Y a-t-il un lien entre Elon Musk et l'altruisme efficace ?
Dans notre objectif d’orienter les individus vers les associations les plus efficaces, Mieux Donner utilise de nombreuses ressources de l’altruisme efficace, un courant de pensée et mouvement cherchant à identifier les meilleures façons d’aider les autres et de les mettre en pratique. Nous lisons cependant régulièrement des remarques sur un lien présumé entre l’altruisme efficace et Elon Musk, que nous avons voulu prendre le temps d’analyser.
Rappelons-nous cependant que l’objectif n’est pas de montrer que l’altruisme efficace est fiable parce qu’il n’est pas associé à Musk. Il s’agirait d’un sophisme : les idées ne deviennent pas vraies ou fausses en fonction de la réputation des personnes qui s’y allient ou s’y opposent. Cette fiabilité est à chercher (et critiquer) du côté de ses méthodes. L’idée de cet article est d’adresser des erreurs de conception courantes quant au lien entre altruisme rfficace et Elon Musk, de manière factuelle.
Commençons par rappeler que « l’altruisme efficace » n’est pas quelqu’un. Il désigne soit les principes philosophiques à son fondement -utiliser les preuves et la raison pour améliorer le monde- soit une communauté de personnes, qui aspirent à suivre ces principes [1]. De même, il n’existe pas de “position de l’altruisme efficace”. Le mouvement délègue une grande autonomie à ses membres, qui sont libres de mettre à jour leurs croyances à l’aune de nouveaux éléments de preuve. On peut en revanche se référer à des sondages d’opinions ou des études sur le type d’actions poursuivies par les membres du mouvement.
La question « Y’a-t-il un lien entre Elon Musk et l’altruisme efficace ? » pose problème dans sa formulation. Nous pensons qu’elle camoufle en réalité plusieurs questions distinctes. Détricotons-donc les toutes les unes des autres.
1-Est-ce que Elon Musk donne de l’argent à l’altruisme efficace ?
Aucun document connu n’atteste de dons de la part d’Elon Musk à des organisations majeures associées à l’altruisme efficace telles qu’Open Philanthropy ou le Center for Effective Altruism. Il n’y a pas de traces de dons vers des associations recommandées par GiveWell ou Giving Green, des évaluateurs phares utilisant les principes de l’altruisme efficace. Un cas de don a été recensé en 2014 vers le Future of Life Institute [2], qui ne se revendique pas de l’altruisme efficace mais qui a déjà reçu des fonds de financeur faisant partie du mouvement [3]. Nous discutons le cas d’OpenAI plus bas. Ces dons par Musk ne sont pas exclusifs et ont déjà inclus d’autres organisations comme Oxfam ou Wikipedia.
Nous ne pouvons pas exclure qu’il y ait eu d’autres dons anonymisés, bien que la plupart des analystes supposent que l’essentiel des dons faits par le milliardaire depuis la Musk Foundation tendent à financer des projets du milliardaire ou de sa famille, ainsi que d’autres initiatives philanthropiques (la majorité des fonds semble en revanche inutilisée) [4].
2-Est-ce que les actions d’Elon Musk sont représentatives des actions prônées par les membres du mouvement de l’altruisme efficace ? Autrement dit, est-ce que les membres du mouvement partagent ses valeurs ?
Le multimilliardaire :
- A, par l’intermédiaire du DOGE, soutenu l’éventrage de l’USAID, une décision que de nombreuses personnes du mouvement ont trouvée désolante. Plusieurs initiatives affiliées à l’altruisme efficace ou soutenu par une large partie des membres du mouvement bénéficiaient de fonds USAID [5]
- Ne se préoccupe pas de la cause animale, un sujet dans lequel sont actives plusieurs associations explicitement liées au mouvement de l’altruisme efficace [6]
- A, par l’intermédiaire du DOGE, soutenu la coupe des fonds du US AI Safety Institute, une institution clef pour la sécurité de l’IA, une autre préoccupation courante des membres de la communauté. [7]
La réponse semble donc pencher très fortement du côté du non (ou, tout du moins, se renseigner sur les dernières actions de Musk ne permet pas de prédire l’allocation des fonds (même souhaitée) parmi les différentes initiatives qui se retrouvent au sein de la communauté) [8].
Son soutien au parti allemand d’extrême droite AfD et sa connivence apparente avec l’extrême droite en général [9] augmente sensiblement la probabilité allouée au fait que Musk défende une vision au moins nationaliste de la morale, ce qui est à l’opposé du principe d’impartialité de l’altruisme efficace [10]. Le principe d’impartialité défend que différentes vies ne peuvent être priorisées sur base de critères arbitraires comme l’appartenance au groupe, la nationalité, la couleur de peau ou l’espèce.
On peut, en contrepoids de ces éléments, défendre que la création de Neuralink ou SpaceX serait représentative de certaines ambitions de l’altruisme efficace en vertu, d’une part, de suggérer un projet de sécurité de l’IA ou de survie continue de l’humanité [11]. Aucune de ces deux stratégies n’a bénéficié, à notre connaissance, de soutien financier de la part d’organismes affiliés à l’altruisme efficace.
En revanche, Musk a financé et a été impliqué dans OpenAI (qu’il a désormais quitté), une organisation qui était vue d’un œil positif au sein du mouvement de l’altruisme efficace à ses débuts, et qui a obtenu des financements d’autres grands financeurs de l’altruisme efficace [12]. Mais l’évolution d’OpenAI a connu un tournant majeur par la suite, qui a rompu l’engagement de l’entreprise en matière de sécurité. Ce tournant est généralement imputé à Sam Altman (qui n’a jamais été affilié au mouvement) et génère désormais de fortes inquiétudes au sein de la communauté [13]
Enfin, un pan des recherches faites par des membres du mouvement de l’altruisme efficace mettent en garde contre la prise de contrôle du futur par des acteurs narcissiques, sadiques ou psychopathiques [14]. Elon Musk n’est pas à l’abri de ce type de suspicions [15]. Plusieurs personnes engagées dans l’altruisme efficace défendent également la gouvernance de l’IA et de l’espace [16], deux domaines qui limiteraient (à dessein) les actions prises par un acteur comme Elon Musk.
3-Est-ce que les membres du mouvement ont, en moyenne, une opinion positive d’Elon Musk ?
Des enquêtes démographiques, psychologiques et d’opinion sont régulièrement réalisées sur la communauté de l’altruisme efficace, mais aucune n’a porté sur la popularité d’Elon Musk. Cette dernière étant en déclin, on peut logiquement inférer que plus de personnes le soutenaient dans le passé qu’à présent, en revanche cette proportion reste difficile à déterminer.
En version informelle, vous pouvez trouver ci-dessous un tweet de Spencer Greenberg, proche de l’altruisme efficace mais aussi suivi par des personnes sans lien avec cette communauté. Le sondage a été posté sur X, limitant fortement l’exposition aux critiques de Musk, qui ont pour l’essentiel migré sur BlueSky.
4-Est-ce que Elon Musk a interagi avec des membres du mouvement de l’altruisme efficace ?
Oui. Le directeur du Center for AI Safety aux Etats-Unis, dont certains membres (mais pas tous) s’affilient au mouvement, conseille Elon Musk en matière de risques catastrophiques d’IA pour son entreprise xAI, malgré leurs différends présumés sur les stratégies à mettre en place pour contrer ces derniers. Il est à noter que Musk n’a aucun pouvoir sur ce qu’exprime le Center for AI Safety, que les conseils du CAIS n’ont pas de caractère obligatoire et qu’ils sont dispensés pour 1$ symbolique par an. [17]. Le directeur du CAIS conseille également ScaleAI, une autre entreprise d’IA.
Elon Musk a également été invité à un panel sur la Sécurité de l’IA en 2015 dans une conférence liée à l’altruisme efficace [18]. On peut présumer que des personnes influentes dans ce domaine intéragissent régulièrement avec lui. Le chercheur en sécurité de l’IA Eliezer Yudkowsky, qui se serait entretenu avec lui à plusieurs occasions, décrit ses intéractions avec lui comme une tentative de convaincre Musk d’une approche prudente des risques de l’IA qui aurait profondément échoué [19].
5 -Musk et les membres de l’altruisme efficace partagent-ils l'idée que l’IA pose un risque existentiel ?
Une partie de la communauté partage cette inquiétude, mais ils n’en tirent pas les mêmes conclusions. Le fait que cette opinion influence réellement les politiques prônées par Elon Musk en matière d’IA est relativement imprécis, étant lui-même investi dans son entreprise xAI. Par ailleurs, l’idée que l’IA pose un risque existentiel, bien que courante, n’est pas unanime au sein de l’altruisme efficace. La plupart des personnes qui défendent cette possibilité et qui ne travaillent pas pour une entreprise d’IA ont tendance à pousser pour des régulations plus strictes, une coordination internationale, la présence obligatoire d’une équipe de sécurité au sein des entreprises d’IA, voire un ralentissement, une pause ou un arrêt du progrès ou du déploiement des IAs [20].
Au sein de ces entreprises même, les doubles discours sont assez fréquents, mais en général les actions qu’elles défendent tendent à décourager les régulations, la coordination internationale, voire la présence même d’équipes de sécurité (comme chez Meta, par exemple). Cela laisse sous-entendre soit que les propos sur la sécurité sont un levier de réputation publique, soit que les acteurs à la tête de ces entreprises privilégient une stratégie très risquée motivée par un contexte de course (ce qui semble être le cas de Musk), soit que les dirigeants considèrent les solutions comme facilement atteignables.
Il n’existe pas d’enquête sur l’attitude de la communauté dans son ensemble par rapport aux stratégies à adopter, mais comme évoqué plus haut, celle mise en œuvre par Elon Musk ne semble pas particulièrement soutenues (en contraste avec les travaux en interprétabilité des réseaux de neurones, en contrôle, les organismes modèles, etc.)
5.1 -L'idée au sein de la communauté que l'IA présente un danger vient-elle d’Elon Musk ?
Non. Les analyses menant aux préoccupations en sécurité de l’IA sont aujourd’hui mises en avant par des groupes d’experts internationaux [21] et des travaux empiriques [22]. Historiquement, les premières personnes à avoir discuté formellement la question provenaient du Machine Intelligence Research Institute, une organisation fondée dans les années 2000 et dédiée à la sécurité de l’IA [23].
L’idée a ensuite été exposée de manière plus accessible par le philosophe Nick Bostrom dans son livre Superintelligence, puis plus récemment vulgarisée par des personnes comme les journalistes Brian Christian et Daren McKee ou le youtubeur Rob Miles. Des ingénieurs comme Chris Olah et Richard Ngo ont également été influents dans la mise en avant du problème sur le plan technique [24]. En France, des chaînes youtube comme Mr.Phi et Science4All ont également participé à cette popularisation [25].
Aujourd’hui le sujet est régulièrement évoqué par des figures éminentes de la recherche en IA comme Geoffrey Hinton, Prix Nobel et Prix Turing, Demis Hassabis, également Prix Nobel, Yoshua Bengio, Prix Turing, ou encore Stuart Russel et Ilya Sutskever, qui font des partie des chercheurs les plus cités [26]
5.2 -Est-ce que défendre la sécurité de l’IA sert les intérêts politiques présumés d’Elon Musk, comme le conservatisme ou l’ultralibéralisme économique ?
Apporter une réponse à cette question nécessiterait d’identifier et mesurer l’impact social qu’ont eu les initiatives liées à la sécurité de l’IA sur des points d’intérêts bien identifiés de ces courants politiques. La plupart des arguments de part et d’autre du débat sont spéculatifs, et non fondés sur des données empiriques.
A défaut, il est possible d’utiliser des approximations. Typiquement, le mouvement de l’éthique de l’IA est assez marqué par son discours critique sur le conservatisme et l’ultralibéralisme. On peut noter que la popularisation des termes « AI Safety » ne s’est pas faite au détriment de celle des termes « AI Ethics » sur google, par exemple :
Plus encore, lors du Sommet pour l’Action sur l’IA en 2025, une conférence adjacente a réuni des membres de la communauté de l’éthique de l’IA et de la sécurité de l’IA pour encourager le dialogue, tandis qu’une étude d’Avril 2025 montre que les risques existentiels n’ont pas d’effet sur la préoccupation accordée aux danger immédiats posés par l’IA [27]. On peut enfin noter que la communauté de l’altruisme efficace est plutôt biaisée vers la gauche [28]. En revanche, ces observations ne consistent pas en des preuves fortes.
De manière générale, l’intérêt des membres de l’altruisme efficace pour la sécurité de l’IA est articulé autour d’un désir d’éviter une perte de contrôle de l’IA pour pouvoir garantir une existence prospère aux êtres sentients, de manière impartiale (il existe, bien entendu, des variations dans les points de vue). Bien que cela soit distinct d’un focus sur les biais des modèles ou leur impact environnemental, ces deux communautés partagent le désir de prévenir les souffrances sans s’appuyer sur des distinctions arbitraires.
6- Elon Musk a-t-il une opinion positive de l’altruisme efficace ?
Plutôt non. Elon Musk compte deux tweets accessibles aujourd’hui sur l’altruisme efficace sur son profil, qui sont de légères moqueries (l’exploration d’une base de données de 2010 à 2020 n’a rien retourné d’autre) [29].
En 2023, Elon Musk a tweeté au sujet d’un livre de William McAskill, co-fondateur du mouvement, sur le longtermisme, le qualifiant de “très proche de sa philosophie”. Nous pensons que les propos de McAskill défendent néanmoins des positions qui détonnent avec les orientations prises par le milliardaire (par exemple, le Chapitre 9, “Will the Future be Good or Bad?”, où l’auteur exprime sa préoccupation quant à la pauvreté et la souffrance animale, ou le Chapitre 10, “What to do?” section “Doing Good collectively”, au sujet de ne pas perdre de vue les enjeux moraux plus communs).
Pour rappel, Elon Musk a un total estimé à plus de 10 000 tweets. Ce petit nombre de tweets liés à la question et ses actions semblent plutôt marquer un manque d’intérêt vis-à-vis du mouvement.
Il est aussi important de noter que l’adhésion à une idée par un individu critiquable n’est pas nécessairement une critique valide de cette idée -c’est un cas bien connu de déshonneur par association [30]. Par exemple, Elon Musk a entre autres tweeté être stoïque, ce qui ne semble pas être une bonne raison de rejeter les principes du stoïcisme de Sénèque (probablement fort peu compris par ce premier). Il peut bien entendu exister de bonnes raisons, indépendantes de ce raisonnement.
Notre engagement pour la rigueur et la transparence
Les recommandations de Mieux Donner visent à améliorer le monde le plus possible pour chaque euro donné. Nos évaluations s’appuient en premier lieu sur des évaluateurs fiables, dont la méthodologie est accessible. Nous ne changeons pas d’avis en fonction de l’identité des personnes qui discutent avec nous, mais en fonction de notre propre jugement sur la rigueur et la fiabilité de leur raisonnement.
Les discours sur l’amélioration du monde peuvent bien entendu être repris pour faire valoir des points de vues distants voire opposés aux nôtres : nous avisons à notre audience de s’appuyer sur des données fiables et des raisonnement rigoureux en vue de juger par elle-même la recevabilité de ces arguments. Nous ne cautionnons aucunement le fait de détourner ces aspirations pour négliger la souffrance humaine et animale.