soutenir une cause qui vous tient à cœur. Après tout, lorsque nous savons qu’une action bénéfique – ici, contribuer financièrement à une organisation qui nous importe – peut avoir un impact positif, il semble logique de la concrétiser.

Mais pour avoir une meilleure chance de maximiser votre impact, il ne faudrait pas s’arrêter là. Le raisonnement contrefactuel nous rappelle qu’il ne faut pas seulement se demander « cette action fait-elle du bien ? », mais aussi « Est ce que cette action fait-elle plus de bien que quelque chose d’autre que je pourrais faire ? »

Cette façon de penser se retrouve dans plusieurs aspects fondamentaux du don efficace, notamment :

Vérifier la pertinence d’un programme avant d’investir dedans (PlayPumps)

Lorsque cela est possible, les interventions doivent être rigoureusement évaluées en comparant les résultats entre des groupes bénéficiant du programme et des groupes témoins qui n’en bénéficient pas. Cela permet d’explorer le contrefactuel : que se passerait-il sans cette intervention ? L’exemple des PlayPumps illustre l’importance de cette démarche. Conçu pour fournir de l’eau potable aux communautés rurales en utilisant des manèges/pompes à eau  actionnés par les enfants, le projet semblait prometteur sur le papier. Pourtant, il s’est avéré inefficace : les pompes nécessitaient un effort considérable, étaient souvent abandonnées et coûtaient bien plus cher que des alternatives traditionnelles. Finalement, ces pompes ont eu un impact négatif comparées aux pompes traditionnelles. Une évaluation plus rigoureuse en amont aurait permis de mettre en évidence ces failles avant d’investir massivement dans le programme. Ce cas montre pourquoi il est essentiel de s’assurer qu’un programme a un impact réel avant de le déployer à grande échelle.

Evaluer l’impact réel (Scared Straight Away)

Lorsqu’on évalue l’impact d’une intervention, il est essentiel de la comparer à une situation de référence afin de déterminer si elle produit réellement un effet positif. C’est ce que les chercheurs ont fait avec Scared Straight, un programme visant à dissuader les jeunes délinquants de récidiver en les exposant à des prisonniers adultes partageant leur expérience. L’intuition suggérait que cette méthode était efficace en inculquant la peur des conséquences. Pourtant, des études rigoureuses ont montré que non seulement le programme n’avait pas d’effet bénéfique, mais qu’il augmentait en réalité le risque de récidive chez les jeunes participants (Entre 71% et 89% pour les jeunes ayant “bénéficié” de l’action contre 70% en moyenne) [1]

En comparant les résultats des jeunes ayant suivi le programme à ceux d’un groupe témoin qui n’y avait pas participé, les chercheurs ont pu établir que l’intervention avait un effet négatif. Cet exemple illustre l’importance de s’appuyer sur des comparaisons solides avant d’investir du temps et des ressources dans une action qui pourrait, contre toute attente, faire plus de mal que de bien.

Comparer différentes interventions pour maximiser l’impact

Comparer des interventions similaires permet d’évaluer si une alternative – un contrefactuel par rapport à l’option initialement envisagée – aurait un impact plus significatif. Prenons l’exemple de la protection animale : si vous disposez de 3 000 euros à donner, est-il plus efficace de les verser à un refuge pour animaux de compagnie ou à une organisation qui agit contre l’élevage intensif ? Avec cette somme, un refuge pourra prendre soin d’un seul animal pendant un an. En revanche, un don équivalent permettrait d’épargner la vie de 2 550 poulets en cage grâce aux actions de The Humane League, ou encore de sauver 15 900 animaux d’élevage en soutenant le Good Food Institute, qui œuvre pour un changement systémique. L’ampleur de cette différence peut sembler surprenante, mais elle illustre l’importance de comparer les effets réels de différentes interventions avant de prendre une décision.

Prendre en compte le caractère négligé

Les concepts de caractère négligé aide à maximiser notre impact en nous concentrant sur les actions qui ont réellement besoin de nous. Lorsqu’une cause ou une association bénéficie déjà de financements conséquents, il est utile de s’interroger sur l’impact réel de votre don supplémentaire. Il est possible que les opportunités d’améliorations les plus efficaces aient déjà été exploitées, laissant des interventions à faible impact à financer. En revanche, dans des domaines sous-financés ou des associations ayant encore de besoin de financement pour des projets à fort impact, votre contribution peut faire toute la différence.

Imaginons deux villes : l’une a dix centres de vaccination, et l’autre en a un seul. Passer de dix à onze centres a un impact moins important que de passer de un à deux centres, car les besoins de la population sont déjà bien couvert lorsque dix centres sont présents.

Chez Mieux Donner, nous nous appuyons sur la réflexion contrefactuelle menée par les organismes de recherche afin de contribuer à la générosité efficace. Grâce à leurs analyses rigoureuses, qui comparent les différentes interventions caritatives en tenant compte de critères tels que le coût-efficacité, la transparence et la capacité d’absorption des dons de la cause soutenue, nous aidons les donateurs à réellement faire la différence en identifiant les associations qui utilisent les ressources de la manière la plus efficace possible.

Cette approche permet de vous aider à vraiment faire la différence en favorisant une redistribution des ressources vers des initiatives qui produisent des résultats mesurables et significatifs.

Concrètement, nous vous guidons avec des recommandations impartiales et des évaluations basées sur les meilleures données disponibles. Sans prélever de commission, nous identifions directement pour vous les organisations les plus efficaces que ce soit sur les thèmes de la santé mondiale, le bien-être animal ou encore le changement climatique, afin que chacun puisse donner de manière significative et durable.

Que vous découvriez tout juste la réflexion contrefactuelle ou que vous l’appliquiez déjà dans vos décisions, j’espère que cet article vous a permis d’en saisir toute la portée. En intégrant consciemment cette méthode à votre réflexion (par exemple en utilisant des outils éprouvés comme les essais contrôlés randomisés) plutôt que de simplement suivre votre intuition, vous aurez la possibilité de maximiser l’efficacité de vos actions.

Et si vous mettiez dès aujourd’hui ce raisonnement en pratique en soutenant les associations les plus efficaces ?

Si vous souhaitez plus d’informations sur comment appliquer cela à vos fonds, vous pouvez nous contacter via le formulaire de contact ou par téléphone.

Romain Barbe

Romain est co-fondateur et co-directeur de Mieux Donner. Vous pouvez le contacter à l’adresse romain@mieuxdonner.org ou en écrivant sur le formulaire de contact.

Vous aimeriez peut-être aussi lire...

Valeur d’une vie en France
Romain Barbe

Quel est le coût d’une vie humaine ?

La vie humaine est précieuse. Il est naturel de vouloir mobiliser toutes nos ressources pour sauver une vie, même si cela ne prolongeait une vie que d’une semaine. Mais que se passe-t-il lorsque d’autres individus sont également en danger, et que nos ressources ne suffisent à tous leur venir en aide ? En tant que société, nous devons faire face à des limites pratiques qui nous obligent à prendre des décisions difficiles.

Lire l'article »
Les montagnes en Suisse
Jennifer Stretton

Comment le changement climatique affecte les Alpes et ce que nous pouvons faire pour y remédier

Il est facile de se ressentir du désarroi face au recul spectaculaire des glaciers dans les Alpes et l’ampleur du changement climatique peut facilement nous laisser un sentiment d’impuissance. Cet article vous apportera les connaissances nécessaires pour agir de manière significative en faveur du climat, tant dans votre vie personnelle que par le biais de vos dons à des associations.

Lire l'article »
Tags :