Mieux Donner

Sam Bankman-Fried : l'histoire complète de la chute de FTX

En quelques jours de novembre 2022, une des plus grandes plateformes d'échange de cryptomonnaies au monde s'est effondrée, emportant avec elle plusieurs milliards de dollars appartenant à ses clients. À sa tête, un homme de trente ans, en t-shirt et short, qui affichait un objectif rare pour un milliardaire : gagner le plus possible pour tout redonner. Sam Bankman-Fried allait devenir, dans la presse du monde entier, une sorte de synonyme de l'altruisme efficace.

Romain Barbe
Romain Barbe
Fondateur · Mieux Donner · Temps de lecture : 13 min

L'association entre cet homme et ce mouvement continue de coller à la peau de l'altruisme efficace. Comme Mieux Donner s'inspire des principes de l'altruisme efficace, nous entendons régulièrement l'argument de ce cas de fraude pour disqualifier l'ensemble. Nous avons donc voulu prendre le temps de reprendre les faits. Ce qui s'est réellement passé, ce dont il a été reconnu coupable, et pourquoi sa conduite contredit, point par point, les principes qu'il prétendait servir.

Un rappel utile avant d'entrer dans le récit. L'altruisme efficace est une démarche qui cherche, données probantes à l'appui, les façons d'aider les autres qui font le plus de bien pour chaque euro et chaque heure engagés. Ce n'est ni une personne ni une organisation, mais un ensemble de principes et une communauté qui essaie de les suivre. Parmi ces principes : l'honnêteté et la transparence, c'est-à-dire publier ses méthodes comme ses limites, et le refus de nuire au nom d'une bonne cause. Ce sont précisément ces principes qui ont manqué à Sam Bankman-Fried.

8 Mds $de fonds clients détournés
7chefs d'accusation retenus
25 ansde prison, peine confirmée en appel

Qui était Sam Bankman-Fried ?

Sam Bankman-Fried lors d'une conférence en 2021
Sam Bankman-Fried en 2021. Photo : Cointelegraph, CC BY 3.0.

De Jane Street au pari de la cryptomonnaie

Sam Bankman-Fried naît en 1992, de deux parents professeurs de droit à Stanford, et étudie la physique au MIT. Il commence sa carrière chez Jane Street, une société de trading réputée pour sa rigueur. À cette époque, il se dit déjà proche du mouvement : il a pris l'engagement de Giving What We Can, une organisation qui invite chacun à donner au moins 10 % de ses revenus à des associations efficaces, et il reverse en pratique une bonne partie de son salaire.1Wikipedia : Sam Bankman-Fried

L'orientation vient d'une idée simple, que lui souffle le philosophe William MacAskill vers 2012 : plutôt que de travailler directement pour une cause, une personne douée pour les chiffres peut parfois aider davantage en gagnant beaucoup et en donnant beaucoup.2Daily Nous (New York Times) : le principe du gagner pour donner C'est le principe du gagner pour donner. Bankman-Fried le pousse à sa limite. En 2017, convaincu qu'il peut décupler ce qu'il donne en exploitant les écarts de prix du marché des cryptomonnaies, il quitte la finance classique et fonde sa propre société de trading.

Alameda Research, puis FTX

Cette société, Alameda Research, est au départ un petit groupe majoritairement composé de personnes se réclamant du mouvement de l'altruisme efficace, financé en partie par des investisseurs proches du mouvement. L'idée affichée : dégager des profits pour les orienter vers des causes à fort impact. Après des débuts mouvementés, l'activité décolle.

En 2019, Bankman-Fried lance FTX, une plateforme d'échange de cryptomonnaies, qui grandit très vite et finit par compter plus de 130 entités affiliées dans le monde. Au sommet, il est classé quarante et unième fortune américaine par Forbes. En juin 2022, il signe le Giving Pledge, l'engagement public à donner l'essentiel de sa fortune.1Wikipedia : Sam Bankman-Fried Alameda et FTX restent deux sociétés distinctes mais étroitement liées, et c'est précisément ce lien qui provoquera la chute.

Une image de sobriété, une réalité très différente

Bankman-Fried a soigné une image de milliardaire frugal : il se montrait dormant sur un pouf au bureau, roulait dans une vieille Toyota Corolla, mettait en avant son véganisme et son indifférence aux biens matériels, et promettait de donner presque tout.3Bloomberg : image publique et train de vie

La réalité était autre. Il vivait dans un penthouse d'un complexe de luxe à Nassau, aux Bahamas, évalué autour de trente à quarante millions de dollars, qu'il partageait avec une dizaine de collaborateurs, et avait accès aux jets affrétés par l'entreprise.3Bloomberg : image publique et train de vie Au total, FTX a dépensé de l'ordre de 243 à 256 millions de dollars en biens immobiliers aux Bahamas pour ses dirigeants, ses salariés, leurs familles et leurs proches, avec des fonds qui mêlaient ceux de l'entreprise et ceux des clients.4Wikipedia : FTX (effondrement, remboursements, Anthropic) Cet écart a servi de vernis : il a masqué une conduite très éloignée des principes qu'il invoquait.

L'effondrement de FTX (novembre 2022)

Comment FTX et Alameda étaient reliés

Sur le papier, FTX et Alameda étaient deux sociétés séparées. En réalité, elles étaient liées par des flux d'argent que le public ignorait. Alameda, la société de trading, avait la possibilité de puiser dans les dépôts confiés par les clients de FTX. Autrement dit, l'argent que des particuliers croyaient garder en sécurité sur la plateforme pouvait servir à financer les paris de la société soeur.4Wikipedia : FTX (effondrement, remboursements, Anthropic)

La chronologie de la chute

Tout bascule début novembre 2022. Le 2 novembre, le site spécialisé CoinDesk révèle que le bilan d'Alameda repose en grande partie sur le FTT, un jeton créé par FTX elle-même. Un actif fragile, dont la valeur dépendait directement de la santé de FTX. Quelques jours plus tard, le patron de Binance, la plus grande plateforme concurrente, annonce vendre ses propres FTT. La confiance s'effondre, les clients se précipitent pour retirer leurs fonds, comme lors d'une panique bancaire. FTX est incapable d'honorer ces retraits. Binance envisage un temps de racheter l'entreprise, puis renonce en invoquant l'ampleur des problèmes. Le 11 novembre 2022, FTX, Alameda et plus de 130 entités liées se déclarent en faillite.4Wikipedia : FTX (effondrement, remboursements, Anthropic)

DateÉvènement
Février 2022Lancement du FTX Future Fund
2 novembre 2022CoinDesk révèle la fragilité du bilan d'Alameda
6 au 10 novembre 2022Panique des retraits, Binance renonce à racheter FTX
11 novembre 2022FTX et Alameda se déclarent en faillite
12 décembre 2022Arrestation aux Bahamas
2 novembre 2023Reconnu coupable des sept chefs
28 mars 2024Condamné à 25 ans de prison
12 juin 2026Appel rejeté, condamnation et peine confirmées

Ce qui a été perdu, ce qui a été récupéré

Le trou était béant. La justice américaine chiffrera à environ huit milliards de dollars les fonds de clients détournés. Le nouveau dirigeant chargé de la faillite décrira une entreprise sans comptabilité fiable, gérée comme un fief personnel.1Wikipedia : Sam Bankman-Fried

La suite est moins connue. Grâce à la remontée des cours des cryptomonnaies et à la revente d'actifs, l'entité chargée de la liquidation a recouvré une somme importante, de l'ordre de quinze à seize milliards de dollars, et a commencé à rembourser les créanciers. Parmi les actifs revendus figurait une participation d'environ cinq cents millions de dollars dans Anthropic, une entreprise d'intelligence artificielle dans laquelle FTX avait investi, et dont la revente a contribué à ces remboursements.4Wikipedia : FTX (effondrement, remboursements, Anthropic)

Précision : les remboursements présentés comme intégraux sont calculés sur la valeur des cryptomonnaies en novembre 2022, au moment de la faillite, pas à leur cours actuel, bien plus élevé. De nombreux créanciers contestent cette base.

La justice : de quoi a-t-il été reconnu coupable ?

Le procès et le verdict

Bankman-Fried est arrêté aux Bahamas le 12 décembre 2022, puis extradé vers les États-Unis. Son procès s'ouvre à New York à l'automne 2023. L'accusation le présente comme le cerveau d'une fraude massive : avoir puisé dans l'argent des clients pour financer les paris d'Alameda, des investissements, des achats immobiliers et des dons. La défense plaide l'inverse, celle d'un jeune entrepreneur dépassé par les événements, coupable d'erreurs mais pas de vol.

Trois de ses anciens proches collaborateurs, dont Caroline Ellison, qui dirigeait Alameda, ainsi que les cofondateurs et cadres Gary Wang et Nishad Singh, plaident coupable et témoignent contre lui. Le 2 novembre 2023, le jury le déclare coupable des sept chefs retenus, qui couvrent la fraude, l'entente en vue de frauder et le blanchiment d'argent.1Wikipedia : Sam Bankman-Fried

La peine, puis l'appel rejeté

Le 28 mars 2024, il est condamné à vingt-cinq ans de prison. Il tente ensuite plusieurs recours. Une demande de nouveau procès, appuyée sur de prétendus nouveaux témoignages, est rejetée en avril 2026. Le 12 juin 2026, la cour d'appel fédérale confirme à l'unanimité sa condamnation et sa peine, dans une décision de quarante-deux pages où le juge Barrington Parker résume que les preuves réunies contre lui étaient, pour le dire prudemment, solides. Ses avocats peuvent encore tenter de saisir la Cour suprême.1Wikipedia : Sam Bankman-Fried

En parallèle, Bankman-Fried a déposé une demande de grâce présidentielle, en attente à la date de publication de cet article.

SBF et le don efficace : quel lien réel ?

Contrairement à d'autres figures qu'on associe parfois au mouvement à tort, Sam Bankman-Fried, lui, en était réellement proche. Mais être proche d'un mouvement et en incarner les principes sont deux choses différentes, et c'est toute la nuance de cette section.

Un engagement affiché tôt

Nous l'avons vu, Bankman-Fried s'est réclamé de l'altruisme efficace dès ses études, en s'appuyant sur le principe du gagner pour donner. Pendant des années, cet engagement a semblé sincère. Il a pris des engagements de don, en parlait publiquement, et présentait FTX comme une machine à générer des fonds pour de bonnes causes. C'est cette histoire, celle du milliardaire altruiste et frugal, qui a nourri sa réputation et, par ricochet, celle du mouvement auquel il se rattachait.

Le FTX Future Fund et l'argent distribué

En février 2022, il lance le FTX Future Fund, un fonds philanthropique dédié aux enjeux de long terme comme la prévention des pandémies et la sécurité de l'intelligence artificielle. L'ambition affichée : déployer jusqu'à un milliard de dollars, à un rythme d'une centaine de millions par an. L'équipe réunit des figures connues du mouvement, dont William MacAskill. Dans les faits, au 1er septembre 2022, le fonds avait engagé environ 160 millions de dollars auprès de 110 associations. Quand FTX s'effondre, ces engagements deviennent pour l'essentiel impossibles à honorer.1Wikipedia : Sam Bankman-Fried

D'ailleurs, une partie des sommes déjà versées a ensuite été récupérée par les liquidateurs, qui les considéraient comme appartenant en réalité aux clients floués. Beaucoup d'associations et de bénéficiaires ont reçu des lettres de mise en demeure, et nombre d'entre eux ont préféré geler ou rendre les fonds plutôt que de risquer un procès. Il n'existe pas de total public consolidé de ce que les associations ont finalement pu conserver : les règlements se font au cas par cas, souvent confidentiels. Mais la logique d'ensemble est que la portion effectivement versée a été largement rappelée.5EA Forum : demandes de restitution (clawbacks)

Son argent ne s'est pas arrêté à la philanthropie. Bankman-Fried a aussi été l'un des plus gros donateurs politiques des États-Unis, deuxième donateur du camp démocrate en 2022 derrière George Soros, avec environ quarante millions de dollars déclarés, dont vingt-sept millions pour un seul comité.6TIME : dons politiques On a appris ensuite qu'une partie de ces dons passait par des prête-noms et était financée avec l'argent des clients d'Alameda, ce qui a valu à Bankman-Fried l'un de ses chefs d'accusation. Autrement dit, une part de sa générosité affichée reposait sur des fonds détournés.

Rappel : ce que désigne vraiment l'altruisme efficace

L'altruisme efficace n'est pas une personne. Le terme désigne d'un côté des principes, utiliser les données probantes et la raison pour aider les autres le plus possible, et de l'autre une communauté de gens qui essaient de les suivre. Il n'existe pas de chef, ni de doctrine officielle sur l'ensemble des sujets, mais plutôt un ensemble de valeurs partagées.7Centre for Effective Altruism : Core principles Le Centre for Effective Altruism en retient quatre :

  • La sensibilité à l'échelle : à ressources égales, aider un grand nombre de personnes compte davantage qu'en aider quelques-unes.
  • L'impartialité : aider en priorité ceux qui en ont le plus besoin, sans accorder plus de poids à ceux qui nous ressemblent ou vivent près de nous.
  • L'esprit d'enquête : chercher la vérité et réviser ses convictions face aux données, plutôt que défendre ses idées reçues.
  • La reconnaissance des arbitrages : comme le temps et l'argent sont limités, il faut faire des choix et prioriser.

Ces valeurs vont de pair avec une exigence d'honnêteté et d'intégrité dans la manière de coopérer et de rendre des comptes.

Cela a une conséquence directe sur la façon de raisonner. Les idées ne deviennent ni vraies ni fausses selon la réputation de ceux qui s'en réclament. Juger une méthode à partir du comportement d'un individu qui l'invoque, c'est commettre ce qu'on appelle un sophisme par association, ou déshonneur par association. Que Sam Bankman-Fried se soit présenté comme un tenant du don efficace ne dit rien de la solidité des données de GiveWell sur les moustiquaires antipaludiques, ni de l'efficacité des transferts d'argent aux personnes en très grande pauvreté. La fiabilité d'une démarche se juge à ses méthodes, pas à la moralité de la personne la plus bruyante qui s'en revendique.

On ne juge pas une démarche sur la moralité de celui qui en parle le plus fort, mais sur ce qu'elle démontre.

En quoi son comportement a trahi ces principes

Les principes de l'altruisme efficace incluent notamment l'honnêteté, la transparence et le refus de nuire, et la conduite de Sam Bankman-Fried en est la négation.

L'honnêteté et la transparence, l'exact opposé de sa conduite

Le mouvement demande de publier ses méthodes, ses résultats et ses limites, pour qu'on puisse les critiquer. Bankman-Fried a fait l'inverse. Il a caché aux clients, aux investisseurs et aux régulateurs que l'argent déposé sur FTX servait à financer Alameda. Il a rassuré publiquement sur la solidité de l'entreprise tout en s'en servant, selon les termes de la cour d'appel, comme d'une tirelire personnelle.1Wikipedia : Sam Bankman-Fried Une démarche fondée sur la transparence ne se maquille pas ainsi. Ce n'était pas une zone grise, c'était de la dissimulation.

"La fin justifie les moyens", un raisonnement que le mouvement rejette

On entend souvent que l'altruisme efficace pousserait à penser que tout est permis pourvu que le résultat soit bon. C'est faux, et c'est même l'inverse de ce que défendent des textes fondateurs des principes, qui mettent explicitement en garde contre cette forme de calcul. L'idée qu'un esprit assez brillant pourrait s'affranchir des règles communes au nom d'un plus grand bien porte un nom : l'utilitarisme naïf. Les principes directeurs du mouvement insistent au contraire sur l'intégrité, et posent qu'une fraude ne peut jamais se justifier par une cause altruiste.7Centre for Effective Altruism : Core principles

Il faut noter que ce mode de raisonnement, chez Bankman-Fried, précédait d'ailleurs sa proximité avec le mouvement, et allait plus loin que ce que défendent la plupart de ses membres. Après l'effondrement, dans un échange avec une journaliste de Vox, il a décrit l'éthique qu'il affichait comme un jeu de façade, une manière de réciter les bonnes formules pour être apprécié.

Ce jeu idiot auquel nous, Occidentaux wokes, jouons, où l'on récite les bonnes formules pour que tout le monde nous apprécie.

L'aveu est glaçant, mais il est clarifiant : il sépare nettement le discours qu'il tenait des principes qu'il prétendait incarner.

Le refus de nuire

Le mouvement pose qu'aider les uns ne doit jamais se faire en nuisant aux autres. Or les victimes de FTX sont des personnes réelles : des clients ordinaires qui ont perdu leurs économies. Financer des causes lointaines avec de l'argent volé à des gens bien réels, ce n'est pas appliquer maladroitement les principes du mouvement, c'est les enfreindre. On ne prétend pas aider l'humanité en ruinant une partie de celle qu'on a sous la main.

Ce que défend l'altruisme efficace

Honnêteté et transparence. Refus de nuire. Aucune fraude justifiable par une bonne cause.

Ce qu'a fait Sam Bankman-Fried

Dissimulation des flux vers Alameda. Fonds des clients détournés. Dons financés avec cet argent.

Comment le mouvement a réagi

Des signaux d'alerte avant la chute

Ces comportements n'étaient pas alignés avec le mouvement, et certains avaient déjà été critiqués en interne avant même la chute de FTX.

Dès 2018, chez Alameda, la cofondatrice Tara Mac Aulay et environ la moitié des salariés étaient partis après des conflits sur le risque, la comptabilité, la conformité et la façon dont Bankman-Fried dirigeait. Des documents internes de l'époque le décrivaient comme imprudent dans sa manière de dépenser l'argent et d'user de la confiance placée en lui. Selon une enquête du magazine TIME, plusieurs figures du mouvement auraient été averties, dès 2018 et 2019, qu'il n'était pas digne de confiance.8TIME : alertes de 2018 et 2019

Les personnes visées par ces alertes en donnent une lecture différente, qu'il faut présenter aussi. Selon leurs témoignages, ces mises en garde portaient sur un dirigeant imprudent, trop sûr de lui et difficile, pas sur une fraude. William MacAskill a raconté qu'il voyait à l'époque un fondateur très fonceur, dont il craignait qu'il finisse par perdre tout contre-pouvoir en s'entourant de personnes trop complaisantes, mais qu'il ne l'imaginait pas capable d'une escroquerie d'une telle ampleur. Plusieurs de ceux qui avaient quitté Alameda disent eux-mêmes qu'il n'existait pas de preuve d'actes illégaux et qu'aucun n'avait anticipé une fraude de cette taille.9Clearer Thinking : la lecture de William MacAskill L'enquête de TIME rapporte de son côté que certaines de ces inquiétudes avaient été minimisées, assimilées à des querelles de start-up ou à de simples rumeurs.8TIME : alertes de 2018 et 2019 Les deux lectures coexistent : des signaux négligés d'un côté, des signaux réels mais trop faibles pour laisser deviner ce qui allait suivre de l'autre.

D'autres pratiques, plus tardives, tranchaient avec les principes affichés. Le train de vie que nous avons décrit, mais aussi certains choix du Future Fund, l'entité de philanthropie principale, comme le fait de financer la venue de personnes aux Bahamas pour y travailler, ont été critiqués en interne et jugés difficiles à défendre.10EA Forum : démission du FTX Future Fund L'ambition dans les façons d'avoir un impact peut entrer en tension avec la sobriété, et plusieurs de ces choix ont été perçus, en interne, comme allant trop loin. Ils étaient discutables sur le moment, et l'ont été avant la chute11EA Forum : Free-spending EA (avril 2022), avant de l'être plus ouvertement ensuite.

Un ressort plus profond a aussi joué. L'afflux d'argent a émoussé la vigilance : de l'aveu même d'un dirigeant central du mouvement, la réussite apparente des gens de FTX avait poussé plusieurs de ses membres à relâcher leur prudence habituelle. Certains ont reconnu après coup que la peur d'écorner l'image du mouvement avait dissuadé de faire remonter les doutes, à rebours de la culture de transparence et de remise en question que le mouvement aurait dû montrer.10EA Forum : démission du FTX Future Fund

Un sentiment de trahison, et la fin du Future Fund

Quand l'affaire éclate, la réaction est immédiate. Les 10 et 11 novembre 2022, toute l'équipe du Future Fund démissionne d'un bloc. Dans une lettre publique, elle dit condamner de la manière la plus ferme toute tromperie ou malhonnêteté de la direction de FTX, et rappelle qu'on ne peut prétendre agir pour le bien sans honnêteté ni intégrité.10EA Forum : démission du FTX Future Fund

Les prises de parole individuelles vont dans le même sens. William MacAskill écrit publiquement qu'il avait placé sa confiance en Bankman-Fried et se sent trahi, comme les clients, les employés et les investisseurs l'ont été. Il évoque sa rage et sa honte d'avoir été dupé.9Clearer Thinking : la lecture de William MacAskill

Les leçons tirées

Le mouvement a alors engagé un examen critique de ses propres failles.10EA Forum : démission du FTX Future Fund

1
Réduire la dépendance à quelques grands financeurs

Trop de moyens reposaient sur un très petit nombre de fortunes, elles-mêmes adossées à des actifs volatils.

2
Vérifier plutôt que faire confiance

Se réclamer du mouvement ne vaut pas garantie. Il faut regarder les actes et les comptes, pas l'appartenance affichée.

3
Ne plus prendre la frugalité pour un gage de sincérité

La frugalité affichée servait autrefois de signal, et ce signal ne vaut plus. Autrement dit, il faut juger sur les actes plutôt que sur la mise en scène.

C'est peut-être le point le plus important pour notre propos. Un mouvement qui débat ouvertement de ses erreurs, qui les documente et qui ajuste ses pratiques, se comporte comme une communauté qui apprend.

Ce que l'affaire ne dit pas de l'altruisme efficace et de la générosité efficace

L'altruisme efficace, c'est la méthode scientifique appliquée à l'aide aux autres : combien de vies une action améliore, à quel coût, sur la base de quelles données probantes. Cette exigence reste la même, que Sam Bankman-Fried l'ait invoquée ou non.

Et cette exigence a donné des résultats. Le Centre for Effective Altruism estime que la démarche a aidé à sauver plus de 150 000 vies par des programmes de santé mondiale, à sortir des dizaines de millions de poules des cages les plus étroites, et à faire de la sécurité de l'intelligence artificielle un vrai sujet de recherche.12Centre for Effective Altruism : Our mission Ces résultats reposent sur des essais contrôlés randomisés, des méta-analyses et des évaluations indépendantes rendues publiques que n'importe qui peut consulter et contester. Quand nous recommandons un don pour des moustiquaires antipaludiques ou des interventions pour réduire la souffrance des animaux, ce sont ces données qui parlent, et la chute de FTX n'y a rien changé.

L'altruisme efficace n'a d'ailleurs jamais été une seule personne. C'est aussi une communauté : près de 11 000 personnes se sont engagées, via Giving What We Can ou Mieux Donner, à donner au moins 10 % de leurs revenus tout au long de leur vie.13Giving What We Can : page des membres

Voilà pourquoi condamner la méthode parce qu'un homme s'en est réclamé serait une erreur de raisonnement : ce n'est pas parce qu'un médecin fraude qu'il faut rejeter la médecine. Bankman-Fried n'a pas appliqué ces principes, il les a piétinés, et le mouvement l'a dit sans ménagement.

Vouloir faire le bien ne suffit pas quand on veut faire une grande différence. Reste à donner en s'appuyant sur les données disponibles, pour aider le plus de personnes possible avec ce que l'on engage.

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Questions fréquentes

Sam Bankman-Fried faisait-il vraiment partie de l'altruisme efficace ?

Oui, au sens où il s'en réclamait ouvertement dès ses études, avait pris l'engagement de Giving What We Can et finançait des associations via le FTX Future Fund. Le mouvement n'a ni adhésion formelle ni autorité qui admet ou exclut ses membres : s'en réclamer suffit à en faire partie. Mais s'en réclamer et en respecter les principes sont deux choses différentes, et sa conduite a violé les exigences d'honnêteté et d'intégrité qu'il défend.

De quoi a-t-il été reconnu coupable ?

De sept chefs couvrant la fraude, l'entente en vue de frauder et le blanchiment d'argent, pour avoir détourné environ huit milliards de dollars de fonds de clients. Il a été condamné à 25 ans de prison en mars 2024, peine confirmée en appel le 12 juin 2026.

L'argent reçu par le mouvement venait-il de la fraude ?

Le FTX Future Fund avait engagé environ 160 millions de dollars auprès de 110 associations, engagements devenus pour l'essentiel impossibles à honorer après la faillite. Par ailleurs, une partie de ses dons politiques passait par des prête-noms et était financée avec l'argent des clients, ce qui lui a valu un chef d'accusation.

Qu'est-ce que le mouvement a changé depuis ?

Il a engagé un examen critique de ses failles : réduire la dépendance à un très petit nombre de grands financeurs, vérifier plutôt que faire confiance sur la seule foi d'une appartenance affichée, et cesser de prendre la frugalité affichée pour un gage de sincérité.

Sources
  1. Wikipedia. Sam Bankman-Fried. ↩️
  2. Daily Nous, reprenant le New York Times, sur l'origine du principe du gagner pour donner. ↩️
  3. Bloomberg, sur l'image publique et le train de vie de Sam Bankman-Fried. ↩️
  4. Wikipedia. FTX, sur l'effondrement, les liens avec Alameda, la faillite, les récupérations de fonds, les remboursements et la participation dans Anthropic. ↩️
  5. EA Forum, sur les demandes de restitution (clawbacks) adressées aux bénéficiaires de dons. ↩️
  6. TIME, sur les dons politiques de Sam Bankman-Fried. ↩️
  7. Centre for Effective Altruism. Core principles. ↩️
  8. TIME, sur les figures du mouvement averties dès 2018 et 2019, et la rupture de 2018 chez Alameda. ↩️
  9. Clearer Thinking, Spencer Greenberg avec William MacAskill, sur la lecture de MacAskill de ce qu'il savait. ↩️
  10. EA Forum, sur la démission de l'équipe du FTX Future Fund et les critiques internes. ↩️
  11. EA Forum. Free-spending EA might be a big problem for optics and epistemics (avril 2022), critique interne des dépenses et des mauvaises incitations avant la fraude. ↩️
  12. Centre for Effective Altruism. Our mission, sur les résultats attribués au mouvement. ↩️
  13. Giving What We Can, page des membres. ↩️
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