Prenons Daniel, étudiant, juste après la marée noire causée par l’explosion de la plate-forme pétrolière BP Deepwater Horizon [9]. Dans la rue, il rencontre l’un de ces bénévoles à prospectus qui sollicitent des dons pour le WWF [10]. Ils essaient de sauver autant d’oiseaux mazoutés que possible. En temps normal, Daniel aurait ignoré l’association en se disant qu’elle n’est pas sa priorité, qu’elle ne mérite pas qu’il lui consacre du temps maintenant, ou que ce n’est pas son problème… mais cette fois-ci, Daniel se souvient que son cerveau n’est vraiment pas compétent en matière de chiffres et il décide de faire quelques rapides vérifications.
Il s’imagine marcher sur la plage après la marée noire et rencontrer un groupe de personnes qui nettoient les oiseaux aussi vite qu’elles le peuvent. Elles n’ont pas les ressources qu’il leur faudrait pour laver tous les oiseaux qui en ont besoin. Un oisillon malheureux titube vers lui, tout englué de pétrole, il arrive à peine à ouvrir les yeux. Daniel le ramasse et le pose sur la table. L’un des bénévoles l’informe qu’ils n’auront pas le temps de s’occuper de lui, mais que s’il enfile des gants, il pourra le laver en trois minutes — et sans doute lui sauver la vie.
Daniel décide qu’il peut donner trois minutes de son temps pour sauver cet oiseau, et qu’il serait également ravi de payer au moins 3 euros pour que quelqu’un d’autre y consacre quelques minutes. Après introspection, il s’aperçoit que ce n’est pas la simple image d’un oiseau proche de lui qui lui donne envie de donner : il sent que quelque part, sauver un oiseau du mazout vaut bien trois minutes de son temps (ou 3 euros).
Et parce qu’il a déjà réfléchi à la question de l’insensibilité à l’étendue, il s’attend à ce que son cerveau se trompe sur la quantité de compassion qu’il peut ressentir pour un grand nombre d’oiseaux : on ne peut pas s’attendre à ce que sa sollicitude pour les oiseaux soit proportionnelle à la gravité réelle de la situation. Donc au lieu de simplement demander à son instinct à quel point il se préoccupe du démazoutage de tous ces oiseaux, il se tait et multiplie.
Des milliers et des milliers [11] d’oiseaux ont été victimes de la marée noire de Deepwater Horizon. Au fil des multiplications, Daniel réalise avec une horreur grandissante que s’il quantifie son souci réel pour les oiseaux mazoutés, il aboutit à au moins deux mois de travail acharné et/ou 50 000 euros. Et cela, sans compter la faune/biodiversité menacée par d’autres marées noires [12].
Et s’il se soucie autant du démazoutage des oiseaux, comment quantifier la préoccupation que lui inspire l’élevage industriel, sans même parler de la faim dans le monde, ou de la pauvreté, ou de la maladie ? À quel point se soucie-t-il des guerres qui déchirent les nations ? Des enfants abandonnés, défavorisés ? De l’avenir de l’humanité ? Il se soucie réellement de tous ces problèmes à hauteur de bien plus d’argent et de temps qu’il n’en a.
Pour la première fois, Daniel prend la mesure de son souci du monde et du piteux état dans lequel celui-ci se trouve.
Étrangement, il revient alors au point de départ de son raisonnement et il réalise qu’il lui est impossible de se soucier des oiseaux mazoutés à hauteur de 3 minutes ou de 3 euros, non pas parce que les oiseaux ne vaudraient pas ce temps ou cet argent (à bien y réfléchir, la société produit beaucoup de choses qui coûtent 3 euros et qui valent moins que la survie d’un oiseau), mais parce qu’il ne peut pas dépenser son temps ou son argent à sauver des oiseaux. Le coût d’opportunité [13] lui semble tout à coup bien trop élevé : il y a trop d’autres choses à faire ! Des personnes sont malades, meurent de faim ! L’avenir même de notre civilisation est en jeu !
Finalement, Daniel ne donne pas 50 000 euros au WWF, et il ne donne rien non plus à l’ALSA ou à la Ligue contre le Cancer. Mais si vous demandez à Daniel pourquoi il ne fait pas don de tout son argent, il ne vous regardera pas avec surprise et ne pensera pas non plus que vous êtes malpoli. Il a abandonné l’indifférence il y a longtemps et il a réalisé que son esprit lui ment en permanence sur la gravité de problèmes réels.
Maintenant, il se rend compte qu’il ne pourra jamais en faire assez. Après avoir pris en compte dans ses calculs l’insensibilité à l’étendue (et le fait que son cerveau lui ment sur la taille des grands nombres), même les causes « mineures » telles que le WWF lui semblent tout à coup mériter qu’on leur consacre une vie entière. La destruction de la biodiversité, la maladie de Charcot, le cancer du sein deviennent des problèmes pour lesquels il serait prêt à déplacer des montagnes — sauf qu’il a compris qu’il y a bien trop de montagnes, et donner ses revenus à l’ALS ne suffira pas à éradiquer tous les problèmes du monde, et… MAIS COMMENT TOUTES CES MONTAGNES SONT-ELLES APPARUES ?
Dans son état d’esprit antérieur, la raison pour laquelle il ne laissait pas tout tomber pour travailler sur la maladie de Charcot était que cela ne lui semblait pas assez… urgent. Ou assez facile à résoudre. Ou assez important. Quelque chose comme ça. Mais la vraie raison, surtout, est que l’idée de « tout laisser tomber pour lutter contre la maladie de Charcot » ne l’avait jamais effleuré comme une possibilité réellement envisageable. Cette idée était bien trop éloignée de notre mode de pensée habituel. Cela ne le concernait pas.
Dans son nouvel état d’esprit, tout le concerne. La seule raison pour laquelle il n’envoie pas tout balader pour lutter contre la maladie de Charcot, c’est qu’il y a bien trop d’autres choses à faire avant.
Alice, Bob et Christine ne passent généralement pas beaucoup de temps à résoudre tous les problèmes du monde car ils oublient de les voir. Si on les leur rappelle — en les plaçant dans un contexte social qui les incite à se souvenir du souci qu’ils ont des autres (de préférence sans culpabilité ni pression), alors ils donneront probablement un peu d’argent.
Daniel, lui, comme tous ceux qui ont accompli cette révolution mentale, ne passe pas son temps à résoudre tous les problèmes du monde parce qu’il y a tout simplement trop de problèmes. (Espérons que Daniel découvrira des mouvements tels que celui de l’altruisme efficace [14] et commencera à participer à la lutte contre les problèmes les plus urgents à travers le monde).