Séismes, guerres, famines, catastrophes humanitaires : repenser nos dons pour sauver plus de vies
Séismes, inondations, famines, guerres : chaque nouvelle catastrophe humanitaire suscite une vague d’émotion et, souvent, un élan de solidarité immédiat. Les images qui circulent dans les médias choquent, émeuvent, mobilisent. Et très souvent, elles incitent à agir – notamment en donnant.
Les situations d’urgence humanitaire (comme les séismes en Turquie, au Maroc, le cyclone Chido à Mayotte ou les conflits comme celui en Ukraine ou à Gaza) suscitent de nombreux dons. Une étude de l’Institut national de la Jeunesse et de l’Education Populaire indique que plus d’un tiers des Français disent avoir déjà donné en situation d’urgence.[1] Ce sont parfois ces situations qui déclenchent un premier don.
Mais que se passe-t-il une fois l’émotion retombée ? Ces dons font-ils réellement la différence ? Et si l’on cherche à sauver un maximum de vies ou à soulager la souffrance humaine, sont-ils le meilleur levier d’action ? C’est à ces questions que cet article entend répondre, en adoptant une perspective guidée par l’impact.
Ce que nous disent les chiffres sur les catastrophes humanitaires
Les catastrophes humanitaires peuvent avoir des causes très diverses : elles peuvent être naturelles (séismes, inondations, cyclones, sécheresses), ou d’origine humaine (conflits armés, déplacements forcés, famines provoquées). D’un point de vue strictement quantitatif, leur ampleur est impressionnante : selon la base de données EM-DAT (Emergency Events Database), plus de 7 000 catastrophes majeures ont été enregistrées dans le monde entre 2000 et 2023. Celles-ci ont touché plus de 4 milliards de personnes et causé environ 1,2 million de morts.[2]
Cependant, ces chiffres agrégés masquent une grande diversité de situations. Un tremblement de terre comme celui de Haïti en 2010 a tué plus de 200 000 personnes en quelques heures, tandis qu’une sécheresse prolongée en Afrique de l’Est peut affecter des millions de personnes sur plusieurs années, en fragilisant les récoltes, la nutrition, la santé, et la stabilité sociale. Les effets sont donc très hétérogènes et souvent difficiles à anticiper.
Il est aussi important de mettre ces chiffres en perspective. Le paludisme, par exemple, tue chaque année environ 600 000 personnes, principalement des enfants de moins de 5 ans en Afrique subsaharienne, selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Et cela, année après année, sans interruption. Pourtant, les ressources allouées à la lutte contre le paludisme restent très inférieures à celles mobilisées à la suite d’une grande catastrophe médiatisée.
En 2010, la Croix-Rouge américaine a récolté près de 500 millions de dollars pour Haïti, en quelques semaines.[3] À titre de comparaison, le budget annuel de l’Against Malaria Foundation, l’une des principales organisations de lutte contre le paludisme, était de moins de 90 millions de dollars en 2024. Cette asymétrie montre à quel point certaines causes, pourtant massives et évitables, peinent à mobiliser, tandis que d’autres concentrent les dons, parfois au-delà de ce qui est utile.
Cette tendance est d’autant plus préoccupante que les catastrophes naturelles sont appelées à devenir plus fréquentes et plus intenses à mesure que le changement climatique progresse. Le GIEC, dans ses derniers rapports, alerte sur la multiplication attendue des épisodes extrêmes : vagues de chaleur, inondations, cyclones, sécheresses prolongées… autant de chocs qui fragiliseront des millions de personnes. Face à cela, agir en amont, sur les causes profondes plutôt que sur les conséquences immédiates, est non seulement plus efficace, mais plus juste.
Qu’est-ce qu’un don efficace ? Et pourquoi ce n’est pas toujours le cas en situation d’urgence
Pour mieux guider les dons, Mieux Donner s’appuie sur trois critères d’évaluation, largement inspirés des travaux de GiveWell et d’autres évaluateurs indépendants. Ces critères sont les suivants :
- L’ampleur du problème. Il s’agit d’estimer combien de personnes sont concernées, dans quelle mesure leur vie ou leur santé est en jeu, mais aussi de l’éventuelle fréquence du problème. Dans le cas des catastrophes humanitaires, l’intensité ponctuelle est souvent élevée. Néanmoins, certaines catastrophes très médiatisées peuvent toucher moins de personnes qu’une maladie endémique peu visible mais plus meurtrière.
- Le caractère négligé de la cause. Une intervention est d’autant plus précieuse qu’elle cible une zone ou une problématique où peu d’acteurs sont présents. Or, les catastrophes humanitaires sont rarement négligées : elles bénéficient souvent d’une attention massive, de la part des gouvernements, des médias, et des ONG. Cela signifie qu’un don individuel, dans ce contexte, a peu de chances de débloquer une aide qui n’aurait pas été apportée autrement.
- Le potentiel d’amélioration. Plus un don est efficace, plus il peut changer les choses, même en étant limité. Il faut donc qu’il existe des interventions à faible coût dont l’efficacité est démontrée. Sur ce critère, les catastrophes humanitaires sont difficiles à évaluer. L’aide d’urgence est essentielle pour sauver des vies dans les premières heures, mais une grande partie des dons est parfois mal utilisée, du fait d’une coordination difficile, d’un accès restreint aux zones touchées, ou de l’absence de solutions éprouvées et standardisées.
Ces limites sont d’autant plus problématiques que les fonds mobilisés dans l’urgence peuvent souvent l’être au détriment de causes structurelles et durables telles que la prévention sanitaire, la résilience climatique ou la réduction de la pauvreté, qui pourraient éviter que de telles catastrophes ne se reproduisent ou ne fassent autant de victimes.
Des exemples parlants : le cas d’Haïti et celui de l’Iran
L’exemple du séisme en Haïti en 2010 reste tristement célèbre. Après le drame, la Croix-Rouge américaine a récolté près de 500 millions de dollars pour venir en aide aux sinistrés. Mais une enquête du Washington Post et de la radio NPR a révélé que l’organisation n’avait finalement construit que six logements permanents.[4] Des millions de dollars ont été engloutis dans des frais administratifs, des partenariats peu efficaces, ou des projets mal adaptés aux besoins des populations. Le résultat : un sentiment de désillusion, pour les donateurs comme pour les bénéficiaires.
Le cas du tremblement de terre de Bam, en Iran, en décembre 2003, est également instructif. Le séisme a tué au moins 26 000 personnes et détruit l’essentiel de la ville.[5] L’aide internationale a afflué rapidement, avec environ 10,5 millions de dollars investis par la communauté internationale pour installer une dizaine de cliniques mobiles.
Mais selon un rapport de la Banque mondiale publié en 2006[6], ces cliniques sont arrivées entre deux et cinq jours après le tremblement de terre, bien après l’évacuation des derniers blessés vers d’autres provinces iraniennes. Surtout, le coût de ces installations fut équivalent à celui estimé pour reconstruire tous les établissements de santé primaire et secondaire de la région, ainsi que les écoles. En d’autres termes : pour le même prix, on aurait pu rebâtir un système de santé pérenne, plutôt que de financer une solution temporaire et largement inutile.
Le rapport tire une conclusion claire : les opérations de secours dans ce type de contexte sont souvent parmi les interventions les moins efficaces au regard du coût. D’autres exemples, comme celui du tsunami en Indonésie en 2004, montrent également que les secours continuent parfois d’arriver alors que les populations locales sont déjà tournées vers la reconstruction.
La position de Mieux Donner : agir sur les causes structurelles
Face à ces constats, Mieux Donner fait le choix de recommander des associations dont l’impact est non seulement fort, mais aussi démontré, durable, et souvent sous-financé. Il ne s’agit pas de dire qu’il ne faut jamais donner en cas de catastrophe, mais de rappeler que lorsque l’on cherche à sauver le plus de vies possible, d’autres stratégies sont souvent plus efficaces.
Nous recommandons notamment trois associations dans le domaine de la santé et de la lutte contre la pauvreté :
- Against Malaria Foundation, qui distribue des moustiquaires imprégnées d’insecticide dans les zones les plus touchées par le paludisme. Chaque moustiquaire coûte environ 5 € et protège deux personnes pendant 2 ans.
- Helen Keller International, qui mène des campagnes de supplémentation en vitamine A, une intervention simple et bon marché, qui réduit drastiquement la mortalité infantile dans de nombreux pays pauvres.
- New Incentives, qui offre de petites sommes d’argent aux familles nigérianes qui vaccinent leurs enfants, augmentant ainsi la couverture vaccinale dans des régions à très haut risque.
Dans un autre registre, nous soutenons aussi deux organisations agissant sur les causes profondes et durables de la souffrance humaine :
- Clean Air Task Force, qui milite pour des politiques ambitieuses de réduction des polluants atmosphériques et des gaz à effet de serre, avec un impact important sur la santé publique mondiale.
- Le Fonds de Préservation pour l’Avenir, qui soutient des projets de long terme dans les domaines du climat, de la biodiversité, ou des pandémies futures, afin de réduire les risques majeurs à l’échelle mondiale.
Ces organisations sont sélectionnées selon des critères rigoureux, et ont démontré, étude à l’appui, que leur impact était bien supérieur à celui de la plupart des initiatives d’urgence, à coût égal. Surtout, elles participent à anticiper, limiter voire éviter des potentielles catastrophes humanitaires futures.
L’émotion suscitée par les catastrophes humanitaires est légitime. Alors que le changement climatique accroît la fréquence et la gravité de ces catastrophes, le défi est immense. Mais nous avons un levier puissant : agir en amont, sur les causes structurelles, pour éviter que ces drames ne se produisent ou ne se reproduisent. En d’autres termes : plutôt que de réparer dans l’urgence, investissons dans la prévention.
Cela ne signifie pas qu’il ne faut jamais aider en cas de drame. Mais que pour les donateurs qui veulent sauver des vies, durablement et efficacement, il existe des alternatives souvent plus puissantes, moins visibles, et pourtant décisives.