Rencontre avec Rutger Bregman : quand l’ambition morale devient un mouvement
Il y a des rencontres qui ressemblent à des déclics collectifs. Celle qui a eu lieu à Paris autour de Rutger Bregman, à l’occasion de la sortie en français de son livre Ambition morale, en fait partie.
L’écrivain néerlandais est venu à Paris ce 11 septembre nous poser une question dérangeante mais essentielle : et si nous utilisons nos talents pour autre chose que faire carrière ?
L’événement que Mieux Donner a organisé n’était pas une conférence de plus. C’était une invitation à repenser en profondeur ce que signifie réussir sa vie, à l’heure des crises multiples.
👉 Si vous n’avez pas encore lu Ambition morale, découvrez notre résumé complet :
Le constat : beaucoup trop de talents gaspillés
Ce chiffre met en lumière un immense gâchis de talents . Des diplômés brillants, des CV parfaits, des carrières prometteuses… mais derrière tout ça, un vide de sens. Bregman parle alors du fameux « Bermuda triangle of talent » : consulting, corporate law, finance. Rutger ajoute :
Résultat : une société qui perd une énergie colossale, et des individus qui finissent par douter de leur propre utilité.
De la théorie à la frustration : un parcours personnel
Ce constat, Bregman ne le tire pas seulement des données, mais aussi de son propre cheminement. Avec Utopia for Realists puis Humankind, il s’était imposé comme un penseur optimiste, convaincu que les idées peuvent changer le monde.
Cependant, il raconte :
Il raconte avec honnêteté ce moment de désillusion : voir des photos circuler sur Instagram de lecteurs profitant de ses livres… allongés sur des plages de Bali. De belles lectures, de beaux mots, mais peu d’action derrière :
C’est là qu’il a senti le besoin de passer à une nouvelle étape : quitter le confort de la simple prise de conscience pour se confronter à la vraie question, comment agir ?
Les leçons des abolitionnistes
Pour trouver des réponses, Bregman s’est tourné vers l’histoire, vers les mouvements qui ont vraiment changé le monde, comme les abolitionnistes qui ont mené la lutte contre l’esclavage.
Il découvre alors avec surprise : les abolitionnistes britanniques les plus influents n’étaient pas des penseurs, mais des entrepreneurs.
« Dix des douze fondateurs de la Société britannique pour l’abolition de la traite négrière étaient des entrepreneurs. »
Ces personnes savaient bâtir des coalitions improbables, utiliser des arguments pragmatiques, parfois inattendus. Bregman cite Thomas Clarkson, qui soulignait que 20 % des marins britanniques mouraient lors des expéditions négrières. En parlant au nom de « nos garçons », l’argument fit soudain bouger Westminster.
Derrière leur combat se cachait une ambition plus large : redéfinir ce que signifie réussir sa vie.
« Leur objectif principal était de remettre la vertu au goût du jour. »
Et si cette mission résonnait encore aujourd’hui ?
De l’inspiration à l’action : la School for Moral Ambition
De toutes ces réflexions est née la School for Moral Ambition, une organisation qui veut transformer l’idéal en pratique. L’idée : créer un mouvement global de personnes talentueuses, prêtes à mettre leurs compétences au service des enjeux les plus urgents, plutôt qu’à alimenter des secteurs qui n’améliorent pas le monde..
Bregman utilise une image forte pour décrire ce projet :
Mais au lieu de voler de l’argent ( même avec les réels besoins de fonds), il propose de « voler des talents » aux secteurs lucratifs pour les orienter vers des causes à fort impact.
Le témoignage de Romain Barbe : de l’ingénierie à la générosité efficace
La soirée a pris une dimension très concrète dès l’introduction de Romain Barbe, fondateur de Mieux Donner. Son parcours illustre parfaitement ce qu’évoque Bregman.
Ingénieur de formation, il travaillait dans une start-up technologique lorsqu’il a découvert l’altruisme efficace : l’idée qu’avec la bonne stratégie, un même don ou un même talent peut avoir 100 fois plus d’impact.
Il décide alors de quitter son poste pour s’engager pleinement dans la recherche d’impact.
Il rejoint ensuite Charity Entrepreneurship, parfois surnommé le « Poudlard des bienfaiteurs », un incubateur international d’associations à très fort impact.
C’est là qu’il fonde Mieux Donner : une plateforme qui oriente les dons des particuliers vers les associations les plus efficaces, pour que chaque euro donné génère le plus d’impact positif possible. Et il s’engage personnellement en reversant 10 % de ses revenus à ces organisations rigoureusement sélectionnées.
Un an plus tard, Mieux Donner a déjà permis de collecter plus de 292 000 euros avec l’ambition claire de faire de la générosité efficace une norme en France.
Échanges et perspectives : attirer nos ressources vers l’impact
Lors du temps d’échange, plusieurs questions sont revenues :
- Comment convaincre les jeunes diplômés de rejoindre des projets à fort impact plutôt que des carrières lucratives ?
- Comment cela se fait que la France, avec autant d’acteurs engagés, soit aussi en retard sur les sujets d’efficacité ?
- Comment, à titre individuel, choisir une carrière ou un engagement qui a vraiment du sens ?
Ces discussions ont montré que l’idée d’ambition morale résonne bien au-delà du cercle des convaincus.
Et si l’ambition morale devenait la nouvelle norme ?
Cette soirée n’était pas seulement le lancement d’un livre. C’était un appel à transformer notre manière de concevoir le succès, à redonner du sens à nos talents, à nos dons et à nos vies.
L’ambition morale ne se limite pas à un concept intellectuel : c’est un mouvement. Tout le monde peut y contribuer, que ce soit par un choix de carrière, par un engagement à donner, ou simplement en rejoignant la conversation.
Parce qu’au fond, comme l’ont montré les abolitionnistes il y a deux siècles, un petit groupe ambitieux et idéaliste peut bel et bien changer le monde.
Et si vous hésitez sur la meilleure manière de contribuer ou que vous souhaitez échanger sur ces sujets. Romain, fondateur de Mieux Donner, est disponible pour discuter ou pour des entretiens.