Quel est le coût d’une vie humaine ?
Des choix difficiles malgré l'importance de la vie humaine
La vie humaine est précieuse. Il est naturel de vouloir mobiliser toutes nos ressources pour sauver une vie, même si cela ne prolongeait une vie que d’une semaine. Mais que se passe-t-il lorsque d’autres individus sont également en danger, et que nos ressources ne suffisent à tous leur venir en aide ? En tant que société, nous devons faire face à des limites pratiques qui nous obligent à prendre des décisions difficiles.
Dans ce contexte, une position éthique possible est de défendre qu’il faut maximiser le nombre de vies sauvées avec le budget que le pays s’est fixé. Si l’on choisit de prendre ce critère, alors la manière rationnelle de procéder est simple : le pays doit lister les opportunités d’interventions susceptibles de sauver des vies, puis trier cette liste par ordre de coût croissant par vie sauvée. Ensuite, il doit financer les interventions dans l’ordre jusqu’à épuisement de son budget.
Prenons l’exemple d’un pays devant arbitrer entre les trois actions suivantes pour sauver des vies : allouer de l’argent pour soigner une maladie X (par exemple, l’appendicite), réaménager une intersection routière dangereuse et très passante ou encore financer un plan canicule annuel. Quelles interventions ce pays devrait-il financer ?
Une vidéo abordant le sujet par le journaliste (et excellent vulgarisateur) David Castelo Lopez sur France Inter.
Pour le décider, nous avons besoin de connaître plus de détails :
- Disons que la maladie dont il est question est mortelle dans 100 % des cas non-traités, mais qu’un traitement ayant un taux de guérison de 100 % existe. Nous supposerons que le coût de ce traitement est de 10 k€/malade et, pour simplifier l’exemple, que les personnes atteintes par cette maladie n’ont pas les moyens de payer les soins elles-mêmes (autrement dit, l’État est leur seul espoir de survie).
- Dans ce cas, on calcule que le coût pour sauver une vie est de 10 k€.
- Concernant l’intersection dangereuse, admettons qu’il y ait en moyenne un mort par an et qu’on estime qu’avec un réaménagement, ce taux sera réduit à un mort tous les dix ans. Qu’on réaménage ou non, la durée de vie de l’infrastructure sera de 30 ans, mais le surcoût à payer en cas de réaménagement sera de 4 M€ au total.
- Dans ce cas, au cours des 30 années à venir, on s’attend statistiquement à déplorer 3 morts en cas réaménagement et 30 morts sans réaménagement. On pourrait donc sauver 27 vies pour 4 M€, soit environ 148 k€ par vie statistiquement sauvée.
- Enfin, nous supposons que le plan canicule coûte 15 M€/an et permette de sauver 200 vies chaque année en moyenne.
- Dans ce cas, le plan permettrait statistiquement de sauver une vie pour 75 k€.
En se basant sur ces résultats, le pays devrait prioritairement financer les traitements de la maladie X, puis éventuellement le plan canicule et enfin, s’il a encore du budget, le réaménagement routier.
Comment chiffrer le prix d'une vie humaine ?
Nous ne le répéterons jamais assez, la vie humaine est précieuse. Elle ne devrait jamais être réduite à une simple valeur monétaire. Aucun chiffre ne peut réellement refléter l’importance de l’existence unique de chaque personne ; nous ne parlons pas ici de biens interchangeables, mais d’êtres humains, chacun avec une existence et une unicité irremplaçables. Il n’y a pas de réponse morale à la question « combien coûte un être humain ».
Cependant, dans le contexte d’arbitrage que nous avons décrit précédemment, il survient un moment où les pays arrivent à court de budget. Par exemple, si un pays parvient à financer la guérison de tous les malades de la maladie X ainsi que le plan canicule, mais qu’à partir de là il n’a plus suffisamment d’argent pour financer la nouvelle infrastructure routière, alors on peut dire, en quelque sorte, que la valeur attribuée par le pays à une vie humaine se situe entre 75 k€ et 148 k€.
Cette valeur limite est ce que les économistes appellent « valeur d’une vie statistique » [1]
Bien sûr, la valeur d’une vie statistique associée à un pays n’est pas forcément parfaitement bien définie, pour au moins trois raisons :
1-Des décisions arbitraires
Les décisions prises par les pays ne suivent pas forcément la manière de procéder décrite plus haut, et en conséquence leurs décisions ne sont pas toujours parfaitement rationnelles. Comme l’expliquait la vidéo en introduction, certains pays peuvent être enclins à payer davantage pour sauver une vie en avion que pour sauver une vie en voiture. Dans ce cas de figure, la valeur accordée à une vie statistique dépend du domaine considéré.
2-Des critères moraux différents
Le critère moral de « sauver un maximum de vies » n’est pas forcément toujours jugé le plus pertinent. Par exemple, on peut supposer que les vies sauvées par le plan canicule évoqué précédemment seraient essentiellement des vies de personnes âgées, à qui il reste peu d’années de vie potentielles. A l’inverse, le changement d’infrastructure routière sauverait des vies de façon plus équilibrée dans toutes les tranches d’âge. Ainsi, en prenant le critère moral alternatif de « sauver un maximum d’années de vie », il est possible que le changement d’infrastructure routière devienne plus avantageux que le plan canicule. Dans ce cas parler de « valeur d’une vie statistique » n’aurait pas de sens et il faudrait plutôt raisonner en termes de « valeur d’une année de vie statistique ».
3-La présence d'arbitrages
Pour finir, soulignons que les pays sont contraints d’arbitrer entre l’argent alloué au fait de sauver des vies et l’argent alloué à la recherche des façons les plus efficaces de sauver des vies. La « liste des interventions » évoquée plus haut est donc souvent incomplète et imprécise en pratique. Il en résulte que des vies qui pourraient être sauvées pour un coût inférieur à la valeur d’une vie statistique ne le sont pas.
Combien coûte une vie humaine en France ?
Pour les raisons qui viennent d’être évoquées, les estimations de la « valeur d’une vie humaine statistique » par pays sont à prendre avec précaution.
Néanmoins, en France, le rapport d’un groupe de travail datant de 2013 propose de prendre comme référence les chiffres de 3 M€ pour la valeur d’une vie statistique et 150 k€ pour la valeur d’une année de vie [2]. En considérant que ces valeurs ont suivi le cours de l’inflation, elles seraient aujourd’hui respectivement de plus de 3.5 M€ et 180 k€ [3].
Pourquoi il est moins coûteux de sauver une vie dans les pays à très faibles revenus
Comme nous l’avons expliqué, le chiffre de « 3 M€ par vie sauvée » ne signifie pas que toutes les interventions susceptibles de sauver des vies pour une somme d’argent moindre ont été mises en œuvre en France. Il est vraisemblable qu’il reste des choses d’un coût plus modique à entreprendre dans notre pays, et notamment pour sauver les vies des personnes vivant à la rue, dans la plus grande précarité alimentaire et énergétique.
Il reste néanmoins correct de dire que sauver une vie supplémentaire en France (sachant tout ce qui est déjà mis en place par l’État) est relativement coûteux.
Or, de nombreux pays s’avèrent malheureusement bien moins lotis que la France, aussi bien en matière de « valeur de vie statistique » qu’en comparant les taux de pauvreté. Pour certains de ces pays, il existe des moyens identifiés de sauver des vies qui sont particulièrement peu coûteux. Voici quelques exemples (pour lesquels nous avons appliqué la conversion 1$ = 1€) :
La lutte contre le paludisme
Dans des pays fortement touchés par le paludisme tels que l’Ouganda, le Nigeria ou la République Démocratique du Congo, une moustiquaire traitée peut être achetée et distribuée pour seulement 5€ en donnant à Against Malaria Foundation (AMF). Cette moustiquaire protège deux personnes de la maladie pendant deux ans. Le principal évaluateur d’organisations caritatives, GiveWell, estime qu’il en coûte en moyenne 5 500 € pour sauver une vie en faisant un don à AMF [4], soit seulement 1870€ après application de la réduction fiscale (si vous êtes imposables en France). Les vies sauvées sont en majorité celles d’enfants.
La supplémentation en vitamine A
Dans des pays comme le Cameroun, Madagascar ou la Guinée, la fourniture de suppléments de vitamine A à un enfant pendant un an coûte moins de 2 € [5]. GiveWell estime qu’en faisant un don à Helen Keller, vous pouvez sauver une vie par ce biais pour seulement 5 000 € [6] (soit 1700€ après application de la réduction fiscale en France).
Inciter à la vaccination
Au Nigeria, l’inscription d’un enfant au programme de vaccination de New Incentives coûte environ une vingtaine d’euros. GiveWell estime que vous pouvez sauver la vie d’un enfant par ce biais en faisant un don de 3 000€ à New Incentives [7].
Si vous souhaitez en apprendre davantage sur ces trois associations ou leur faire un don, suivez ce lien.
Conclusion
Faire l’analyse du coût des différentes manières de sauver des vies humaines est un exercice qui peut paraître froid et déshumanisant, nous le concevons. Mais lorsqu’il permet de sauver davantage de vies, d’éviter davantage de drames, de familles éplorées, de souffrances d’enfants avant leur mort, c’est un exercice qui nous paraît nécessaire.
La plupart des associations caritatives permettent d’avoir un impact positif sur le monde. Cependant, vous pouvez aider bien davantage en ciblant les associations ayant la valeur la plus basse de coût par vie sauvée, autrement dit qui sont les plus efficaces pour sauver des vies. Dans l’état actuel des choses, cela implique d’aider prioritairement des enfants qui n’ont pas eu la chance de naître dans un pays aussi riche et protecteur que le nôtre.