Et si on redonnait du sens à l'efficacité ?
Le monde ne manque pas de bonne volonté. Il déborde d’engagement, de générosité, d’initiatives. Cela est nécessaire quand on voit les problèmes auxquels nous faisons face mais cela n’est pas toujours suffisant. Ce dont nous avons également besoin aujourd’hui, c’est d’une volonté éclairée par des preuves solides. Pour que chaque euro, chaque heure, chaque action compte vraiment.
Chez Mieux Donner, c’est notre conviction : rendre la solidarité aussi lucide que le monde est complexe. Et faire en sorte qu’un jour, une orientation vers l’impact devienne aussi naturelle que de vouloir aider.
Après une brève introduction sur la médecine fondée sur les preuves, nous étudierons en profondeur comment l’efficacité a pu être détournée et quelles erreurs il convient d’éviter. Nous verrons ensuite comment ces principes peuvent être appliqués de manière généreuse, avec sincérité et la volonté d’aider les autres.
Un détour par la médecine : les preuves comme levier de progrès
Il y a un siècle, on mourait à 40 ans. Non pas par manque de soin, mais par manque de preuves. Chaque médecin agissait avec dévouement, mais sans méthode commune. Puis la médecine a changé de paradigme : elle a commencé à tester, comparer, mesurer. C’est ainsi qu’est née la médecine fondée sur les preuves, qui a transformé la santé humaine.
Le monde associatif, lui, reste souvent gouverné par l’intuition et l’urgence. D’innombrables femmes et hommes agissent avec un engagement admirable, mais sans toujours savoir ce qui fonctionne le mieux. Il est temps de faire évoluer ces pratiques, avec la même humilité et la même exigence que la médecine hier, et cela, sans tomber dans les dérives qui nuiraient à l’objectif d’aider.
Une efficacité détournée de son sens
Quand “l’efficacité” devient un autre nom pour les coupes budgétaires
Derrière l’appel à “plus d’efficacité”, se cache parfois un tout autre objectif : faire des économies.
Sous couvert de rationalisation, on réduit les moyens, on supprime des postes, on ferme des services. Ce n’est plus une quête d’impact, c’est une politique d’austérité déguisée.
L’efficacité devient alors un mot d’ordre commode pour justifier la contrainte budgétaire. Mais réduire les coûts n’a jamais garanti une meilleure allocation des ressources.
On peut économiser de l’argent tout en perdant de la valeur sociale, ou plus ironiquement parfois, en perdant de l’argent.
Cette confusion a fait beaucoup de mal : mesurer l’efficacité a trop souvent été associé à une logique froide, comptable et déshumanisée. Beaucoup pensent immédiatement à la politique d’austérité, à la tarification à l’acte (facturer chaque service ou prestation individuellement plutôt que de faire un forfait global), aux tableaux Excel ou aux quotas. C’est naturel : la logique gestionnaire a parfois vidé de son sens ce mot magnifique, efficace, qui signifie simplement “qui produit l’effet attendu”.
Mais notre approche est différente. Nous ne cherchons pas à mesurer le rendement d’une action pour justifier des coupes budgétaires : nous voulons mesurer la réalité de son impact et trouver comment faire mieux. Là où l’État a souvent cherché à “faire moins cher”, nous cherchons à aider davantage. Et ce n’est pas la même chose.
Les erreurs d’une fausse efficacité
Les politiques publiques, comme certaines approches du management, ont parfois prétendu “optimiser” les systèmes, en oubliant ce qu’elles cherchaient vraiment à améliorer.
Première erreur : mesurer les outputs plutôt que les outcomes.
On compte les ateliers, les actes, les heures fournies… mais pas la réduction réelle des souffrances, ni l’amélioration du bien-être ou de la santé. On évalue ce qui est facile à mesurer, pas ce qui compte.
Deuxième erreur : concevoir des indicateurs sans penser aux incitations.
Lorsqu’une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure. Ce principe de Goodhart est bien connu : si l’on rémunère à l’acte, on fera plus d’actes, pas forcément plus de bien.
Troisième erreur : ignorer les méthodes qualitatives et le terrain.
Se baser sur un chiffre pour une action ne suffit pas, notamment quand on ne comprend pas ce qu’il y a derrière. Il faut aussi prendre en compte des méthodes qualitatives, comme des enquêtes, des entretiens et la réalité du terrain.
Quatrième erreur : décider avant d’apprendre.
Trop souvent, les politiques ont été appliquées à grande échelle avant même d’en tester les effets. Le monde est complexe : une idée “rationnelle” sur le papier peut avoir des effets inverses une fois sur le terrain.
Ces erreurs ne condamnent pas la recherche d’efficacité, elles montrent simplement qu’il faut la pratiquer avec rigueur, prudence et sens.
Le cas de la tarification à l’acte : une leçon à retenir
Lorsque l’État a introduit la tarification à l’acte (T2A) dans les hôpitaux, l’intention initiale semblait juste : allouer les ressources de façon plus rationnelle, mieux reconnaître l’activité réelle, et améliorer la transparence.[1]
Mais en cherchant à rendre les hôpitaux “efficients” à travers des indicateurs financiers, le système a fini par confondre efficacité économique et impact réel sur la santé.
Résultat : les soignants ont dû faire plus d’actes, plus vite, souvent au détriment de la qualité et du lien humain, lien dont les bénéfices pour la santé sont pourtant largement prouvés. On a optimisé les coûts à court terme, mais pas les vies à long terme..[2]
La T2A n’a pas échoué parce qu’elle a voulu mesurer. Elle a échoué parce qu’elle a mesuré la mauvaise chose.
Les mauvais indicateurs : quand l’argent devient le mauvais thermomètre du bien
L’argent est un excellent outil de gestion, mais un mauvais indicateur de l’impact lorsqu’il devient la seule métrique de valeur.
Dans le service public comme dans le monde associatif, certaines activités essentielles ne produisent aucun retour économique immédiat : l’écoute, la prévention, la dignité, le lien humain.
Et pourtant, leur absence coûte très cher humainement et collectivement.
Lorsque la performance est évaluée uniquement en fonction des coûts ou des volumes produits, les incitations se déforment.
Les hôpitaux, par exemple, ont été encouragés à multiplier les actes facturables, parfois inutiles, pendant que des services essentiels comme la psychiatrie dépérissaient.
Dans le monde associatif, le même danger existe.
Si l’on confond mesure d’impact et logique de rendement, on finit par financer ce qui “se voit” plutôt que ce qui aide le plus.
La recherche de l’efficacité n’est pas un danger en soi. Le danger, c’est d’utiliser les mauvais thermomètres.
L’efficacité pour une solidarité éclairée
Ce que nous appelons efficacité : lucide, humaine, documentée
Chez Mieux Donner, nous aidons les donateurs à identifier les associations les plus efficaces.
Pas celles qui communiquent le mieux.
Pas celles qui touchent le plus de monde.
Pas celles qui ont le plus gros budget.
Celles qui, données à l’appui, transforment réellement des vies eu auront un fort impact avec des moyens supplémentaires.
Nous nous appuyons sur des évaluateurs indépendants et un processus de sélection transparent pour identifier où la générosité peut faire la plus grande différence.
Nous ne croyons pas à une hiérarchie morale des causes, mais à une hiérarchie d’efficacité dans les moyens d’agir. Et nous croyons que rendre ces données visibles, c’est donner de la force à ceux qui ont de bonnes intentions et pas les affaiblir.
Notre ambition n’est pas d’introduire la froide logique du rendement dans le monde de la solidarité, mais au contraire de l’enrichir avec des méthodes pouvant multiplier notre impact.
Le monde associatif : une énergie immense, un potentiel encore endormi
Chaque année, des milliers d’associations se battent pour soulager, accompagner, éduquer, protéger. Elles inventent, expérimentent, s’adaptent, souvent avec très peu de moyens.
Mais faute d’évaluation rigoureuse, la société ignore souvent quelles actions fonctionnent vraiment, et surtout dans quelle mesure.
On célèbre des “initiatives inspirantes”, on partage des “belles histoires”, on récompense des “coups de cœur”. Mais si l’on veut vraiment faire progresser le bien commun, il faut aller au-delà de l’émotion[3] : il faut chercher la vérité.
Une vérité parfois déconcertante, mais toujours féconde. Certaines interventions que l’on pensait puissantes s’avèrent peu efficaces, voire néfastes.
D’autres, modestes ou originales, se révèlent remarquablement impactantes, permettant régulièrement d’aider 100x plus avec les mêmes ressources.
C’est ce que les études rigoureuses ont montré dans d’autres domaines : la distribution de moustiquaires, la supplémentation en micronutriments, la thérapie cognitivo-comportementale, des actions parfois peu coûteuses, mesurées, prouvées, qui sauvent ou améliorent un grand nombre de vies.
Et si le monde associatif faisait le même pas ?
L’efficacité ne tue pas la solidarité
Ceux qui s’inquiètent de la mesure ont raison de craindre la froideur des chiffres. Mais ils oublient parfois que les chiffres, bien utilisés, sont aussi des instruments de compassion.
Mesurer, ce n’est pas réduire la complexité humaine à une colonne de données, c’est refuser de détourner le regard quand nos efforts n’aident pas autant qu’ils le pourraient.
Au final, c’est dire :
Si je pouvais aider deux fois plus, dix fois plus, cent fois plus de personnes avec les mêmes moyens, est-ce que je ne devrais pas au moins essayer ?
Nous ne croyons pas que la rigueur enlève de l’humanité.
Nous croyons qu’elle en ajoute. Parce qu’elle nous permet de diriger notre générosité là où elle change vraiment des vies.
Prioriser sans exclure : la vraie justice de l’efficacité
Certaines personnes craignent qu’en mesurant, on délaisse injustement les petites associations et les nouveaux projets prometteurs. Mais une démarche de priorisation basée sur des preuves solides évite ces écueils.
- Taille des structures : il ne s’agit pas seulement de connaître l’impact absolu d’une action, mais aussi son rapport coût-efficacité, c’est-à-dire sa capacité à transformer des ressources limitées en progrès réels. Une grande structure peut disposer de personnes dédiées à la mesure de l’impact, tandis qu’une structure plus petite peut être plus agile et moins coûteuse. Cette approche donne leur chance à toutes les structures, indépendamment de leur taille, et permet de prioriser celles qui utilisent les meilleures méthodes.
- Maturité du projet : lorsqu’une initiative n’a pas encore fait ses preuves, cela ne veut pas dire qu’elle ne mérite pas de soutien. On peut aussi estimer l’impact attendu d’une action, et si nous avons des raisons de penser qu’elle est prometteuse, cette logique de priorisation nous encourage à soutenir ce projet.
Lorsque la médecine est devenue fondée sur les preuves, elle n’a pas cessé d’innover : tester de nouveaux traitements, explorer l’inconnu, tout en s’appuyant sur les connaissances les plus solides du moment.
Le monde associatif peut s’inspirer de cette approche : apprendre de ce qui marche, soutenir ce qui fait réellement la différence, tout en gardant ouverte la porte à la découverte. Cela n’est pas injuste pour les projets moins avancés ou plus petits.
Il est même moralement défendable de considérer qu’il serait injuste d’ignorer l’efficacité. Si l’on a la possibilité d’aider 100 personnes avec les meilleurs moyens disponibles, mais que l’on refuse d’essayer et qu’au final on n’aide qu’une seule personne, la vraie injustice ne serait-elle pas envers les 99 personnes que nous n’avons pas pu aider ?
Nous n’opposons pas cœur et raison. Nous les réunissons.
L’histoire de la médecine l’a montré :
Quand la science s’est mise au service du soin, la compassion n’a pas disparu.
Elle a gagné en puissance.
Le monde associatif peut vivre la même métamorphose.
Il peut garder son humanité, son intuition, sa proximité, tout en s’appuyant sur ce que la recherche nous apprend du monde et de l’humain.
Ce n’est pas une froide révolution technocratique, c’est une révolution généreuse.
Une révolution qui dit : si l’on peut mieux aider, pourquoi se contenter d’aider un peu ?