Giving Green, l'un des évaluateurs climatiques indépendants les plus rigoureux, recommande de soutenir des associations qui défendent activement le développement du nucléaire : Clean Air Task Force en fait partie. Pour certains donateurs, cette position est contre-intuitive. La question revient souvent dans nos échanges : "Mais Tchernobyl ?"
Elle est légitime. Le 26 avril 1986, il y a exactement 40 ans, un réacteur explose en Ukraine soviétique dans ce qui reste la catastrophe nucléaire la plus grave de l'histoire. Quarante ans après, que disent vraiment les données sur son bilan humain ?
La réponse est plus complexe qu'on ne le croit. Et pour certains chercheurs, bien plus troublante.
Le chiffre que l'ensemble de la communauté scientifique accepte sans débat est précis et, pour beaucoup, surprenant : 31 décès directement attribuables à l'accident.
Deux personnes sont mortes dans l'explosion immédiate. Vingt-huit travailleurs et pompiers intervenant sur le site sont décédés dans les trois mois suivants des suites d'un syndrome d'irradiation aiguë. Un troisième décès, par crise cardiaque lors de l'intervention, porte le total à 31. Sur les 134 travailleurs hospitalisés en urgence avec un syndrome d'irradiation sévère, 28 sont décédés dans les semaines suivantes. Les autres ont survécu.1
Ce chiffre est établi par l'UNSCEAR, le Comité scientifique des Nations unies pour l'étude des effets des rayonnements ionisants, et confirmé par le rapport du Chernobyl Forum en 2006, réunissant l'AIEA, l'OMS, le PNUD et le PNUE.2 Ce sont les seuls décès que la science peut attribuer directement aux radiations, sans modélisation ni extrapolation.
Au-delà des décès directs, l'accident a-t-il provoqué des cancers supplémentaires dans la population ? Ici, les fourchettes divergent considérablement. Comprendre pourquoi est essentiel pour lire honnêtement le débat.
Personne ne peut regarder une tumeur et déterminer si elle a été causée par une dose de radiation ou par d'autres facteurs. Les chercheurs travaillent donc avec des modèles statistiques. Le principal est le modèle LNT (linéaire sans seuil), qui postule que toute dose de radiation, même infime, augmente proportionnellement le risque de cancer. C'est une hypothèse prudente, mais contestée : aucune étude épidémiologique n'a pu démontrer d'effets cancérigènes mesurables aux faibles doses reçues par la majorité de la population exposée. Plus le périmètre géographique et le modèle retenus sont larges, plus l'estimation de décès augmente.
Le rapport du Chernobyl Forum (OMS/AIEA, 2006) retient environ 4 000 décès supplémentaires par cancer parmi les populations les plus exposées : les liquidateurs et les personnes évacuées des zones les plus contaminées.2 C'est l'estimation la plus restrictive, appliquée aux seules personnes ayant reçu des doses significatives.
L'étude de Cardis et al., publiée dans l'International Journal of Cancer en 2006, étend le périmètre à l'ensemble de l'Europe et aboutit à environ 16 000 décès supplémentaires, avec des incertitudes importantes.4 Le rapport TORCH, commandé par le groupe des Verts au Parlement européen et rédigé par les chercheurs Ian Fairlie et David Sumner, avance une fourchette de 30 000 à 60 000 décès.5
D'autres estimations s'écartent encore davantage du consensus. Le rapport officiel de Greenpeace de 2006, réalisé par une soixantaine de scientifiques, conclut à environ 93 000 cancers fatals et cite 200 000 décès additionnels en Russie, Biélorussie et Ukraine entre 1990 et 2004 : c'est le chiffre que l'organisation revendique comme le sien, sans avoir recours à une évaluation par les pairs.6a Plus loin encore, l'ouvrage de Yablokov, Nesterenko et Nesterenko, publié en 2009 dans les Annales de la New York Academy of Sciences, avance le chiffre de 985 000 décès. Alexeï Yablokov était co-fondateur de Greenpeace Russie, mais la NYAS a publié un avertissement explicite précisant qu'elle n'avait ni commandé, ni validé, ni soumis l'ouvrage à évaluation par les pairs. Quatre des cinq recensions académiques publiées ont jugé la méthodologie gravement défaillante.6b
La fourchette honnête et défendable se situe entre 4 000 et 60 000 décès supplémentaires par cancer, projetés sur l'ensemble de la vie des personnes exposées. Ce sont des modélisations étalées sur des décennies, non des comptages réels.
Au milieu de ce débat, un point fait consensus : le cancer de la thyroïde est le seul cancer dont l'augmentation est causalement et scientifiquement attribuée à l'accident de Tchernobyl.
Environ 6 000 cas de cancer de la thyroïde ont été diagnostiqués chez des enfants et adolescents exposés au moment de l'accident, principalement par ingestion d'iode radioactif via la chaîne alimentaire.1 Le paradoxe de ce bilan est que le cancer de la thyroïde, quand il est diagnostiqué et traité, a un taux de survie supérieur à 98 %. Le nombre de décès attribués à ces cas thyroïdiens ne dépassait pas 15 au moment de la publication du rapport UNSCEAR 2008. La maladie est grave, le diagnostic bouleversant, mais la mortalité reste exceptionnellement faible comparée au nombre de cas.
À partir de 1986, et encore plus nettement après Fukushima en 2011, la peur du nucléaire a conduit plusieurs pays démocratiques à fermer des centrales ou à geler de nouveaux projets. Ces capacités ont été remplacées, en grande partie, par du charbon et du gaz naturel. La combustion de ces énergies fossiles produit des particules fines et des polluants atmosphériques qui tuent.
Ce mécanisme est documenté avec précision pour l'Allemagne. Après Fukushima, le gouvernement allemand a fermé huit réacteurs en quelques mois. Une étude de Jarvis, Deschenes et Jha estime que cette transition vers le charbon a causé environ 1 100 décès supplémentaires par an en Allemagne par augmentation de la pollution atmosphérique.8 Une étude publiée en 2025 dans Environmental and Resource Economics, utilisant la méthode du contrôle synthétique, obtient une estimation plus conservative d'environ 170 décès par an, mais confirme la direction de l'effet.9
Kharecha et Sato, dans une étude publiée en 2019 dans la revue Energy Policy, ont modélisé ce qu'il se serait passé si le Japon et l'Allemagne avaient réduit leur production de charbon plutôt que leur nucléaire après Fukushima : environ 28 000 décès prématurés liés à la pollution atmosphérique auraient pu être évités entre 2011 et 2017.10
L'effet de Tchernobyl sur la politique nucléaire mondiale ne s'arrête pas aux fermetures de centrales existantes. L'accident a aussi stoppé ou fortement ralenti la construction de nouveaux réacteurs pendant quatre décennies.
Un working paper récent d'économistes du MIT, de Northwestern University et de l'Université de Chicago (Makarin, Qian et Wang, 2024, présenté au National Bureau of Economic Research) quantifie cet effet. Selon leurs estimations, Tchernobyl a réduit le nombre de centrales nucléaires construites dans le monde de 389 unités sur 38 ans. Chaque centrale non construite a correspondu à davantage d'énergies fossiles brûlées, davantage de particules fines émises. Les chercheurs estiment que le déclin de la construction nucléaire causé par Tchernobyl a entraîné la perte de 318 millions d'années de vie à l'échelle mondiale, dont 141 millions aux États-Unis et 33 millions au Royaume-Uni.7
À lire avec précaution : il s'agit d'une modélisation contrefactuelle (que se serait-il passé sans Tchernobyl ?), pas d'un comptage de décès. Ce working paper n'a pas encore été évalué par les pairs dans une revue scientifique. Les auteurs utilisent l'Air Quality Life Index de l'Université de Chicago, que certains économistes considèrent comme une estimation haute de l'impact de la pollution sur la mortalité.
L'étude pointe également une ironie : les retards réglementaires post-Tchernobyl ont prolongé l'exploitation de centrales plus anciennes, donc statistiquement moins sûres, augmentant paradoxalement le risque d'accident nucléaire futur.
La peur des radiations a aussi produit des effets sanitaires immédiats, indépendants de toute politique énergétique.
À Fukushima, l'exemple est documenté avec précision. La décision d'évacuer en urgence 154 000 personnes vivant autour de la centrale a été prise sous la pression de la panique radiologique. Cette évacuation précipitée a causé 1 656 décès, dont 90 % chez des personnes de 65 ans ou plus, fragiles et mal adaptées aux conditions des hébergements temporaires. Dans la même zone géographique, le séisme et le tsunami avaient tué 1 607 personnes.11 La peur des radiations a tué plus que les radiations elles-mêmes.
Après Tchernobyl, des effets similaires ont été documentés. Dans plusieurs pays européens où l'avortement était légal, des chercheuses et chercheurs ont recensé une augmentation anormale des demandes d'interruption de grossesse, y compris pour des grossesses saines, dans des pays où les doses reçues étaient si faibles qu'aucun effet sur la santé n'était attendu. Au Danemark, des travaux académiques ont établi que la peur du nucléaire avait causé davantage de décès foetaux que l'accident lui-même.12
Tchernobyl est devenu un symbole. Et les symboles sont rarement de bons outils d'analyse. Le réacteur numéro 4 a explosé à cause d'une combinaison de défauts de conception et d'erreurs humaines : ce fait est indiscutable. Mais la réponse politique et émotionnelle qui a suivi, dans les démocraties occidentales, a souvent été guidée par l'émotion plus que par les données.
Ce n'est pas une critique morale. La peur des radiations est une réaction humaine compréhensible. Mais dans les décisions de politique énergétique comme dans les décisions de don, l'intention ne suffit pas. Ce qui compte, c'est l'effet. Et l'effet d'une politique qui substitue du charbon au nucléaire se mesure en décès par particules fines, en tonnes de CO2 supplémentaires, et en années de vie perdues.
Certaines associations, en amplifiant la peur des radiations, en diffusant des estimations de mortalité très éloignées du consensus scientifique, et surtout sans jamais poser la question de ce qui remplacerait le nucléaire en cas de fermeture, ont contribué à des choix énergétiques dont les conséquences humaines se sont avérées bien plus lourdes que ce qu'elles cherchaient à prévenir. L'intention était de protéger. L'effet, en orientant des pays vers davantage de charbon, a souvent été inverse. C'est un rappel que l'impact d'une action ne se mesure pas à son intention, mais à ses conséquences. C'est vrai pour les dons. C'est vrai pour le plaidoyer.
La question "le nucléaire est-il dangereux ?" ne peut pas être posée dans l'absolu. Elle doit être comparée avec les alternatives disponibles. C'est précisément l'angle qu'adopte Our World in Data, l'une des sources de données les plus rigoureuses et les plus citées dans la littérature académique, dans son analyse des taux de mortalité par source d'énergie.13
| Source d'énergie | Décès par TWh produit | Niveau de dangerosité |
|---|---|---|
| Charbon | ~25 | Très élevé |
| Pétrole | ~18 | Très élevé |
| Gaz naturel | ~3 | Modéré |
| Hydroélectricité | ~1,3 | Variable (risque d'accidents) |
| Nucléaire | ~0,07 | Très faible |
| Éolien | ~0,04 | Très faible |
| Solaire | ~0,02 | Très faible |
Source : Our World in Data, d'après Markandya & Wilkinson (The Lancet, 2007) et Sovacool et al. (2016). Ces estimations pour les énergies fossiles sont probablement conservatives : fondées sur des centrales européennes et sur des modèles anciens de l'impact sanitaire de la pollution atmosphérique.13,14
Ces données méritent deux nuances que l'honnêteté intellectuelle impose de mentionner. La première concerne les déchets radioactifs : la mortalité par TWh ne mesure pas les effets à très long terme du stockage de déchets nucléaires, une question ouverte sur le plan de la gouvernance mondiale. La seconde concerne l'adaptation au contexte : avec la baisse massive et continue des coûts du solaire et de l'éolien depuis dix ans, le nucléaire n'est pas nécessairement la réponse adaptée à tous les contextes géographiques ou temporels. Ce qui reste vrai est que la question pertinente, dans chaque situation concrète, est : par quoi le charbon et le gaz sont-ils remplacés ?
Il y a une dimension que le débat sur Tchernobyl laisse presque toujours de côté. Dans au moins 45 pays, la consommation résidentielle d'électricité par habitant sur une journée entière est inférieure à ce qu'il faut pour faire fonctionner un climatiseur pendant une heure. Ce n'est pas une métaphore sur le confort : c'est une réalité documentée par Hannah Ritchie sur Our World in Data en 2026.16 Pas de réfrigération pour les médicaments, pas d'éclairage après le coucher du soleil, pas de protection contre les vagues de chaleur qui, dans un monde qui se réchauffe, tuent de plus en plus.
Selon les données de l'AIE d'octobre 2025, 730 millions de personnes n'ont pas accès à l'électricité en 2024, dont 85 % en Afrique subsaharienne.15 Si l'on retient une définition plus large de la pauvreté énergétique, intégrant les personnes raccordées mais incapables d'utiliser leur connexion de façon effective, une étude publiée dans la revue Joule en 2024 porte ce chiffre à plus d'un milliard.17
Nous pouvons débattre des technologies. Ce que nous ne pouvons pas faire, c'est ignorer que les conséquences de nos choix énergétiques collectifs ne se jouent pas seulement dans les pays riches, et que l'accès à une énergie abondante, propre et bon marché est une condition du développement humain.
Quarante ans après Tchernobyl, le bilan humain de l'accident est réel mais souvent mal compris. Trente et un décès directs, attestés. Des milliers de cancers supplémentaires, probables mais modélisés, avec des fourchettes allant de 4 000 à 60 000 selon la méthode et le périmètre retenus. Et un troisième bilan, plus difficile à voir : celui que la peur elle-même a produit, en orientant des politiques énergétiques vers des sources bien plus meurtrières par unité d'énergie produite.
Juger sur les conséquences plutôt que sur les émotions. Utiliser les données disponibles plutôt que les symboles. Aller au-delà des clivages idéologiques pour évaluer l'impact réel de nos choix. C'est ce que fait la méthode scientifique. C'est aussi ce que nous essayons de faire chez Mieux Donner, pour chaque association recommandée.
Mieux Donner sélectionne les associations dont l'impact est mesuré par des évaluateurs indépendants comme Giving Green. Retrouvez nos recommandations climat sur notre page dédiée.
Voir nos recommandations →Le chiffre retenu par le consensus scientifique international (UNSCEAR, OMS, AIEA) est de 31 décès directs attribuables aux radiations : 2 morts dans l'explosion immédiate, 28 décès par syndrome d'irradiation aiguë dans les semaines suivantes, et 1 décès par crise cardiaque. Des milliers de cancers supplémentaires sont estimés sur le long terme, avec des fourchettes très variables selon les modèles utilisés (de 4 000 à 60 000).
Ce qui est frappant, c'est que la majorité des décès attribuables à Tchernobyl ne sont probablement pas liés aux radiations elles-mêmes, mais à la peur qu'elles ont engendrée. En poussant plusieurs pays à fermer ou ne pas construire de centrales nucléaires, cette peur a conduit à une substitution massive vers les énergies fossiles, dont la combustion tue via la pollution atmosphérique bien plus que le nucléaire ne l'a jamais fait.
Non, selon les données comparatives de Our World in Data. Par unité d'énergie produite, le nucléaire cause environ 0,07 décès par TWh, contre 25 pour le charbon et 18 pour le pétrole. Cette comparaison inclut les décès liés aux accidents de Tchernobyl et de Fukushima. Le nucléaire est l'une des sources d'électricité les plus sûres disponibles aujourd'hui.
La différence tient à la méthode et au périmètre. Les 31 morts sont des décès directs, constatés cliniquement. Les estimations de cancers supplémentaires utilisent des modèles statistiques, notamment le modèle LNT (linéaire sans seuil), qui extrapole un risque même pour les très faibles doses. Plus le périmètre géographique est large et le modèle conservateur, plus l'estimation augmente. Les chiffres dépassant 100 000 sont rejetés par la communauté épidémiologique.
La radiophobia désigne une peur des radiations disproportionnée par rapport au risque réel. Après Tchernobyl et Fukushima, elle a produit des effets sanitaires documentés : des évacuations précipitées causant davantage de décès que les radiations elles-mêmes, des interruptions de grossesses pour des fœtus sains dans des pays où les doses étaient infimes, et des maladies psychosomatiques dans les populations exposées, causées par le stress et l'incertitude plutôt que par les rayonnements.
Giving Green soutient des associations comme Clean Air Task Force et la Nuclear Innovation Alliance parce que le nucléaire peut jouer un rôle dans la décarbonisation du mix énergétique, notamment en complémentant les énergies renouvelables intermittentes. Cette position est fondée sur une évaluation des conséquences climatiques et sanitaires comparées des différentes sources d'énergie, pas sur une idéologie pro-nucléaire.