Mieux Donner

La philosophie morale nous dicte-t-elle de donner ? Avec Antonin Broi, chercheur en philosophie

Antonin Broi discute de l’éthique du don : Une perspective philosophique sur la générosité

Mercredi 25 septembre 2024, Temps de lecture : 10 mins

drowning child thought experiment

Antoine a reçu son doctorat en philosophie à Sorbonne Université et a publié dans différentes revues philosophiques, notamment la prestigieuse The Philosophical Quarterly. Nous discutons aujourd’hui avec lui des liens entre l’éthique et les donations.

Quel est votre parcours ?

J’ai débuté avec une prépa en « lettres et sciences sociales », puis j’ai poursuivi à l’ENS Cachan (maintenant ENS Saclay) en sociologie et en économie. Ensuite, j’ai obtenu un master puis un doctorat en philosophie.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours en philosophie et de ce qui vous a attiré ?

J’ai toujours été fasciné par des questions fondamentales : comment justifier nos pensées ? Quels sont nos devoirs moraux ? J’ai vite compris que seule la philosophie permettait d’aborder ces sujets en profondeur. Bien que j’aie également étudié la sociologie et l’économie, mon intérêt pour ces grandes questions ne m’a jamais quitté.

À quoi sert la philosophie ?

C’est une question qui est très controversée ! À mes yeux, la philosophie a deux grandes utilités :

  • D’une part, elle nous aide à faire des progrès sur des questions fondamentales concernant la connaissance, la morale ou la métaphysique. Ces questions paraissent parfois abstraites, mais elles sont au cœur de notre compréhension du monde et de notre place dans celui-ci. 

  • D’autre part, la philosophie développe des compétences concrètes très utiles dans la vie quotidienne. C’est particulièrement le cas pour la philosophie analytique, ou argumentative, qui se base sur des arguments et qui cherche à défendre ou à critiquer des positions. Par exemple, elle nous pousse à clarifier les concepts que nous utilisons et à analyser rigoureusement les arguments que nous avançons. Souvent, dans nos discussions de tous les jours, nos raisonnements manquent de rigueur. La philosophie nous apprend à structurer notre pensée de manière plus méthodique, ce qui renforce la solidité de nos positions.

Et l’éthique en particulier ?

L’éthique, en tant que branche de la philosophie, met encore plus en lumière l’importance de la rigueur. On pourrait croire qu’au fond “tout se vaut” ou que “ça dépend de nos valeurs”, mais lorsqu’on examine nos intuitions, on se rend compte qu’elles sont souvent contradictoires.

 

Par exemple, dans un article fondateur de 1972, le philosophe Peter Singer propose une expérience de pensée pour nous aider à réfléchir à nos devoirs d’assistance à autrui. Il nous invite à imaginer qu’un matin, en allant au travail dans notre costume qui coûte très cher, disons 1000 euros, on passe devant un étang où on aperçoit un enfant en train de se noyer. Et du coup, on a le choix : est-ce qu’on passe son chemin, et dans ce cas l’enfant meurt parce qu’il n’y a personne d’autre pour le sauver, ou bien on plonge pour le sauver, et ce faisant on abîme notre beau costume ? Dans ces circonstances-là, il semble que notre intuition morale immédiate, c’est de dire qu’il faut évidemment sauver l’enfant, tout simplement parce que la vie d’un enfant vaut beaucoup plus que notre costume, aussi beau et cher soit-il ! C’est bien sûr une situation improbable, mais on peut se demander si on est confronté à des situations similaires dans notre vie quotidienne. Peter Singer remarque qu’au moment où il écrit son article une famine terrible touche le Bengale, où nos dons pourraient facilement sauver des enfants. Beaucoup de gens ne se sentent pas concernés par de telles tragédies, ils n’ont pas l’impression qu’ils ont le devoir d’aider. Pourtant, la distance géographique ne semble pas un critère éthique pertinent, donc c’est une situation qui est similaire à celle de l’enfant qui se noie dans l’étang. On voit bien qu’on peut facilement avoir des avis qui se contredisent : on est incohérent dans notre réflexion.

 

L’éthique vise précisément à résoudre ce genre de contradictions et à rendre nos actions et réflexions plus cohérentes.

Antonin Broi, chercheur en philosophie

La philosophie nous dit-elle qu’il faut donner ?

La philosophie en elle-même ne donne pas de réponses univoques sur le don. Il existe de nombreuses écoles de pensée, et toutes ne traitent pas cette question. Cependant, de nombreuses théories éthiques mettent en avant l’importance de l’altruisme, de la bienfaisance et de la solidarité, des valeurs qui peuvent inciter au don.

 

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui veut donner ?

Le premier conseil est de réfléchir aux raisons pour lesquelles vous souhaitez donner. Est-ce un don pour le plaisir, sans autre objectif que de ressentir une satisfaction personnelle, ou avez-vous des objectifs spécifiques en tête ? Clarifier vos motivations vous permettra d’orienter vos dons de manière plus réfléchie et en adéquation avec vos valeurs.

La philosophie impose-t-elle de donner efficacement ?

Là encore, il n’y a pas de consensus. Si vous donnez pour honorer une promesse personnelle de donner à une certaine association, je dirais que l’efficacité est une considération qui n’a pas forcément sa place. Par contre, si votre motivation pour donner, c’est d’aider les autres, alors là, je pense que oui, ça implique une exigence d’efficacité. Si, avec le même montant, vous avez le choix entre aider un peu ou aider beaucoup, je pense qu’on a le devoir de choisir l’option qui va aider beaucoup. Tout simplement parce que si on s’intéresse à la différence qu’on fait dans la vie des individus qu’on aide, c’est tout naturel de vouloir faire une grande différence, donc de les aider beaucoup. Et je dirais même : on a le devoir de faire la plus grande différence possible. Si on choisissait intentionnellement un don qui a moins d’impact qu’un autre, ça reviendrait à ne pas vraiment prendre au sérieux les effets de notre don sur ses bénéficiaires. On ne chercherait pas véritablement à aider les autres.

Quels conseils donneriez-vous pour donner efficacement ?

D’abord, ne vous laissez pas guider par l’impulsivité et ne pas se laisser influencer par des facteurs non pertinents, par exemple quelqu’un qui nous aborderait dans la rue pour qu’on donne à l’association qu’il représente.

 

Deuxièmement, réfléchir à qui on veut aider. Parfois, on a une idée assez précise de la cause à laquelle on veut contribuer, par exemple, aider les personnes sans papiers ou lutter contre l’abandon des chats et des chiens. Dans ce cas, il faut se poser la question : pourquoi se focalise-t-on sur ce groupe de bénéficiaires ou cette cause particulière ? Est-ce qu’on est ouvert à donner vers d’autres causes ou d’autres bénéficiaires ? Si on a choisi de se focaliser sur certains bénéficiaires juste parce qu’on pense que c’est là qu’on peut avoir le plus grand impact, il faut être ouvert à la possibilité qu’en fait ce ne soit pas le cas. Peut-être aurait-on un plus grand impact en donnant autre part ? 

 

Ça m’amène à mon troisième conseil, qui est de prendre en compte toutes les informations qu’on a ou qu’on peut facilement acquérir pour déterminer où on peut avoir le plus grand impact. Pour donner efficacement, il faut se former une image fidèle des mécanismes par lesquels nos dons vont aider. En gros, il faut comprendre comment le monde fonctionne pour pouvoir le changer au mieux !

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