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Les feux en Gironde, l'inquiétude et ce que je fais de mon argent
Climat

Les feux en Gironde, l'inquiétude et ce que je fais de mon argent

J'ai lu Factfulness, un livre sur notre perception et l'état du monde, il y a plusieurs années. L'auteur y décrit ce qu'il appelle l'instinct de négativité, notre penchant à remarquer le mauvais plus que le bon, entretenu par une presse qui rapporte sélectivement ce qui va mal. Depuis, je ne suis plus les informations en continu.
Romain Barbe
Romain Barbe
Fondateur · Mieux Donner · Temps de lecture : 6 min

Mais il est plus difficile de ne pas suivre l'actualité certains jours, comme aujourd'hui, avec un incendie qui progresse vers Bordeaux et des dizaines de milliers de personnes évacuées. Mon raisonnement reste le même : ces images me rendent inquiet sans me rendre utile. Elles me donnent une émotion précise et aucun levier. Voilà ce que je regarde à la place, et ce que j'en fais.

Ce que j'ai appris sur les nouvelles qui font peur

Hans Rosling était médecin suédois et professeur de santé internationale. Il a conseillé l'Organisation mondiale de la santé et l'Unicef, cofondé la branche suédoise de Médecins Sans Frontières, puis la fondation Gapminder, qu'il présentait comme un laboratoire de faits plutôt qu'un laboratoire d'idées. Ses conférences ont été vues des dizaines de millions de fois. Il est mort en 2017. Son fils Ola Rosling et sa belle-fille Anna Rosling Ronnlund ont terminé le livre, paru en 2018. La thèse tient en une phrase : nous nous trompons systématiquement sur l'état du monde, et dix réflexes mentaux expliquent pourquoi.

Le premier qui m'intéresse ici est l'instinct de négativité. Rosling lui donne trois causes[1]. Nous nous souvenons mal du passé. Les journalistes et les militants rapportent en priorité ce qui va mal. Et nous avons le sentiment que tant que les choses vont mal, il serait sans coeur de dire qu'elles s'améliorent. C'est cette troisième cause qui me retient le plus, parce qu'elle explique pourquoi les données sur les progrès circulent si lentement.

Le second est l'instinct d'urgence. Rosling écrit qu'il nous stresse et qu'il bloque la pensée analytique[2]. Il nous pousse à décider trop vite et à prendre des mesures radicales que nous n'avons pas pesées. Sa recommandation tient en trois gestes : avancer par petits pas, exiger les données, se méfier des prédictions.

J'ai reconnu ce mécanisme chez moi. J'ai été officier dans la marine, et il m'arrivait de rester plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, sans accès à internet. Je retrouvais mes newsletters avec deux semaines de retard et je les lisais d'un coup. C'est là que le procédé se voyait. Cinq kilomètres gagnés sur un front. De la neige bloquant des automobilistes sur une nationale. Un mégafeu dont les braises étaient froides depuis longtemps. Chacune m'aurait paru urgente si je l'avais lue le jour où elle était écrite. Quinze jours plus tard, elle ne signifiait plus grand-chose. Suivre les événements heure par heure ne m'apprenait pas grand-chose. Et cela ne m'a jamais fait agir. J'ai fini par trier. J'ai gardé les sources qui traitent les sujets de fond et qui décrivent des actions que je peux réellement entreprendre.

Ce que ce feu doit au changement climatique

D'abord les faits. Au 26 juillet, selon la préfecture de la Gironde, le feu parti de Saumos avait parcouru 42 000 hectares, détruit 240 habitations et provoqué l'évacuation de 220 000 personnes[3]. Soixante-quinze sapeurs-pompiers ont été blessés. Derrière ces nombres il y a des familles qui ne savent pas ce qu'il reste de leur maison, des outils de travail partis en fumée, des nuits passées dans un gymnase. Cela cause beaucoup de difficultés et de souffrances. Je pense aux sapeurs-pompiers, professionnels et volontaires, aux militaires et aux habitants mobilisés depuis mercredi, qui prennent des risques réels pour contenir ce feu.

Le réchauffement n'allume pas un incendie. Il prépare le terrain, et c'est sur ce point que les preuves sont solides.

Météo-France observe une hausse du danger météorologique de feu depuis les années 1990 et l'explique par l'assèchement de la végétation[4]. Le réseau World Weather Attribution a étudié les incendies qui ont détruit plus d'un million d'hectares en Europe en 2025, dont les deux tiers en Espagne et au Portugal. Les conditions météorologiques qui les ont nourris sont devenues quarante fois plus probables et environ 30 % plus intenses à cause du réchauffement. Sans réchauffement, un tel épisode surviendrait moins d'une fois par cinq siècles[5].

Deux autres mécanismes jouent, sans rapport avec le climat. Le dépeuplement rural a laissé beaucoup de combustible sur place. Et à force d'éteindre les petits feux, on laisse ce combustible s'accumuler, ce qui rend les suivants plus difficiles à arrêter : des travaux publiés dans Nature Communications en 2024 appellent cela le paradoxe de l'extinction[6]. Ce constat porte sur des décennies de politique forestière, pas sur les secours engagés cette semaine.

Le climat n'explique donc pas tout, mais il aggrave les risques et les conséquences. D'ici 2050, sur la trajectoire actuelle, les jours à risque élevé d'incendie doubleraient en France et la surface brûlée quadruplerait[7].

Trois choses vraies en même temps

Max Roser, qui dirige Our World in Data, pose trois phrases côte à côte[8]. Le monde est terrible. Le monde va bien mieux. Le monde peut aller bien mieux. Les trois sont vraies ensemble, et c'est la troisième qui donne du travail.

Diagramme de Venn reprenant les trois affirmations de Max Roser : le monde est terrible, le monde va bien mieux, le monde peut aller bien mieux. Les trois sont vraies en même temps.

Le monde est terrible, et la Gironde vient d'en donner une preuve à quinze kilomètres de Bordeaux. Elle est loin d'être un cas isolé. L'Espagne a perdu près de 130 000 hectares depuis le 1er janvier, selon le système européen d'information sur les incendies de forêt[9]. La Grèce a vu soixante incendies se déclarer en vingt-quatre heures début juillet. L'Algérie, la Tunisie, l'Italie, la Croatie et les Territoires du Nord-Ouest canadiens ont connu le même été[10].

Le monde va bien mieux. À l'échelle mondiale, le taux de mortalité par catastrophe a baissé de plus de 90 % en un siècle, d'après Our World in Data, qui s'appuie sur la base EM-DAT de l'université de Louvain[11]. Les mêmes chercheurs précisent d'où vient cette baisse : les aléas ne se sont pas adoucis. Ce sont les sociétés qui se sont protégées. Prévision météo, alerte des populations, évacuations préparées, moyens de secours coordonnés.

Le monde peut aller bien mieux. En 2015, le Climate Action Tracker estimait que les politiques alors en place menaient vers environ 3,6 °C de réchauffement en 2100. Dix ans plus tard, la même équipe estime cette trajectoire à environ 2,6 °C[12]. Un degré gagné en dix ans, par des règles et par le déploiement de technologies bas carbone. Ce progrès porte sur la trajectoire et non sur le niveau : les émissions mondiales issues des fossiles n'ont pas encore atteint leur pic. Et si tous les objectifs de neutralité annoncés par plus de cent quarante pays étaient tenus, l'estimation descendrait autour de 1,9 °C. Des travaux publiés en 2026 dans Earth System Dynamics montrent ce que coûte ce degré de plus : une forte intensification des conditions extrêmes de feu en Europe à 3 °C par rapport à 2 °C[13]. Chaque dixième de degré évité, ce sont des personnes qui n'auront pas à vivre ce que vivent des dizaines de milliers de Girondins cette semaine. C'est là que le don agit : sur le nombre de personnes exposées aux feux suivants.

Ce que je peux faire, et où je donne face aux incendies

Face à ce feu précis, je ne peux pas grand-chose, et la raison est plutôt rassurante. La réponse d'urgence en Gironde ne dépend pas des dons privés. Dimanche, elle mobilisait 2 500 sapeurs-pompiers, 1 500 militaires, 1 200 policiers et gendarmes et dix-huit moyens aériens, financés par l'impôt. Mon virement ne changerait ni la cadence des largages ni le nombre de camions sur les pistes. Ce n'est donc pas ici que mon argent manque. Ce raisonnement, nous l'avons déjà appliqué aux catastrophes humanitaires.

Ce que je peux faire, c'est agir sur les émissions qui rendent ces étés possibles. À titre personnel, j'ai pris l'engagement des 10 %, la décision de donner au moins 10 % de mes revenus à des associations efficaces. J'ai donné des milliers d'euros au Good Food Institute ces dernières années à travers cet engagement, parce que l'alimentation représente environ un quart des émissions mondiales, dont plus de la moitié vient des produits d'origine animale[14], et parce que financer les protéines alternatives permet un fort impact. J'ai changé de métier pour fonder Mieux Donner et aider d'autres personnes à mettre l'impact au coeur de leurs dons, et je partage aujourd'hui des leviers concrets pour celles et ceux qui veulent faire la différence.

C'est ce que nous appelons la générosité efficace : prendre en compte que certaines actions ont cent fois plus d'impact que d'autres, et chercher celles qui produisent le plus d'effet à l'aide de données plutôt que d'une intuition. Sur le climat, nous nous appuyons sur les évaluations de Giving Green, qui juge les associations sur leur capacité à réduire les émissions et publie toute sa recherche. Sa liste 2025-2026 en compte cinq[15].

AssociationSur quoi elle agitComment
Clean Air Task ForceÉnergie bas carbone, méthanePlaidoyer politique
Future Cleantech ArchitectsIndustrie lourde, aviationPlaidoyer et recherche
Good Food InstituteProtéines alternativesRecherche et innovation
Opportunity GreenTransport maritime et aérienPlaidoyer politique
Project InnerSpaceGéothermie nouvelle générationRecherche et innovation

Notre page consacrée au changement climatique détaille les associations que nous mettons en avant et les raisons de ces choix.

Aucune de ces associations ne combattra le feu qui brûle en ce moment. Elles travaillent sur la fréquence et l'intensité des suivants, dans dix ans et dans trente ans. C'est un travail à très fort effet de levier, et c'est l'endroit où je sais que mon argent pèse le plus lourd : chaque don évite un grand nombre d'émissions, réduit le risque que ces épisodes se répètent, et épargne à d'autres personnes ce que des familles girondines traversent en ce moment.

Ce travail ne dispense pas les États du leur. Ils doivent poursuivre la réduction de leurs émissions et s'engager plus honnêtement sur la justice climatique, envers les pays qui subissent le plus le dérèglement et qui y ont le moins contribué.

Je n'ai trouvé aucune manière d'être utile en regardant un fil d'actualité. J'en ai trouvé une en décidant d'allouer une part de mes ressources aux autres, et en l'orientant là où je peux faire la plus grande différence.

Où donner pour le climat

Les associations que nous recommandons, les évaluations sur lesquelles nous nous appuyons, et les limites de ces estimations.

Voir nos recommandations climat
Sources
  1. 1 Hans Rosling, Ola Rosling, Anna Rosling Ronnlund (2018). Factfulness, chapitre 2, l'instinct de négativité.
  2. 2 Hans Rosling, Ola Rosling, Anna Rosling Ronnlund (2018). Factfulness, chapitre 10, l'instinct d'urgence.
  3. 3 Préfecture de la Gironde (26 juillet 2026). Incendie de Saumos, point de situation à 13 h 00. gironde.gouv.fr
  4. 4 Météo-France. Changement climatique, quel impact sur les feux de forêt ? meteofrance.com
  5. 5 World Weather Attribution (septembre 2025). Extreme fire weather conditions in Spain and Portugal now common due to climate change. worldweatherattribution.org
  6. 6 Nature Communications (2024). Fire suppression makes wildfires more severe and accentuates impacts of climate change and fuel accumulation. Lire l'étude
  7. 7 Centre de ressources pour l'adaptation au changement climatique. Feux de forêt. adaptation-changement-climatique.gouv.fr
  8. 8 Max Roser, Our World in Data (2022). The world is awful. The world is much better. The world can be much better. ourworldindata.org
  9. 9 Agence France-Presse, reprise par La Presse (24 juillet 2026). Espagne et France, les incendies de forêt provoquent plus de 160 000 évacuations. Données du Système européen d'information sur les incendies de forêt. lapresse.ca
  10. 10 Le Figaro (5 juillet 2026). Grèce, soixante incendies déclarés en 24 heures dans l'ensemble du pays. lefigaro.fr. Voir aussi la veille des incendies de forêt dans le monde de catnat. catnat.net
  11. 11 Hannah Ritchie, Pablo Rosado, Max Roser, Our World in Data. Natural Disasters, d'après la base EM-DAT du CRED, université de Louvain. ourworldindata.org
  12. 12 Climate Action Tracker (novembre 2025). Global update. climateactiontracker.org
  13. 13 A. Serkan Bayar, Joaquim G. Pinto, Célia M. Gouveia, Alexandre M. Ramos (2026). Strong intensification of extreme fire weather in Europe under 3 °C compared to 2 °C global warming. Earth System Dynamics, 17, 929-954. Lire l'étude
  14. 14 Our World in Data. Environmental Impacts of Food Production, d'après Poore et Nemecek (2018) : l'alimentation représente environ un quart des émissions mondiales. ourworldindata.org. Xu et al. (2021), Nature Food : les aliments d'origine animale comptent pour 57 % des émissions de la production alimentaire. Lire l'étude
  15. 15 Giving Green. 2025-2026 Top Climate Nonprofits. givinggreen.earth
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