Mieux Donner

Climat

Sobriété, technologie, régulation : quels leviers réduisent vraiment les émissions ?

Entre 2005 et 2015, dix-huit pays développés ont vu leurs émissions de CO2 baisser. Quand des chercheurs ont décomposé ces baisses pour comprendre ce qui les expliquait, ils ont identifié deux moteurs principaux : la substitution des combustibles fossiles par les énergies renouvelables, et la diminution de la consommation d'énergie, elle même attribuée en partie à une croissance économique plus faible. Aucune contribution significative n'a été attribuée à la promotion de la sobriété, c'est à dire aux campagnes visant à convaincre les citoyens de consommer moins par conviction écologique[1].

Romain Barbe
Romain Barbe
Fondateur · Mieux Donner · Temps de lecture : 18 min

Ce résultat est désorientant pour qui s'engage personnellement dans une démarche de réduction de son empreinte carbone. Il pose surtout une question difficile pour qui veut donner efficacement à des associations climat : si la sobriété motivée n'a pas été un moteur des baisses observées jusqu'à présent, faut il continuer à la financer ? Et si non, où mettre son argent ?

Cet article propose un cadre de raisonnement. Il distingue d'abord les leviers physiques (ce qui réduit le CO2) des instruments d'action (comment on s'y prend). Il regarde ensuite ce que les données disent des baisses observées et de ce qui les a vraiment produites. Il termine sur la place de l'action individuelle et sur les raisons pour lesquelles les évaluateurs de la philanthropie climat recommandent presque exclusivement du plaidoyer politique et du soutien à l'innovation, plutôt que la sensibilisation individuelle.

Leviers physiques et instruments d'action

Avant de regarder ce qui marche, il faut clarifier ce qu'on regarde. Les débats sur le climat mélangent souvent deux dimensions qui n'ont pas la même nature : ce qui réduit physiquement les émissions, et la manière dont on s'y prend pour faire bouger les choses. Une comparaison rapide permet de saisir la distinction. Si l'on veut perdre du poids, on peut manger moins ou bouger plus (ce sont les leviers physiques), mais on peut s'y prendre en suivant un régime, en consultant un médecin, ou en s'inscrivant à un club sportif (ce sont les instruments).

Les cinq leviers physiques

Sur le plan physique, cinq grandes familles de leviers permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Cette classification est cohérente avec celle du GIEC dans son sixième rapport, qui combine pour la demande les catégories "Avoid, Shift, Improve" (éviter, déplacer, améliorer)[2].

1
Décarbonation de la production d'énergie. Remplacer le charbon, le pétrole et le gaz par des sources bas carbone : renouvelables (solaire, éolien, hydroélectricité), nucléaire, et géothermie. C'est le levier dominant des baisses observées dans les pays qui ont réduit leurs émissions. Le mix énergétique mondial reste cependant dominé par les combustibles fossiles, qui assurent environ quatre cinquièmes de l'énergie primaire d'après Our World in Data[3].
2
Efficacité énergétique. Fournir le même service en consommant moins d'énergie : isoler un bâtiment, remplacer une chaudière à gaz par une pompe à chaleur, optimiser un moteur industriel. L'efficacité ne demande pas de changement de comportement profond : on continue à se chauffer, à se déplacer, à produire, mais avec moins d'énergie.
3
Sobriété. Faire moins, faire autrement, ou faire plus longtemps. Renoncer à un trajet en avion, partager une voiture, manger moins de viande, conserver un équipement au lieu d'en racheter un. La sobriété est désormais reconnue comme un levier à part entière par le GIEC, qui lui a consacré pour la première fois un chapitre dédié dans son sixième rapport en 2022. Selon ce rapport, des stratégies combinant infrastructures adaptées, politiques publiques et choix individuels pourraient réduire les émissions des secteurs du bâtiment, des transports terrestres et de l'alimentation de 40 à 70 % d'ici 2050[4]. Il s'agit d'un potentiel modélisé dans des scénarios, pas d'une réduction observée à ce jour.
4
Captage et stockage du carbone. Forêts, sols, technologies de captage direct dans l'air, bioénergie avec capture et stockage. Joue un rôle marginal aujourd'hui mais devient important dans les trajectoires de neutralité carbone, pour compenser les émissions résiduelles difficilement évitables.
5
Évitement non énergétique. Tout ce qui réduit les émissions sans rapport direct avec la consommation d'énergie : limitation des fuites de méthane, élimination des gaz fluorés frigorigènes, arrêt de la déforestation, ciment bas carbone.

Les cinq instruments d'action

Les instruments d'action désignent les manières concrètes d'activer les leviers physiques. Le GIEC consacre les chapitres 13 et 16 de son sixième rapport aux politiques publiques et à l'innovation technologique. La classification ci dessous synthétise ces approches dans une grille utile pour évaluer une stratégie philanthropique. Cinq familles d'instruments structurent la plupart des actions climatiques.

1
Plaidoyer politique. Faire évoluer les règles : taxe carbone, normes thermiques, mandats d'électrification, interdictions, subventions ciblées. Une seule loi peut transformer les choix de millions d'acteurs sans demander à chacun d'être convaincu.
2
Recherche et innovation. Financer le développement de technologies critiques (acier décarboné, ciment bas carbone, stockage de l'électricité, géothermie profonde, aviation alternative). C'est un instrument à effet de long terme et à fort potentiel d'effet de levier, puisqu'une technologie déployable change les coûts pour tous les acteurs en aval.
3
Changement de normes et sensibilisation. Modifier les représentations, les habitudes et les choix individuels par l'éducation, les campagnes, les ateliers, les mouvements citoyens. C'est l'instrument privilégié par la plupart des associations qui promeuvent explicitement la sobriété.
4
Déploiement direct. Installer concrètement des solutions : panneaux solaires sur des toits, bornes de recharge, foyers améliorés, plantations d'arbres. C'est l'instrument le plus visible et le plus tangible, mais aussi souvent le plus coûteux par tonne de CO2 évitée, parce qu'il agit sans levier multiplicateur.
5
Standards et certifications privés. Mobiliser les entreprises et les filières par l'engagement volontaire (objectifs de neutralité, prix interne du carbone, labels). Leur efficacité dépend de la rigueur des cadres et du sérieux des engagements.

Cette distinction entre leviers et instruments compte parce qu'une même association peut agir sur plusieurs croisements. Une organisation qui plaide pour une taxe carbone agit par l'instrument "plaidoyer politique" mais affecte la décarbonation de l'énergie, l'efficacité et la sobriété en même temps (puisque tout devient plus cher à émettre). À l'inverse, une association de sensibilisation à la sobriété alimentaire active l'instrument "changement de normes" sur le seul levier "sobriété". Quand on évalue une stratégie philanthropique climat, il faut donc se demander à quel levier elle s'attaque, quelle est la taille de ce levier, et par quel instrument elle agit, parce que l'instrument détermine aussi l'effet de levier d'un euro donné.

À retenir : il y a cinq leviers physiques (décarbonation de l'énergie, efficacité, sobriété, captage, évitement non énergétique) et cinq instruments d'action (plaidoyer, R&D, sensibilisation, déploiement direct, standards privés). Une stratégie philanthropique s'évalue sur les deux dimensions.

Ce qui a fait baisser les émissions, ou moins monter

Les émissions mondiales de CO2 issues des énergies fossiles n'ont pas atteint leur pic. D'après Our World in Data, qui s'appuie sur les données du Global Carbon Project, elles ont continué de croître en 2024[5]. La bonne question n'est donc pas, à l'échelle planétaire, "qu'est ce qui a fait baisser les émissions ?", mais "qu'est ce qui a fait qu'elles n'ont pas monté davantage ?" et, dans les pays qui les ont réduites, "comment l'ont ils fait ?". Les réponses convergent vers les mêmes leviers, et la promotion de la sobriété n'en fait pas partie.

-1,1 % Baisse des émissions de CO2 en 2024 dans les économies avancées (UE, USA, Japon)
~7 Gt CO2 évitées par l'efficacité énergétique entre 2010 et 2022
~2,6 Gt CO2 évitées par an depuis 2019 par les 5 technologies bas carbone clés

La décomposition des baisses dans 18 économies développées

L'étude de référence sur cette question a été publiée en 2019 dans Nature Climate Change par Corinne Le Quéré et son équipe. Elle a décomposé les baisses d'émissions de dix-huit économies développées entre 2005 et 2015. La conclusion est claire : ces baisses s'expliquent par deux moteurs principaux, la substitution des combustibles fossiles par les énergies renouvelables et la diminution de la consommation d'énergie, cette dernière étant attribuée en partie à une croissance économique plus faible[1].

Les auteurs concluent que les politiques de soutien aux renouvelables et à l'efficacité énergétique ont contribué aux baisses observées, mais que des réductions significatives à l'avenir demandent des politiques qui pénalisent directement l'émission de carbone. Aucune contribution distincte n'est attribuée à la promotion de la sobriété. Cela ne veut pas dire qu'aucun changement de comportement n'a eu lieu : la sobriété n'apparaît simplement pas comme un facteur explicatif autonome dans la décomposition.

La décarbonation de l'électricité comme moteur principal

Le levier qui ressort de toutes les analyses dans les pays qui ont réduit leurs émissions est la transformation du mix électrique. Le cas du Royaume-Uni est frappant. Selon Our World in Data, le pays produisait plus de la moitié de son électricité à partir du charbon à la fin des années 1980. Cette part est aujourd'hui réduite à quelques pour cent, et la production d'électricité britannique repose désormais largement sur le gaz, les renouvelables et le nucléaire. Sur la même période, les émissions de CO2 par habitant du Royaume-Uni ont fortement baissé pendant que son PIB par habitant continuait d'augmenter[6]. La décarbonation de la production d'électricité est ce qui a permis ce découplage, et non une démarche collective de sobriété de la part des Britanniques.

D'autres pays ont réalisé un découplage similaire selon Our World in Data, même quand on intègre les émissions importées via les biens consommés : France, Allemagne, Suède, Danemark, Italie, et d'autres économies développées. Dans tous ces cas, le levier dominant est la décarbonation de l'énergie, complétée par l'efficacité énergétique.

À l'échelle mondiale, la croissance des renouvelables est réelle mais reste largement insuffisante face à la croissance globale de la demande énergétique. Les énergies renouvelables (incluant l'hydroélectricité, l'éolien, le solaire et d'autres sources) représentent désormais environ 30 % de la production électrique mondiale d'après les données d'Our World in Data[7], contre 9 % pour le nucléaire et le reste pour les fossiles. Mais le mix énergétique total, qui inclut la combustion directe d'énergies fossiles pour l'industrie, le transport et le chauffage, reste dominé à environ quatre cinquièmes par le charbon, le pétrole et le gaz.

L'efficacité énergétique

Le second moteur des baisses observées est l'efficacité énergétique. D'après l'Agence internationale de l'énergie, les améliorations d'efficacité ont permis d'éviter environ sept gigatonnes de CO2 cumulées entre 2010 et 2022, un volume très important rapporté aux émissions annuelles mondiales[8]. L'AIE estime aussi que les cinq technologies bas carbone clés (solaire photovoltaïque, éolien, nucléaire, voitures électriques, pompes à chaleur) ont évité environ 2,6 gigatonnes de CO2 par an depuis 2019[9]. Sans elles, la hausse des émissions mondiales aurait été trois fois plus importante.

Le gaz européen après 2022

La crise énergétique européenne de 2022 fournit l'exemple le plus net d'une baisse rapide de la consommation d'énergie attribuable à des comportements de réduction. La consommation cumulée de gaz et d'électricité en France a baissé d'environ 12 % entre août 2023 et août 2024 par rapport à la référence 2018-2019, selon le bilan officiel du plan sobriété[10]. Au niveau européen, la consommation de gaz naturel a chuté de plus de 20 % depuis 2021.

Une grande partie de cette baisse n'est cependant pas due à la pédagogie environnementale. Comme l'analyse Nicolas Goldberg du think tank Terra Nova, ces baisses tiennent aussi aux boucliers tarifaires et à l'envolée des prix de l'énergie qui a suivi l'invasion de l'Ukraine[11]. Le bilan énergétique provisoire 2024 publié par le ministère de la Transition écologique confirme que les efforts s'érodent : la consommation finale d'énergie en France a été quasi stable en 2024, en hausse de 0,3 % une fois corrigée des variations climatiques[12]. Quand le prix redescend, une partie de la "sobriété" s'évapore.

Les méta-analyses sur les campagnes de sensibilisation

La question se pose ensuite des interventions explicitement conçues pour promouvoir des comportements bas carbone. Une méta-analyse publiée en 2019 dans Nature Communications par Nisa et ses collègues a synthétisé les résultats de 83 essais contrôlés randomisés couvrant plus de 3 millions d'observations. Le constat des auteurs est sévère : les interventions comportementales promeuvent l'atténuation du changement climatique dans une très faible mesure pendant la durée de l'intervention, et aucune preuve d'effets durables une fois l'intervention terminée n'a été identifiée[13]. Les auteurs précisent que la plasticité comportementale est faible dans la plupart des domaines (à l'exception notable du recyclage).

Une réanalyse publiée en 2020 par Bergquist et ses collègues dans la même revue est arrivée à une estimation un peu plus favorable (effet moyen de l'ordre de 0,2), mais les auteurs des deux études convergent sur le fait que les interventions purement comportementales sont fortement amplifiées quand elles sont combinées à des changements structurels (prix, infrastructure, normes obligatoires)[14]. Autrement dit, ce qui marche, c'est moins le message que le contexte qui l'entoure. Une campagne sur la sobriété alimentaire dans une cantine où l'option végétale est mise par défaut a beaucoup plus d'effet qu'une campagne où elle reste un choix actif.

Cette littérature ne dit pas que la sensibilisation est inutile. Elle dit que son efficacité, isolée des autres leviers, est faible et non durable. Pour la suite du raisonnement philanthropique, c'est un point déterminant.

Sobriété motivée et sobriété subie

Tout ce qui ressemble à de la sobriété n'est pas le produit d'une démarche écologique. La distinction est essentielle pour comprendre les baisses observées en Europe et leur signification pour la philanthropie climat. Quand un Parisien renonce à sa voiture, ce n'est presque jamais parce qu'une association l'a convaincu : c'est parce que la ville a rendu son usage difficile (zones à faibles émissions, stationnement payant, voies réservées au vélo) ou parce que le coût d'usage est devenu prohibitif. Quand un ménage allemand a baissé son chauffage en 2022, ce n'est pas parce qu'il a lu un rapport du GIEC : c'est parce que la facture de gaz a doublé.

On peut distinguer deux grandes catégories de comportements bas carbone dans la société.

Sobriété motivée

Comportement adopté par conviction écologique. Visée par les associations de promotion de la sobriété : conférences, ateliers, fresques, campagnes, programmes éducatifs. Suppose un travail sur les représentations et les valeurs.

Sobriété subie ou induite

Comportement qui résulte de contraintes extérieures : prix élevés, infrastructures qui rendent l'option carbonée inaccessible, réglementations qui l'interdisent ou la limitent.

Les exemples cités dans la section précédente (baisse de la consommation de gaz en Europe post-2022, plan sobriété français, peak car dans les grandes villes européennes) relèvent très largement de la seconde catégorie. Cela ne les disqualifie pas comme contribution à la baisse des émissions : ils comptent dans les statistiques. Mais cela change radicalement la conclusion qu'on peut en tirer sur l'efficacité de la promotion de la sobriété en tant que stratégie philanthropique. Ce qui a fonctionné, c'est moins la pédagogie que les prix et les règles. Et ce sont les prix et les règles qui résultent d'un travail politique, pas d'une campagne de sensibilisation.

Le flygskam, ou l'écart entre culture et émissions

Le mouvement suédois du flygskam (la "honte de prendre l'avion") est l'exemple le plus connu de sobriété motivée à grande échelle dans un pays. Né en 2018 autour de la figure de Greta Thunberg et popularisé par les médias, il a engendré une bascule culturelle dans le rapport au transport aérien. L'opérateur aéroportuaire suédois Swedavia a documenté une baisse notable du nombre de passagers sur ses vols intérieurs, et plusieurs enquêtes ont confirmé qu'une part croissante de Suédois et Suédoises déclaraient avoir modifié leurs habitudes de voyage pour des raisons climatiques[15].

Les émissions par passager-kilomètre ont diminué d'environ 2 % par an, mais le nombre total de passagers a augmenté de plus de 3 % par an avant le COVID.

Le bilan global est cependant plus ambigu. Comme le résume Jörgen Larsson, chercheur à l'université Chalmers et l'un des spécialistes du sujet, les émissions par passager-kilomètre ont diminué d'environ 2 % par an dans le secteur aérien, mais le nombre total de passagers a continué d'augmenter de plus de 3 % par an avant le COVID. Au total, les émissions du secteur aérien ont continué d'augmenter, même dans le pays où la sobriété aérienne motivée est culturellement la plus avancée.

Ce constat ne diminue pas la valeur du choix individuel de moins voler. Il pose une question quantitative : si la sobriété motivée n'a pas suffi à faire baisser les émissions de l'aviation dans le pays le plus convaincu d'Europe, par quel mécanisme une campagne de sensibilisation française ferait elle mieux ? La question reste ouverte, et la charge de la preuve revient à ceux qui proposent ce type d'intervention philanthropique.

La sobriété personnelle garde plusieurs justifications indépendantes de son impact macro direct : elle préserve la cohérence éthique entre les valeurs qu'on défend et les choix qu'on fait, elle joue un rôle de signal social qui influence les proches et diffuse des normes, et elle oriente les marchés en faisant baisser le coût relatif des options bas carbone. Une nuance s'impose toutefois : plusieurs travaux en psychologie morale documentent un risque appelé single action bias ou moral licensing, par lequel une action perçue comme moralement positive peut réduire inconsciemment l'engagement sur d'autres dimensions, par exemple le soutien aux politiques publiques contraignantes[16]. Mieux vaut donc articuler sobriété personnelle, engagement civique et don à des organisations efficaces.

La place de l'action individuelle dans le système

Le constat précédent peut donner l'impression d'une opposition entre action individuelle et changement systémique. Plusieurs voix scientifiques refusent pourtant cette dichotomie, et l'une des plus éclairantes est celle de Hannah Ritchie, chercheuse en sciences des données à l'université d'Oxford et responsable scientifique d'Our World in Data. Son livre Not the End of the World (2024) et ses écrits réguliers sur le blog Sustainability by Numbers proposent une façon plus nuancée de penser la relation entre comportement individuel et transformation collective[17].

Pourquoi opposer individuel et systémique est une fausse dichotomie

Selon Ritchie, la question "faut il agir individuellement ou collectivement ?" est mal posée. Les deux niveaux ne s'opposent pas, mais ils n'ont pas le même mécanisme d'action. L'action individuelle agit principalement par trois canaux : elle réduit directement (mais marginalement) les émissions personnelles, elle envoie des signaux qui influencent les marchés et les normes, et elle prépare le terrain pour des changements politiques que les électeurs et électrices seraient sans cela moins enclins à soutenir. L'action collective, elle, agit par l'évolution des règles, des infrastructures et des prix, qui changent simultanément les choix de millions de personnes.

Le levier d'une action individuelle ne se résume pas à son effet direct. Une personne qui réduit son empreinte de 9 à 4 tonnes par an a un effet cumulé sur trente ans de l'ordre de 150 tonnes. La même personne, par son vote, son influence sur ses proches, son choix professionnel, ou un don à une organisation de plaidoyer politique efficace, peut contribuer à des baisses d'émissions de plusieurs ordres de grandeur supérieurs.

Cette logique rejoint ce que Mieux Donner écrit régulièrement en s'appuyant sur les données de Ritchie elle même : si l'on suit les trois actions individuelles les plus impactantes (renoncer à la voiture, adopter un régime à base de plantes, ne pas prendre l'avion transatlantique), on économise environ 6,2 tonnes de CO2 équivalent par an. Ce sont d'excellentes initiatives, mais à l'échelle de la crise climatique, elles ne suffisent pas. Le levier qui ouvre le passage à l'échelle est ailleurs.

Les actions personnelles comme signaux

Une partie de la valeur de l'action individuelle ne se mesure pas en tonnes de CO2 évitées, mais en signaux qu'elle envoie. C'est un point central chez Ritchie : nos choix de consommation, de mobilité et d'alimentation structurent les marchés et les normes sociales, qui rendent à leur tour possibles ou non les politiques publiques ambitieuses.

Trois mécanismes sont documentés. Le premier est le signal de marché : acheter un produit bas carbone, choisir le train, opter pour une option végétale au restaurant, fait baisser le coût relatif de ces options par effet d'échelle et oriente l'innovation des filières. Une voiture électrique achetée aujourd'hui rend la prochaine moins chère pour quelqu'un d'autre. Le second est la diffusion des normes sociales : les comportements se propagent par les réseaux sociaux concrets (familles, collègues, voisinages) avant de se diffuser par les médias. Une personne végétarienne dans un groupe d'amis modifie statistiquement les choix des autres. Le troisième est le soutien à la politique publique : les habitants d'une ville où le vélo est devenu visible acceptent plus facilement des pistes cyclables, les électeurs qui ont adopté une pompe à chaleur deviennent moins hostiles aux normes sur le gaz.

Ritchie souligne aussi un point important pour la psychologie de l'action climatique : la majorité des habitants soutient l'action climatique dans tous les pays, mais le public sous estime massivement ce soutien. Sortir de l'idée que "personne ne se soucie du climat" est en soi un acte politique, parce que cette perception erronée alimente la passivité.

Empreinte carbone et empreinte d'action

Ritchie propose de distinguer deux mesures de l'action climatique d'un individu.

L'empreinte carbone mesure les émissions de gaz à effet de serre directement et indirectement attribuables à un mode de vie :

  • alimentation
  • transport
  • logement
  • biens consommés

C'est la mesure popularisée par les calculateurs en ligne, et c'est celle qui est en jeu quand on parle de sobriété personnelle.

L'empreinte d'action (parfois traduite par "carbon handprint" en anglais) mesure quant à elle la capacité d'une personne à influencer les émissions des autres et du système :

  • le vote
  • le travail bénévole
  • le choix de carrière
  • l'influence sur l'entourage
  • l'engagement associatif
  • les dons à des organisations efficaces

À la différence de l'empreinte carbone, qui est bornée par notre niveau de vie (on ne peut pas descendre à zéro en restant en France), l'empreinte d'action n'est bornée que par notre capacité à orienter des ressources et des décisions.

Cette distinction est utile pour le raisonnement philanthropique. Réduire son empreinte personnelle de 5 tonnes par an a une valeur réelle, limitée à ces 5 tonnes. Donner une somme équivalente au budget économisé à une organisation de plaidoyer ou de R&D bas carbone efficace peut, selon les estimations des évaluateurs, avoir un effet d'un ordre de grandeur supérieur. La sobriété individuelle assure la cohérence et le signal, le don bien orienté assure le levier.

C'est sur ce levier que portent les recommandations des évaluateurs de la philanthropie climat. Voyons maintenant comment ils l'identifient.

Le critère de l'impact marginal

Une fois les leviers et les instruments identifiés, comment les évaluateurs spécialisés de la philanthropie climat traduisent-ils tout cela en recommandations ? La réponse tient à la notion d'impact marginal, qui structure les évaluations de Giving Green, Founders Pledge ou Mieux Donner.

Impact marginal et impact moyen

L'impact marginal d'un don, c'est l'effet supplémentaire qu'il produit, au delà de ce qui se serait produit sans lui. Il se mesure par un raisonnement contrefactuel : qu'est ce qui aurait eu lieu avec cet argent, ou sans lui, dans tous les cas ? Cette question est fondamentale pour Mieux Donner et conduit à des conclusions très différentes de l'impact moyen d'une cause.

Prenons un exemple. La décarbonation de l'électricité est, on l'a vu, le levier physique numéro un des baisses observées. Cela ne veut pas dire qu'il faut donner massivement à des projets de déploiement solaire en France : le secteur est déjà soutenu par des dizaines de milliards d'euros publics, par des marchés mûrs, par des opérateurs privés rentables. L'euro philanthropique ajouté à un projet de toiture solaire à Lyon ne change quasiment rien à ce qui aurait eu lieu. Son impact marginal est faible, même si l'impact moyen du levier est élevé.

À l'inverse, certaines briques de la transformation climatique sont structurellement sous financées : la régulation du méthane dans les filières pétro-gazières, la R&D sur la géothermie profonde ou les alternatives à la viande, le plaidoyer pour des normes industrielles dans les pays émergents. Ce sont des leviers où chaque euro supplémentaire peut accélérer quelque chose qui, sans lui, traînerait pendant des années. L'impact marginal y est très élevé, même si l'impact moyen agrégé de la cause au niveau mondial est plus difficile à estimer.

Cette logique explique une grande partie des recommandations des évaluateurs : non pas le levier le plus important en absolu, mais le levier où un euro supplémentaire fait la plus grande différence.

Ampleur, potentiel d'amélioration, caractère négligé

Pour évaluer cet impact marginal, Mieux Donner mobilise un cadre en trois critères, dérivé du modèle ITN (Importance, Tractability, Neglectedness) utilisé par les évaluateurs internationaux et que nous traduisons par ampleur, potentiel d'amélioration et caractère négligé.

  • Ampleur : la taille du problème, c'est à dire le nombre de personnes ou d'écosystèmes affectés et l'intensité de l'impact. Pour le climat, l'ampleur est colossale : problème global, intergénérationnel, qui affecte la santé, l'agriculture, l'habitabilité de régions entières. À ce critère, toutes les sous causes climatiques scorent très haut.
  • Potentiel d'amélioration : la capacité réelle d'agir, c'est à dire l'existence de solutions documentées, d'organisations capables de les déployer, de leviers identifiables. C'est sur ce critère qu'apparaît la première hiérarchie entre les leviers. La décarbonation de l'électricité a un potentiel d'amélioration très élevé (les technologies existent, les politiques ont des effets démontrés). La sobriété motivée a un potentiel d'amélioration plus difficile à évaluer, comme l'ont montré les méta-analyses citées plus haut.
  • Caractère négligé : le degré auquel la cause est déjà financée par d'autres acteurs (gouvernements, marchés, fondations). C'est sur ce critère que se joue l'essentiel de la sélection finale. Le solaire photovoltaïque mature en Europe est bien financé. La capture du méthane dans le pétrole et gaz l'est beaucoup moins, malgré son potentiel. La géothermie profonde l'est encore moins. Ce critère explique pourquoi les évaluateurs orientent les dons vers des organisations qui travaillent sur des leviers techniquement puissants mais structurellement sous financés.

Pourquoi le plaidoyer politique sort en tête

Quand on applique ces trois critères à l'ensemble des organisations climat évaluées, le plaidoyer politique en faveur de réglementations ambitieuses sort systématiquement en tête, suivi du soutien à l'innovation sur des technologies critiques sous financées. Plusieurs raisons l'expliquent.

D'abord, l'effet de levier institutionnel est sans commune mesure avec les autres instruments. Une seule réglementation peut, en quelques années, modifier les choix de millions d'acteurs. Le règlement européen sur le méthane adopté en 2024, sur lequel Clean Air Task Force (CATF) a travaillé en lien étroit avec les institutions européennes, doit permettre de réduire les émissions de méthane d'une ampleur équivalente à celle des émissions annuelles totales de l'Allemagne[18]. Aucune campagne de sensibilisation n'atteint un ordre de grandeur comparable.

Ensuite, ces organisations agissent dans des niches au caractère négligé. CATF a, à plusieurs reprises, ciblé des solutions techniquement puissantes que personne d'autre ne défendait politiquement : le renouvellement des infrastructures gazières pour limiter les fuites de méthane, le soutien à la géothermie profonde, le crédit d'impôt 45Q sur le captage du carbone aux États-Unis. Cette logique de niche est précisément celle que le critère du caractère négligé valorise.

Enfin, l'incertitude est intégrée dans le raisonnement. Comme Mieux Donner l'explique dans son article méthodologique sur le calcul d'impact climat, il n'est pas possible d'attribuer un chiffre précis aux tonnes de CO2 évitées grâce au travail de plaidoyer. Founders Pledge, qui a réalisé l'évaluation la plus rigoureuse disponible sur CATF, a estimé un coût d'environ 1 dollar par tonne de CO2 évitée, en précisant qu'il s'agit d'une estimation prudente. Le rapport souligne même que l'efficacité réelle pourrait être dix ou cent fois supérieure. Cette estimation est désormais partagée par Giving Green et par Effektiv Spenden[19].

Cet ordre de grandeur, qui mène à la formule environ 1 € donné = environ 1 tonne de CO2 évitée, demande de grandes précautions.

À lire avec précaution : comme l'explique l'article méthodologique de Mieux Donner, il s'agit d'une moyenne modélisée, pas d'une mesure. Ce chiffre ne sert pas à compenser une émission réelle (ce n'est pas un crédit carbone), ne garantit pas un impact précis sur un don donné, et ne se réplique pas mécaniquement d'une période à l'autre. Il sert à comparer des ordres de grandeur entre stratégies très différentes, et à rendre lisible que certains instruments philanthropiques ont un effet de levier supérieur à d'autres, malgré l'incertitude qui les entoure.

L'absence de la sobriété dans les recommandations actuelles

Au moment d'écrire cet article, les recommandations climat de Giving Green pour 2025-2026 incluent Clean Air Task Force, Industrious Labs (décarbonation industrielle), Good Food Institute (alternatives à la viande), Project InnerSpace (géothermie), Future Cleantech Architects (R&D sur technologies critiques), et Opportunity Green (plaidoyer pour les pays en développement). Aucune organisation centrée sur la promotion de la sobriété individuelle ne figure parmi ces recommandations. Le fonds climat opéré par Founders Pledge présente une composition similaire, orientée vers le plaidoyer et l'innovation.

Les évaluateurs ne jugent pas la sobriété sans valeur pour autant. Au stade actuel de leurs recherches, ils n'ont pas identifié d'organisation dont le travail de promotion de la sobriété satisfasse simultanément les trois critères, principalement parce que la sensibilisation environnementale n'est pas un domaine sous financé en France ou en Europe (contrairement au plaidoyer technique sur le méthane ou à la R&D sur la géothermie) et parce que l'effet marginal d'une association spécifique sur la diffusion de comportements bas carbone est faible. Cela peut changer : si dans les prochaines années une organisation parvenait à avoir des indications que son effet marginal est fort et plus coût efficace, elle pourrait apparaître dans les recommandations.

Articuler la sobriété personnelle et le don pour le climat

Ce qui a fait baisser les émissions de CO2 dans les pays qui ont décarboné, ou contenu leur hausse ailleurs, c'est la décarbonation de l'énergie, l'efficacité énergétique, et dans certains cas la régulation et les prix. La sobriété motivée par une démarche écologique garde de la valeur pour la cohérence éthique, pour la diffusion des normes sociales et pour le signal qu'elle envoie aux marchés et aux décideurs. Mais elle n'a pas été, jusqu'à présent, un moteur quantifiable des baisses observées. Les évaluateurs de la philanthropie climat orientent donc leurs recommandations vers le plaidoyer politique ambitieux et le soutien à des technologies critiques sous financées, plutôt que vers la sensibilisation à la sobriété. Cette orientation vient du raisonnement contrefactuel et du critère d'impact marginal. Elle ne juge pas la valeur des modes de vie individuels.

Pour qui veut donner pour le climat, sobriété personnelle et don à une organisation efficace ne se substituent pas. La sobriété assure la cohérence et le signal. Le don à une organisation vérifiée par des évaluateurs indépendants ouvre un effet de levier sans équivalent à l'échelle individuelle. Mieux Donner sélectionne ces organisations en s'appuyant sur les recherches de Giving Green, et propose à chacun d'orienter ses ressources vers les leviers où elles font la plus grande différence. C'est ce que nous appelons donner pour le climat avec une boussole : associer ce qu'on fait soi même à ce qu'on permet de faire ailleurs.

Donner pour le climat avec une boussole

Découvrez les associations climat sélectionnées par Mieux Donner, vérifiées par les évaluateurs de référence de la philanthropie efficace.

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Questions fréquentes

Faut il arrêter de pratiquer la sobriété personnelle ?

Non. La sobriété personnelle garde de la valeur pour la cohérence éthique, le signal social et le soutien indirect aux politiques publiques. Cet article ne dit pas qu'elle est inutile, il dit qu'elle n'a pas été à ce jour un moteur quantifiable des baisses d'émissions observées, et qu'à l'échelle individuelle son impact direct est plus faible que celui d'un don bien orienté.

Pourquoi Giving Green ne recommande t il aucune association de promotion de la sobriété ?

Parce qu'aucune organisation de ce type n'a, à ce jour, satisfait les trois critères d'évaluation (ampleur, potentiel d'amélioration, caractère négligé) appliqués par Giving Green. La sensibilisation environnementale est un domaine déjà bien financé en Europe, et l'effet marginal d'une association spécifique sur la diffusion de comportements bas carbone est faible. Cela pourrait changer si une organisation parvenait à démontrer un meilleur ratio impact / coût.

Que veut dire "impact marginal" et pourquoi c'est important ?

L'impact marginal d'un don, c'est l'effet supplémentaire qu'il produit au delà de ce qui se serait produit sans lui. Il diffère de l'impact moyen d'une cause. Un secteur peut être très important en absolu (la décarbonation de l'électricité par exemple) mais déjà saturé en financements, ce qui rend l'impact marginal d'un euro philanthropique faible. Inversement, une niche comme la régulation du méthane peut avoir un impact marginal très élevé parce qu'elle est structurellement sous financée.

D'où vient le chiffre "1 € donné = 1 tonne de CO2 évitée" ?

Il vient d'une évaluation de Founders Pledge sur Clean Air Task Force, désormais partagée par Giving Green et Effektiv Spenden. C'est une moyenne modélisée, pas une mesure. Il s'agit d'une estimation prudente : l'efficacité réelle pourrait être dix ou cent fois supérieure. Ce chiffre n'est pas un crédit carbone et ne sert pas à compenser une émission. Pour le détail méthodologique, voir l'article dédié de Mieux Donner.

Quelle est la différence entre efficacité énergétique et sobriété ?

L'efficacité énergétique consiste à fournir le même service en consommant moins (par exemple isoler son logement ou installer une pompe à chaleur). La sobriété consiste à demander moins de service (chauffer à 19 degrés au lieu de 21, prendre le train au lieu de l'avion, conserver son téléphone plus longtemps). L'efficacité passe à grande échelle sans demander de changement de mode de vie, ce qui explique en partie pourquoi elle a eu un impact observé plus grand que la sobriété à ce jour.

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Sources
  1. 1 Le Quéré, C. et al. (2019). Drivers of declining CO₂ emissions in 18 developed economies. Nature Climate Change. nature.com
  2. 2 GIEC (2022). AR6 WG3, Chapitre 5 : Demand, services and social aspects of mitigation. ipcc.ch
  3. 3 Our World in Data. Energy Mix. ourworldindata.org
  4. 4 GIEC (2022). AR6 WG3 Press Release. ipcc.ch
  5. 5 Our World in Data. CO₂ and Greenhouse Gas Emissions. ourworldindata.org
  6. 6 Ritchie, H. (2021). Many countries have decoupled economic growth from CO₂ emissions. Our World in Data. ourworldindata.org
  7. 7 Our World in Data (2025). The world is getting more of its electricity from renewables. ourworldindata.org
  8. 8 AIE (2024). Energy Efficiency 2024 : Executive Summary. iea.org
  9. 9 AIE (2025). Global Energy Review 2025 : CO₂ emissions. iea.org
  10. 10 Gouvernement français, données plan sobriété énergétique. monkitsolaire.fr
  11. 11 Terra Nova / Nicolas Goldberg, repris par ZeGreenWeb. zegreenweb.com
  12. 12 Ministère de la Transition écologique (2025). Bilan énergétique de la France en 2024, données provisoires. statistiques.developpement-durable.gouv.fr
  13. 13 Nisa, C. F. et al. (2019). Meta-analysis of randomised controlled trials testing behavioural interventions to promote household action on climate change. Nature Communications. nature.com
  14. 14 Bergquist, M. et al. (2020). Field interventions for climate change mitigation behaviors : A second-order meta-analysis. Nature Communications. nature.com
  15. 15 Aerospace America (2024). Sweden's flight shame may be fading. Citation de Jörgen Larsson, Chalmers University of Technology. aerospaceamerica.aiaa.org
  16. 16 Hagmann, D. et al. Single action bias and moral licensing in climate behaviour. Nature Climate Change. nature.com
  17. 17 Ritchie, H. (2024). The false dichotomy of systemic and individual action. Sustainability by Numbers. sustainabilitybynumbers.com
  18. 18 Clean Air Task Force / Mieux Donner. Page CATF. mieuxdonner.org
  19. 19 Founders Pledge, rapport CATF (2021). Référencé via l'article méthodologique de Mieux Donner. mieuxdonner.org
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