Jeudi 21 novembre 2024, Temps de lecture : 10 mins
Introduction
Astrid a 35 ans, elle est ingénieure en informatique et elle a choisi de s’engager à donner 15% de ses revenus à des associations à fort impact. Elle partage avec nous ses motivations et ses conseils pour celles et ceux qui envisagent de faire de même. Son histoire illustre comment s’engager à donner peut transformer non seulement la vie des autres, mais aussi la nôtre.
Comment avez-vous découvert le sujet des dons à impact ?
J’ai découvert ce sujet par l’intermédiaire des vidéos de Science4All et Monsieur Phi sur YouTube (par exemple celle-ci), qui m’ont introduit au concept de dons à impact et plus largement au mouvement de l’altruisme efficace (dont je parle plus loin). J’ai ensuite approfondi la question en explorant les sites d’Altruisme Efficace France, Giving What We Can (GWWC) et quelques autres. J’ai également lu le livre de Julia Galef “The Scout Mindset”, qui parle de comment se forger une image la plus fidèle possible du monde, au-delà de nos biais cognitifs, afin de faire les choix les plus rationnels possibles. J’ai trouvé ce livre très utile et inspirant.
J’ai commencé mes premiers dons “efficaces” fin 2021, puis en 2023 j’ai pris l’engagement de donner 5% de mes revenus. Cette année 2024, j’ai décidé de passer à la vitesse supérieure en m’engageant à donner 15%*.
Qu’est-ce que l’altruisme efficace signifie pour vous ?
La page Wikipédia explique que l’altruisme efficace “vise à adopter une démarche analytique afin d’identifier les meilleurs moyens d’avoir un impact positif sur le monde”. Plus simplement, il s’agit d’allier générosité et rationalité ; il ne faut pas se laisser guider par notre empathie, trop facilement dupée par des images et des récits émouvants, mais s’appuyer sur les preuves d’efficacité disponibles pour choisir les causes où nous donnons.
Si on voulait définir l’altruisme efficace d’une façon très péjorative, on pourrait dire qu’il s’agit de discriminer les gens sur le coût qu’il y a à les sortir du pétrin. Mais je revendique cette “discrimination” ; quitte à ne pas pouvoir sauver le monde à moi seule, il me paraît immoral d’utiliser mon argent pour sauver ou améliorer la vie d’une seule personne quand le même argent donné ailleurs aurait permi de sauver ou d’améliorer la vie de dix autres.
Vous parlez beaucoup de dons pour sauver ou améliorer des vies ; l’altruisme efficace n’est-il pas une démarche plus globale ?
C’est vrai. Au-delà des dons, l’altruisme efficace nous invite à réfléchir globalement à notre vie : quels choix de carrière, quel emploi de notre temps libre sont les plus susceptibles d’améliorer le monde ? Pour ma part, je ne suis pas allée jusqu’à choisir mon travail en fonction de ce critère, mais je réfléchis toujours aux moyens que j’ai d’agir sur le monde dans mon temps libre : je fais un peu de bénévolat pour l’association Mieux Donner, j’essaie de parler de l’altruisme efficace autour de moi, je propose à mes proches de remplacer mon cadeau de Noël par un don, etc.
En termes de causes, l’altruisme efficace ne se limite pas non plus à sauver ou améliorer des vies aujourd’hui ; il s’intéresse également au bien-être animal et aux risques globaux pouvant impacter le futur (réchauffement climatique, risques de pandémie, risques de conflit nucléaire, problématiques liées aux intelligences artificielles, etc.).
Qu’est-ce qui vous a conduit à vous engager dans une démarche de don régulier de 15% de vos revenus* ?
Le milieu caritatif propose un très grand nombre de causes à soutenir, et il est très difficile de démêler celles qui sont vraiment utiles et efficaces de celles qui ne le sont pas (ou moins). Or, le fait de ne pas être certaine de mon impact avait pour moi un côté très décourageant, qui me poussait jusqu’alors à limiter mes dons à une part marginale de mes revenus.
L’altruisme efficace m’a appris qu’on pouvait, au moins dans une certaine mesure, identifier les problèmes les plus pressants et les moyens les plus efficaces d’agir dessus. Cela a levé mes réticences et m’a encouragé à donner bien davantage.
Il y a un autre aspect qui me pousse à donner : mon statut particulièrement privilégié. Bien sûr, mon salaire brut n’est “que” dans la moyenne française et en regardant devant moi, il y a des personnes incommensurablement mieux nanties. Mais en disant cela, on oublie que la France est un pays très riche ; en utilisant le comparateur de revenus, je me rends compte que je fais partie du top 4% des personnes les plus riches au monde. Je suis donc parmi les personnes les mieux placées pour agir. En outre, ma richesse est en grande partie liée à ma chance ; la chance d’être née dans un pays riche, la chance d’avoir eu le niveau scolaire pour prétendre à un emploi correctement payé. Je me sens donc le devoir moral d’utiliser ce que je gagne pour aider celles et ceux qui ont eu moins de chance que moi.
Quelles sont les causes ou les organisations que vous soutenez principalement, et pourquoi les avez-vous choisies ?
Je me suis beaucoup appuyée sur les recommandations d’Altruisme Efficace France. J’alloue mes dons de la façon suivante :
Santé et pauvreté (23 % de mes dons) : Against Malaria Foundation, Helen Keller International (programme vitamine A), New Incentives, Organisation pour la Prévention de la Cécité.
Bien-être animal (23 % de mes dons) : Anima (ex “Assiettes Végétales”), Convergence Animaux Politique, The Humane League, Good Food Institute et dans une moindre mesure L214. Je donne également au fonds “Effective Animal Advocacy” de GWWC.
Réchauffement climatique (23 % de mes dons) : Clean Air Task Force (CATF) et le fonds “Climate Change” de Founders Pledge.
Autres risques existentiels globaux (23 % de mes dons) : EffiSciences, le fonds “Risks and Resilience” de GWWC et prochainement le fonds pour la Préservation de l’Avenir de Mieux Donner.
Altruisme efficace (8% de mes dons) : fonds “Effective Giving Research & Advocacy” de GWWC.
Toutes les familles de causes me semblent importantes :
Je donne à la cause “santé et pauvreté” car c’est dans ce domaine que les preuves d’impact sont les plus solides ; on est quasiment certain, statistiquement, de sauver et d’améliorer des vies humaines en faisant des dons.
La cause du bien-être animal est également primordiale, du fait de l’ordre de grandeur extrêmement important du problème. Par exemple, à eux seuls, les poulets de chair sont près de trois fois plus nombreux que les êtres humains (source) ; comme ils semblent avoir une capacité à souffrir similaire à la nôtre, on ne peut pas être indifférent à leurs conditions d’élevage souvent effroyables.
La cause des risques existentiels globaux me semble encore plus fondamentale que les deux précédentes, car c’est le sort de l’humanité toute entière qui est potentiellement en jeu. C’est malheureusement le domaine où les preuves d’impact des actions sont les plus faibles, mais l’enjeu étant majeur, il me semble crucial de donner malgré tout. En outre, c’est une cause souvent très négligée par les autres donateurs et donatrices, d’où mon choix d’y allouer une plus grande part de mes dons.
Enfin, je donne un peu d’argent à la cause de l’altruisme efficace elle-même. L’argent peut être utilisé pour identifier les meilleures associations, promouvoir l’altruisme efficace ou encore couvrir les frais des plateformes de don.
Comment votre engagement à donner a-t-il influencé votre vie ?
Je ne dirais pas que ça a changé ma vie, mais indubitablement, le fait de donner est très gratifiant ; ça me procure un sentiment d’utilité, ça me fait me sentir bien. Les jours de déprime, ça fait partie des bouées auxquelles je peux me raccrocher : même quand mon travail ou ma vie quotidienne me donnent l’impression de ne pas avoir de sens, je sais au moins que mes dons en ont un.
C’est assez amusant, en fait ; je prétends que je donne pour aider les autres, mais on peut tout aussi bien dire que j’achète mon propre bonheur ! Toutefois je ne trouve pas ça choquant qu’il y ait un peu d’égoïsme dans mon altruisme ; après tout peu importe mes intentions, au final ce qui compte c’est l’impact de mes dons.
Avez-vous d’autres formes d’engagement ?
En plus de m’atteler à être positivement utile, je m’efforce aussi de ne pas trop causer de tort par inadvertance de par mes choix de vie.
Par exemple, mes émissions de gaz à effet de serre contribuent au réchauffement climatique, qui cause et va causer énormément de souffrances et de morts. Je pense donc qu’il est de mon devoir de les réduire au maximum.
Dans cette optique, je fais régulièrement un bilan carbone sur nosgestesclimat.fr. J’aime cette approche car elle permet de repérer facilement nos plus gros postes d’émission et nos leviers pour les réduire. Je déplore que beaucoup de personnes qui ont une véritable volonté d’agir n’y pensent pas systématiquement, et concentrent parfois leurs efforts sur des gestes assez peu efficaces, comme le fait de supprimer ses courriels ou d’acheter de la viande locale.
Dans mon cas, réduire fortement mes émissions a signifié :
ne plus voyager en avion ; un seul aller-retour Paris-New York émet de l’ordre de 2 tonnes CO2 éq, c’est-à-dire le budget carbone annuel généralement choisi comme objectif. (Plus de détails ici).
m’acheter une maison proche de mon lieu de travail, afin de pouvoir vivre sans voiture (bien sûr, ça a signifié avoir moins de choix pour ma maison).
isoler mes combles et user de mon chauffage avec parcimonie.
acheter le moins de biens possibles (vêtements, meubles, électroménager, matériel informatique).
manger de la viande seulement exceptionnellement et réduire les autres produits animaux (ce qui rejoint également pour moi un objectif d’éthique animale).
arrêter un de mes loisirs (parachutisme).
Je suis encore loin du « zéro émission net », mais grâce à ces gestes, j’émets seulement 4 tonnes d’équivalent CO2 par an. En comparaison, une personne dans la moyenne habitant en France émet environ 8 tonnes (d’après l’ADEME pour l’année 2022).
Pouvez-vous nous parler d’un autre type d’engagement que vous avez pris avec Mieux Donner ?
Comme je le disais plus haut, je suis volontaire chez Mieux Donner où j’aide à la relecture et à la reformulation de contenus pour le site et les publications.
Je trouve cela important d’avoir une initiative française qui simplifie les dons à impact et les rend accessible à un public francophone. Certaines des associations identifiées comme les plus efficaces sont domiciliées à l’étranger, or avoir une plateforme française permettant de payer en euros peut rassurer certaines personnes désireuses de faire un don. En outre, Mieux Donner permet de minimiser les frais bancaires liés à la conversion des euros en dollars, et il propose une réduction fiscale pour les dons à certaines des associations. Cette réduction n’est pas négligeable puisqu’elle permet de tripler les dons aux associations éligibles.
Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui commence à s’intéresser à l’altruisme efficace ?
Donner 5, 10, 15% de ses revenus pour avoir un impact positif sur le monde… Réduire ses émissions de CO2, sa consommation de viande… Tout le monde n’est pas prêt à faire de tels efforts ! Et d’ailleurs, moi non plus je n’étais pas forcément prête à le faire il y a 5 ou 10 ans. Tout cela s’est fait progressivement.
Alors je donnerais comme conseil : commencez petit. Un simple don à une association efficace suffit, faites déjà ce premier pas ! Ne vous comparez pas à celles et ceux qui font (ou semblent faire) mieux que vous ; comparez-vous à votre vous-même du passé. Faire un tout petit mieux que lui ou elle, c’est déjà un progrès.
Et bien sûr, donnez aux causes efficaces qui vous tiennent à cœur. Si le bien-être animal vous paraît secondaire, si les actions pour l’avenir vous semblent trop hypothétiques, vous pouvez toujours améliorer grandement le monde en donnant à des associations à fort impact pour aider les personnes (supplémentation en vitamine A d’Helen Keller, distribution de moustiquaires contre le paludisme avec AMF, actions en faveur de la vaccination avec New Incentives).
Enfin, si vous avez un conflit entre votre cœur et votre tête, par exemple, parce que vous avez à cœur d’aider une association particulière, même si elle n’est pas jugée efficace, rien ne vous empêche de faire un compromis : vous pouvez vous allouer un certain budget mensuel pour donner à des associations que vous aimez, tout en donnant également une certaine quantité d’argent à des associations efficaces qui vous enthousiasment moins.
[Note : * Le 15% correspond au pourcentage une fois les réductions d’impôts déduites. Grâce aux réductions d’impôts applicables à certains dons, le pourcentage réel est en fait au-delà de 15%.]
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Romain Barbe
Romain est co-fondateur et co-directeur de Mieux Donner. Vous pouvez le contacter à l’adresse romain@mieuxdonner.org ou en utilisant le formulaire de contact.